Digitized by the Internet Archive
in 2012 with funding from
University of Toronto
http://archive.org/details/lesportenfrancee01vaux
LE SPORT EN FRANGE
ET A L'ÉTRANGER
TOURS. — IMPRIMERIE E. ARRAULÏ ET C
LE BARON DE VAUX
LE SPORT EN FRANCE
HT
A L'ÉTRANGER
SILHOUETTES SPORTIVES
INTRODUCTION
P \ i;
ARMAND SILVESTRE
PREFACE
1» A R
A. CROABBON
TOME PREMIER
O B N É
De 84: Portraits et de 2 00 Illustrations
P \ w
LOUISE ABBÉMA, BAC, BERNE-BELLECOUR, BOMBLED, CAR.VN-d'aCII E
CHARTRAN, CHENNEVIERES, DE CONDAMY, CRAFTY
DETAILLE, DUPRAY, JULES GELIBERT, GRAMMONT, GRIDEL, GUIGNARD
STÉPHEN JACOB, JAZET, JEANNIOT, JOB, O. DE PENNE
PILLE, POILPOT, RALLI, BEGAMEY, ROCHEGROSSE, UZÈS, VALLET
uOttawg
PARIS
J. ROTHSCHILD, ÉDITEUR
10, RUE DES SAINTS-PERES, 1 •)
UixiveisitâJ"
iIBLIOTHECA
<y
\f
L
'•wmt
.-
: x
A MON AMI
HERMANN SPAHLINGER
Ce livre est dédié,
EN SOUVENIR DE MON SEJOUR A GLENÈ'VE
BARON DE VAUX
Dieppe, septembre L898
AU BARON DE VAUX
Mon cher Ami,
Vous me permettez de vous donner,
à propos de votre nouveau livre, un
témoignage de ma vieille et fidèle affec-
tion et, avant tout, je vous en remercie.
Il g aura bientôt vingt ans que nous
avons été, côte à côte, les premiers
ouvriers de cet étonnant Gil Blas dont
V éclat fut si rapide, et, de ce temps, il
vous est resté comme à moi, j'en suis
sûr, les plus chers souvenirs de travail
et de bonne confraternité. Combien de
nos amis ont disparu ! Que de noms,
oubliés de tous, sauf de nous, nous vien-
nent aux lèvres quand nous nous serrons
la main !
Notre camaraderie à V un et à l'autre
devint vite une amitié. Outre le jogeux
AU BARON DE VAUX
compagnon que vous étiez, dans ce vrai temple de la belle
humeur, /admirais en vous, moi vieil homme d'épèe déjà, et
qui en suis demeuré à la leçon de M. Jourdain, laquelle nous
prescrit de tâcher de toucher notre adversaire sans en être
touché, F homme le plus merveilleusement habile que f aie connu à
tous les exercices du corps. A Paris, sur la planche où je vous
voyais intrépide, au Bois où je vous rencontrais sur les chevaux
les plus fougueux, à Dieppe où vous épouvantiez la plage par
V audace de vos nages en pleine mer par delà les voiles blanches
toutes petites par l'éloignement, vous m apparaissiez comme
l'héroïque champion de tous ces nobles délassements, et je vous
enviais cette universalité des connaissances utiles et pratiques qui
seules maintiennent la beauté des races.
C'est cette expérience générale, et cependant approfondie, de
tous les sports qui vous a permis d'être un des artisans les plus
actifs de V œuvre qui fera peut-être le plus d'honneur à la fin de
ce siècle dont toutes les gloires se sont épuisées : un retour mar-
qué du goût mondain aux exercices physiques trop longtemps
délaissés. A en juger par les générations qui ont immédiatement
précédé ce travail de relèvement, il était temps vraiment qu'il
rendît, à la patrie française, des citoyens valides et de solides
soldats. Oui, mon cher de Vaux, vous avez été un des premiers
et des plus vaillants, prêchant à la fois par le livre et par
l'exemple, dans celte propagande utile en faveur de tous les
sports s' accommodant à noire tempérament national.
Vous y avez fait toujours — et ce n'est pas mon moindre motif
de reconnaissance — à la noble science de l'épêe la place quelle
mérite au premier rang, celui que lui avaient assigné nos aïeux
dans la belle légende de l'escrime nationale. A la défendre contre
les fantaisies des novateurs, vous avez mis une patience cons-
ciente et un sentiment parfait d'équité. Tout en accordant son
AU BARON DE VAUX
importance à la leçon de combat, qu'on voudrait inutilement
substituer à toutes tes autres, vous êtes de ceux (/ui pensez <pie
renseignement solide du fleuret, qui seul pose son homme et lui
apprend les ressources du doigté, en doit demeurer la préface
nécessaire, et vous soutenez, comme il convient, cet art merveil-
leux des Jean Louis et des Mérignac où seulement trouvent leur
compte les vrais dilettantes de la pointe. Car, en escrime comme
dans tout le reste, Fart commence où finit Vutilitê simplement
pratique, et tout exercice <jui ne tend pas, avant tout, à la beauté
abdique son aristocratie. Tous les vrais tireurs, tous ceux qui
estiment (pi aucune méthode hâtive ne saurait prévaloir contre
une science vraie et patiemment acquise de V escrime, vous savent
un gré infini de cette fermeté dans la tradition et d'avoir consa-
cré votre autorité à la maintenir.
Mais ce qui rend deux fois patriotique et utile votre nouveau
livre, mon cher ami, c'est la part que vous y faites aux étrangers.
Le culte des exercices du corps n'est pas seulement un élément
de vitalité et de virilité pour une nation ; il entre, pour une pari,
clans celte série de liens qui rapprochent les nations entre elles,
par la communauté de certains goûts élevés. Ll crée une façon de
franc-maçonnerie — ou mieux de chevalerie — entre les hommes
de différentes races qui s g adonnent. Les récents championnats
internationaux ont rendu un vrai service en rapprochant les
tireurs de différents pays, en les faisant se connaître, en leur per-
mettant d'apprécier les avantages et les inconvénients des écoles
qui les ont instruits. Notre belle escrime française est sortie de
l'épreuve avec son prestige légendaire, et nous voyons déjà V es-
crime italienne, si différente de la nôtre en principe, puisque le
doigté y est complètement supprimé, incliner vers nos méthodes,
et se former, autour de l'école magistrale, des écoles où notre in-
fluence est manifeste aujourd'hui. Vous avez donc grand' raison
AU BARON DE VAUX
de faire une place aux escrimeurs étrangers dans votre vaillante
étude, et ce vous est une occasion, aussi naturelle qu'heureuse, d'y
affirmer cette courtoisie vraiment française qui est une caracté-
ristique de votre nature personnelle et de notre hospitalité.
Tel je vous retrouve encore, et dans la même aristocratie de
sentiments, parlant comme il convient, et avec la galanterie atten-
due, des femmes qui honorent nos sports en mettant leurs quali-
tés de grâce au service d'exercices où nous recherchons surtout
la force. Vous avez été frappé comme moi des prodigieuses qua-
lités qu apportent nos belles adversaires à V élude de V escrime et
comme elles suppléent à la vigueur par une finesse de jeu qui
nous déconcerte. Où nous résistons au fer elles le trompent ;
elles le dérobent là où nous le cherchons. C'est pour elles que le
fleuret demeure larme idéale, héroïque et souple que manient,
sans fatigue, avec d'adorables crâneries d'attitude, leurs petites
mains. Les médaillons qui vous en tracez sont pour en immor-
taliser justement l'image dans la mémoire de tous les fervents de
notre sport préféré.
Et que vous avez raison encore, mon cher ami, de consacrer
aux femmes qui excellent dans l'èquiialion quelques pages en-
thousiastes et justes ! Il ne faudrait vraiment pas que la mode
envahissante du sport nouveau, où nos mondaines ont suivi leurs
devancières naturelles que le laisser aller du costume à demi
masculin ne pouvait manquer de tenter, effaçât de nos mémoires
la légende toujours savante de la centauresse antique penchée sur
la noble crinière des coursiers, d'une autre beauté d'attitude et
d'une grâce bien supérieure de mouvements, merveilleusement
symbolique à l'occasion comme en celte belle statue de Frémiet
où Jeanne d'Arc, sur son lourd cheval, nous montre l'esprit vic-
torieux de la matière.
Mais je m'aperçois, mon cher ami, que je retarde terriblement,
AU BARON DE VAUX
par la longueur de ma lettre, le plaisir qui attend les lecteurs de
votre livre. Il ne faut vous en prendre qu'à vous qui ni avez
donné l'occasion de vous dire tout ce que f en pense d'affectueux,
en traitant un des sujets qui ni ont le plus passionné dans la vie.
Vous y apportez une autorité dans tous les genres qui me fait
absolument défaut, et croyez bien que Vidée ridicule ne m 1 est pas
venue, un seul moment, de patronner votre beau livre. Mais il
m'a été agréable d'écrire mon nom à la première page, à coté
du vôtre, cl de me rappeler avec vous, et de vous donner, ailleurs
que dans la rue, une franche, loyale et vigoureuse poignée de
main f
ARMAND SILVESTRE.
i5 mai 1897.
PREMIERE PARTIE
M. LE PRÉSIDENT DE LA REPUBLIQUE FRANÇAISE
Grand, bien découplé, taillé à la manière des premiers Francs,
solide sur des jambes un peu arquées par l'habitude du cheval, le
teint rougi au grand air, au vrai soleil, la figure coupée d'une
moustache grisonnante, les yeux clairs, énergiques et moqueurs,
\0 LE SPORT
la redingote flottante, la mine haute, le chapeau fièrement campé
sur l'oreille, tel est M. Félix Faure, le président de la République
française. Son allure générale est le flegme, l'impassibilité d'un
homme que le sport a fait maître de ses nerfs.
En effet, M. Félix Faure est un homme de sports, qui a con-
centré à leur service toutes les facultés d'un esprit supérieur,
toute l'activité, toute la vigueur d'une organisation d'élite.
Une telle nature ne devait pas rester indifférente à nos dé-
sastres de 1870. Aussi, après avoir enlevé son fusil de la crémail-
lère, où il dormait, et fait jouer ses batteries, pour s'assurer
qu'elles étaient en bon état, il vint se mettre à la disposition du
Gouvernement qui le nomma commandant des mobiles de la Seine-
Inférieure. Ignorant des choses de la guerre, il sut y suppléer par
son implacable assurance, sa ponctualité et sa chevaleresque bra-
voure. Et tenant à conserver le prestige que lui donnait sa situa-
tion de commandant, voulant surtout inspirer confiance à son
jeune bataillon, il vécut constamment au milieu de ses hommes,
partageant leurs fatigues et leurs périls aux avant-postes. Aussi
devant cette superbe attitude, durant toute la campagne, chacun
dut s'incliner. Et sur la proposition de l'amiral Mouchez et du
général Loisel, M. Félix Faure est nommé chevalier de la Légion
d'honneur pour faits de guerre.
Bien avant la guerre, M. le Président de la République s'était
déjà fait un nom dans le monde du sport. Fervent adepte de l'avi-
ron, il fonda, avec M. Albert May, le vice-président actuel de la
Basse-Seine, une société de rameurs qui devint rapidement célèbre
en enlevant tous les prix aux régates auxquelles elle prit part.
L'équipe, dont faisait partie M. Félix Faure, fut une des premières
qui porta le pavillon parisien à l'étranger et se distingua tout par-
ticulièrement aux régates de Rotterdam.
Tout en menant la vie active du rowingman,M. le Président de
M. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE il
la République ne délaissait pas les autres sports : dans le monde de
l'escrime, il était cité comme un tireur de tempérament, d'une
ténacité et d'une énergie peu communes ; et aux Mirlitons — qui
est devenu « l'Épatant » aujourd'hui, — où les réputations ne se
font pas facilement, il était considéré comme une des meilleures
lames de ce cercle, qui compte certainement les plus forts escri-
meurs de Paris. 11 assistait du reste à tous les assauts sensation-
nels, et, récemment encore, sans s'inquiéter si le protocole trou-
verait la chose bien ou mal, il honorait de sa présence la séance
d'escrime donnée en l'honneur du chevalier Pini. Dans la salle
d'armes, installée à l'Elysée, on voit encore souvent le Président
prenant la leçon comme au beau temps de sa prime jeunesse. Et
pour bien montrer qu'il s'intéresse toujours aux choses de l'escrime,
il a convié, à plusieurs reprises, les meilleurs fleurets de Paris
aux fêtes d'escrime données à l'Elysée.
Des autres sports il n'en est pas un seul que M. Félix Faure
n'ait abordé, pas un dans lequel il n'ait excellé.
Si, au point de vue de Téquitation, il n'a pas beaucoup pratiqué
le manège, il n'en est pas moins pour cela un cavalier entrepre-
nant. De bonne heure il a été familiarisé avec le cheval; il est
dans sa selle.
Dans le temps, M. Félix Faure était un intrépide nageur, et, parmi
les exploits qu'il a accomplis dans ce genre de sport, il convient de
citer le pari fait et gagné par lui d'aller, tout habillé, en nageant,
d'une rive à l'autre de la Loire. Mais ce qui est beaucoup plus
intéressant, c'est d'avoir sauvé, comme il l'a fait, par une mer fort
mauvaise, une jeune fillette qui, tombée accidentellement du bateau
de plaisance où elle se trouvait, en compagnie de M. Félix Faure,
se serait infailliblement noyée sans l'aide du Président, alors
un gros négociant du Havre. N'écoutant que son courage,
et sans calculer le danger qui était cependant très grand, M. Félix
12
LE SPORT
Faure se jeta aussitôt à Peau et parvint à ramener saine et sauve
la pauvre fillette.
Si M. Faure a abandonné l'aviron, il n'en est pas moins un fer-
vent du Yachting, et toutes les fois que l'occasion se présente de
faire une excursion en mer, il la saisit avec empressement. C'est
ainsi qu'il s'en est allé au bord du Pothuau rendre à l'Empereur
de Russie la visite que ce souverain lui avait faite à Paris. Et, à son
retour, il n'a eu rien de plus pressé, malgré les fatigues énormes
qu'il avait endurées, que de s'en aller à sept heures du matin faire
l'ouverture de la chasse, ce qui atteste sa passion pour ce sport
mieux que tout ce que l'on pourrait écrire.
M. Félix Faure chasse souvent chez des amis, entre autres
chez le comte Nicolas Potocki, à la Croix-Saint-Jacques, où il
lui arrive souvent de faire des doublés de faisans à des hauteurs
véritablement prodigieuses. Le Président aime la chasse pour la
chasse, aussi il délaisse volontiers les battues pour chasser
au chien d'arrêt. Marcheur infatigable, son chien de chasse est
généralement un chien à grande quête, et il s'amuse souvent plus
dans une chasse où il ne tire que quelques cartouches que dans
celles où l'on tue des centaines de pièces. Il est pour le sport et
non pour le tableau.
S. M. L'EMPEREUR D'AUTRICHE
Fidèle aux traditions de la maison de Habsbourg, l'Empereur
François-Joseph est un disciple zélé et intrépide de saint Hubert.
Il a, à un haut degré, la passion de la chasse, et possède cet
universel esprit d'observation, cette pénétration scientifique qui
n'annoncent pas seulement l'amateur, mais encore le chasseur
véritable, l'infatigable investigateur. On peut dire sans être taxé
d'exagération que la chasse est Tunique passion de l'Empereur. 11
la pratique aujourd'hui encore avec la même ardeur que dans sa
H LE SPORT
jeunesse. Il y emploie tout le temps qu'il peut dérober aux affaires
de TËtat ; et si aujourd'hui l'Autriche-Hongrie est un Eldorado
cynégétique,, on peut dire que c'est l'œuvre de l'Empereur. A son
avènement au trône, l'Autriche n'avait pas de législation forestière,
les forêts étaient négligées,, pour ainsi dire abandonnées, et la
chasse était à l'état d'agonie. C'était une rude tâche, car une chasse
à tir ne s'improvise pas, il faut non seulement du temps, mais
encore une connaissance approfondie de tout ce qui s'y rapporte.
Il fallait repeupler les forêts, les protéger contre le braconnage, y
faire économiquement le plus d'élèves possible, tenir le bois à
une hauteur convenable, enfin piéger et détruire à outrance les
animaux nuisibles.
Les forêts, grâce aux conseils éclairés de l'Empereur, ne tar-
dèrent pas à se repeupler et finirent par donner les résultats les
plus satisfaisants. Aujourd'hui les chasses autrichiennes sont
réputées dans le monde entier pour leur richesse ; et cette richesse
est due entièrement à l'initiative de l'Empereur. Aussi, lors du
cortège historique, les chasseurs reconnaissants, voulant rendre
hommage à leur souverain, avaient tenu à être représentés et,
disons-le, les groupes qu'ils formaient étaient les plus riches et
les plus brillants.
Tout récemment encore, à l'occasion des fêtes du cinquante-
naire, l'Empereur a été l'objet d'une autre ovation. Dans les beaux
jardins dcSchœnbrunn, au pied du palais, tous les gardes fores-
tiers, tous les chasseurs d'Autriche, amateurs ou professionnels,
et parmi eux beaucoup de grands propriétaires, tous les archi-
ducs, étaient réunis pour présenter leur hommage à l'Empereur,
le premier chasseur de la monarchie. Rien de gai comme cette
réunion de fidèles de saint Hubert, aux costumes plus ou moins
tyroliens, parmi lesquels se détachait en note claire la tenue pitto-
resque des forestiers de Galicie et de Bukovine.
S. M. L'EMPEREUR D'AUTRICHE 15
Vers onze heures, une fanfare de cors se fait entendre,
et l'Empereur paraît sur le perron du palais. Il est également en
tenue de chasse : culotte et veste de feutre tyrolien, bottes molles
et, avec cette grâce familière qui lui est propre, il lève son cha-
peau en souriant à rassemblée qui l'acclame. L'archiduc François-
Ferdinand — un Nemrod, comme Ton sait — s'avance alors,
présente les vœux des chasseurs à Sa Majesté et lui remet, en
signe d'hommage, un rameau de feuilles de chêne d'orque, suivant
l'usage, il pique d'abord sur sa propre coiffure.
L'Empereur a répondu à l'archiduc par une jolie allocution qui
se terminait par ces mots : « Je vous prie de croire que je conser-
verai précieusement ce don symbolique, non seulement comme un
souvenir de cette fête, mais encore en souvenir des heures où j'ai
cherché si souvent, après les soucis du travail quotidien, au cours
de ce demi-siècle, la paix, le réconfort et le plaisir, sous le libre
ciel du bon Dieu. »
L'Empereur François-Joseph possède d'immenses territoires
de chasse dans le Tyrol, la Styrie et la haute Autriche, et dès que
les premiers rayons de soleil mettent en amour le coq de bruyère
et le petit tétras, il prend le. chemin des Alpes styriennes. De longue
date, exercé à cette chasse pénible, il réussit parfois à abattre deux
ou trois coqs de bruyère, dans le peu de temps qu'il peut y consa-
crer, ce qui est rarissime.
Pour ces chasses, l'Empereur se rend en chemin de fer de
Vienne, par Mûrzzuschlay, à Neuberg, où il arrive vers minuit.
Après deux heures environ de repos, l'Empereur se lève et s'en
va faire l'ascension de la montagne. Rien ne l'arrête, ni l'obscurité
de la nuit, ni la température, qui est quelquefois au-dessous de
zéro, et lorsqu'il est arrivé au haut de la montagne, avec sa con-
naissance parfaite des habitudes du gibier qu'il chasse, il s'oriente
et s'en va trouver le coq sur le sapin de l'abri, où il s'est réfugié
16 LE SPORT
pour dormir. Là, il attend patiemment l'aube, moment où le coq
se réveille, s'allonge, se tourne, secouant vigoureusement son plu-
mage afin d'être dans une toilette convenable pour aller faire sa
cour. Un chant particulier se fait entendre, il part d'un pin échevelé,
qui découpe sa silhouette bizarre sur le ton clair du ciel. Voyez, sur
la cinquième branche, cette masse noire qui va et vient avec agita-
tion : c'est le coq. Tenez, il fait la roue et allonge le cou, il va chanter
de nouveau, il commence... Mais soudain une détonation retentit,
les feuilles sèches sont froissées par la chute d'un corps pesant,
celui du pauvre coq qui n'a pas achevé sa chanson.
Les difficultés, les fatigues qu'il faut surmonter pour s'em-
parer de ce gibier, rendent cette chasse des plus attrayantes ; aussi
est-ce un jour mémorable lorsqu'on a le bonheur de rencontrer au
bout de son fusil ce magnifique oiseau.
Lorsqu'on le lève le matin, et surtout si la montagne est
enveloppée parle brouillard, il se remet à petite distance. Ce pre-
mier vol n'est quelquefois que d'une cinquantaine de mètres.
Dans la journée, au contraire, il va chercher sa remise à un demi-
kilomètre et plus, et encore ne l'approche-t-on que très difficile-
ment.
Comme l'Empereur a peu de temps à lui, il chasse toujours le
coq de bruyère à la première heure ; cela lui permet de revenir dé-
jeuner à Vienne, qu'il s'empresse de regagner dès qu'il a fait son
tableau.
Ces chasses ont lieu alternativement dans les varennes de Neu-
berg ou dans celles du Eisenerz.
Infatigable, très maître de son fusil, possédant une connais-
sance parfaite du gibier, dans les districts alpins, où il s'est réservé
la chasse, l'Empereur ne redoute aucun rival, et, comme les mo-
ments qu'il donne à ce sport sont toujours mesurés, c'est grâce
à son énergie et à son endurance qu'il arrive à accomplir de véri-
S. M. L'EMPEREUR D'AUTRICHE 17
tables prouesses cynégétiques. Du reste, en 1867, lors de son
voyage en France, l'Empereur François-Joseph, qui avait été convié
par L'Empereur Napoléon h deux chasses, à Saint-Germain et à
Compiègne, avait fait preuve d'une adresse remarquable comme
tireur. (Tétait déjà un des meilleurs fusils de l'Allemagne, tirant
avec une grande élégance et toujours à belle portée.
Dans le premier tiré qui eut lieu à Saint-Germain, l'Empereur
d'Autriche fut le premier au tableau avec h chevreuils, 10 lièvres,
38 lapins, 335 faisans, 23 perdrix, 7 coqs argentés, 2 divers, en
tout 419 pièces. Après lui venait l'Empereur Napoléon avec
2<>;) pièces.
Huit jours après, une autre chasse se fit à Compiègne dans le
Buissonnet. 11 n'y avait que neuf tireurs : l'Empereur d'Autriche,
l'Empereur, Sou excellence l'ambassadeur d'Autriche, le comte
Caroly, Son Excellence le comte Harrach, Son Excellence le comte
Andreassy, Son Excellence le comte de Bellegarde, Son Excellence
le comte de Kœnigseg, et le général Fleury.
L'ensemble du tableau était de 2.397 pièces. On y voyait
figurer 69 chevreuils et 1.252 faisans. L'Empereur François-
Joseph avait sur son bulletin 600 pièces et l'Empereur d02.
C'est après ce tiré que, s'adressant à Napoléon, l'Empereur
d'Autriche lui dit : « j'ai vu de très belles chasses, je n'ai rien vu de
pareil nulle part ; je ne croyais pas qu'il fût possible de concentrer
autant de gibier sur une surface relativement aussi restreinte. »
Se souvient-on qu'à cette même époque l'Empereur François-
Joseph reçut l'hommage des dames de la Halle.
Le souverain autrichien rendit leur visite à ces braves femmes ;
dès que sa voiture fut signalée, tout le marché fut en l'air sur
l'étendue des dix pavillons ; les marchandes, raconte une gazette
de jadis, se pressaient, se bousculaient ; c'était à qui d'entre elles
s'approcherait le plus près de la calèche pour dire un mot de bien-
2
i8 LE SPORT
venue. L'Empereur saluait avec la plus affable bonne humeur, et
les hourras retentissaient. Une vendeuse de poissons s'exprima
ainsi le soir même :
« C'est un homme bien aimable, et il peut se vanter que toute
la Pointe Saint-Eustaehe le porte dans son cœur. »
Une fois la chasse finie dans les montagnes de Styrie, l'Empe-
reur vient giboyer dans la basse Autriche. Tantôt il chasse dans
les prairies du Danube ou le gros gibier ou les bêtes rousses,
tantôt dans les forêts du Thiergarten, très riches en chevreuils et
en gibier virginien.
Mais lorsque la cour impériale réside à Ischl, l'Empereur
chasse, dans les varennes superbes des environs, le cerf et le
chamois, et s'en va les chercher dans la montagne, de préfé-
rence du côté du lac de Longbath qui, à cette époque, a mis ses
atours pour lui faire honneur. Elle est superbe vraiment ! dans ce
grand manteau de velours vert que les sapins ont jeté sur ses flancs,
les gouttes de rosée étincellent partout aux feux du soleil levant
et drapent de pierreries ce décor féerique. Tout se teint de cou-
leurs vives, la brume a disparu; c'est à peine si quelques légers
flocons restent suspendus par franges aux rameaux des arbres sé-
culaires ; on dirait des lambeaux de gaze arrachés aux voiles des
ondines pendant leurs folles courses de nuit. L'Empereur adore
cette chasse où tout est silence et mystère, et c'est toujours avec
émotion qu'il pénètre dans ces grandes forêts, ces forêts merveil-
leuses qui sont le vrai temple de la nature. La mesquinerie hu-
maine n'en a point profané la grandeur et elle a conservé intacte
toute sa solennelle majesté. Rien ne vient troubler le calme qui y
règne et le petit caillou qui roule sur le flanc de la montagne y a
plus d'écho que la chute d'un ministre. Les seuls bruits qu'on y
entende parfois sont encore en harmonie avec 'cette nature sau-
vage ; tantôt c'est un milan qui rase la cime des sapins, en pous-
S. M. L'EMPEREUR D'AUTRICHE 19
sant dans l'espace son miaulement plaintif, tantôt c'est le grand
pic noir qui interrompt son travail de forçat, pour jeter aux échos
les éclats de son rire de démon.
Mais attention ! voici le cerf qui s'approche ; son empaumure
apparaît, il s'avance, c'est un beau dix-cors ; il s'arrête. Gomme
il est beau et majestueux ! il tourne lentement la tète vers les
chiens, les oreilles pointées en avant, les naseaux largement ouverts,
sa belle crinière pend en larges flocons sur son poitrail.
Allons, assez admiré comme cela, il est à belle portée. C'est le
moment. Le coup résonne et s'en va, roulant d'écho en écho, se
perdre dans les profondeurs du halbach.
Le cerf s'abat, puis se relève et d'un bond immense va retom-
ber mourant contre un quartier de roche.
L'Empereur chasse encore le cerf à Godollo, en Hongrie. Il y
a peu de temps, dans une excursion qu'il fit à Visegrad, l'Empereur
fut assez heureux pour tuer le cerf le plus beau certainement de
toute sa carrière de chasseur.
C'est à Neuberg qu'ont lieu les chasses de gala, auxquelles sont
conviés les souverains des États amis, qui viennent en Autriche.
L'Empereur remplit lui-même alors les fonctions de commandant
des chasses à tir ; il s'assure si toutes les dispositions ont été
bien prises, si rien n'a été omis, il veille à ce que les battues se
fassent bien dans l'ordre indiqué et de manière à ne laisser place à
aucune surprise ; l'Empereur distribue à chacun de ses hôtes le
plan de la journée, de sorte que chaque invité est parfaitement au
courant des dispositions prises.
Et maintenant, chasseurs mes amis, une recommandation d'ail-
leurs superflue. Lorsqu'au cours de vos parties cynégétiques dans
les Alpes styriennes ou aux environs du Wienerwald, dans les
prairies du Danube, dans les gorges transylvaines et sur les terres
du Laxenbourg, dans les plaines de la basse Hongrie ou sur les
20
LE SPORT
hauteurs du Tyrol, il vous arrivera de rencontrer l'Empereur Fran-
çois-Joseph, le fusil sur l'épaule, précédé de sa meute de bêtes
intelligentes et fidèles, saluez respectueusement ce frère d'armes :
c'est un vaillant parmi les vaillants. Chasseur consommé autant
que prince éclairé, c'est un homme moderne clans toute l'accep-
tion du mot : je n'en veux pour preuves que les paroles qu'il pro-
nonça en prenant possession du trône : « Nous voulons que tous
les citoyens soient égaux devant la loi ; qu'ils aient les mêmes
droits au point de vue de la représentation et de la législation. Ainsi
le pays recouvrera son antique splendeur. » C'est à ces significa-
tives et sages paroles que l'Autriche-Hongrie doit d'être restée un
grand pays, et l'Empereur François-Joseph, la sympathie popu-
laire, qu'il rencontre partout.
X '
S. M. L'IMPÉRATRICE D'AUTRICHE
Quoique ne montant plus à cheval depuis quelque temps, l'Im-
pératrice d'Autriche n'en restera pas moins pour tout le monde
équestre la première écuyère de ce temps. Douée d'une tenue excep-
tionnelle, d'une témérité invraisemblable, l'arrière-petite-nièce de
Marie-Thérèse s'en allait à travers tout, sans se soucier de ce qui
22 LE SPORT
pouvait en advenir. C'était une des plus hardies horsewomen qu'il
soit donné de voir; cependant, il n'en manquait pas dans ses États,
où on ne se faisait pas une réputation à bon marché. Mais l'Impé-
ratrice ne se contenta pas longtemps de cette manière de faire.
Quand on aie sentiment inné du cheval, le dehors est plutôt un
exercice qu'une équitation proprement dite. Il faut le connaître et
le pratiquer, sans cela vous n'êtes jamais une véritable femme de
cheval, et vous vous trouvez toujours enfermé dans un cercle
limité, dont vous ne sortez jamais.
Toute l'équitation peut se résumer dans un mot : équilibre. En
dehors de cette loi, il n'y a pas de salut ; vous tombez d'un côté
dans le bourreaudage, de l'autre, dans les chiens savants. Seulement
l'équilibre est différent suivant ce que vous désirez faire, et, pour
connaître ses diverses variations, il faut pouvoir les pratiquer,
sinon vous retombez dans des appréciations dont la naïveté fait
sourire les gens d'expérience. Ce fut, je crois, je lui en demande
pardon, si je me trompe, l'exemple d'Elisa Pezold qui donna à S. M.
l'Impératrice l'idée d'étudier le cheval à un autre point de vue que la
pratique usuelle du dehors et de fouiller dans les replis les plus
subtils cette science si ardue et si attrayante du manège ; elle ne
tarda pas à y retrouver la même supériorité transcendante. Après
avoir tout expérimenté, elle en arriva promptement, comme les
êtres naturellement doués d'une intuition particulière, à ne procéder
de personne et à se faire une manière à elle.
Avant son mariage, l'Impératrice était déjà une femme de cheval
accomplie ; ses poupées furent des poneys, ses bibelots de jeune
princesse furent des pur-sang, des chiens et des fusils. Elle était
de la race de Marie-Thérèse, de la race virile de cette souveraine
que ses sujets, enthousiasmés par son courage au milieu des dé-
sastres, acclamèrent du titre de Roi, se serrant autour de cette
femme admirable devant Tinvasion ennemie, comme autour d'un
S. M. L'IMPÉRATRICE D'AUTRICHE 23
homme, non pour la protéger, mais pour être commandés par
Elle, immense témoignage d'amour et d'admiration !
La manière de procéder de l'Impératrice était la bonne et la
vraie, en ce sens qu'elle comprenait tout et n'était exclusive de
rien. Ses chevaux étaient toujours équilibrés et d'aplomb, jamais
écrasés à l'arrière -main, l'Impératrice pouvait faire faire à un
cheval un travail de cirque et chasser avec lui le lendemain. L'ani-
mal s'allongeait et se raccourcissait à son gré, parce qu'il était
dans un équilibre naturel.
Certes il est donné à peu, pour ne pas dire à personne, de
posséder l'instruction équestre au même degré que l'Impératrice,
aussi montait-elle à cheval dans la perfection. Son travail était une
œuvre de haut goût pour les dilettanti d'équitation. L'Impératrice
était dans sa selle fine et souple, élégante, le cheval équilibré
naturellement. Tout mouvement était obtenu sans effort appré-
ciable chez l'écuyère comme chez l'animal ; on ne pouvait se
lasser de la regarder tant elle était savante et harmonieuse.
Etre en selle, que ce fût au Prater, dans la plaine ou au manège,
tel avait été toujours le seul et vrai plaisir de la souveraine. Il
lui a donc fallu un vrai courage pour que, sur les conseils des
médecins du Burg, elle échangeât sa triomphante cravache contre
le pavillon d'un yacht.
Tout en étant une écuyère de grand style, Sa Majesté, qui avait
été élevée dans les sites montagneux de la Bavière, était une fiants
'roman ayant une préférence marquée pour les chasses d'Angle-
terre et d'Irlande, qu'elle mettait au-dessus même de ses chasses
impériales de Hongrie.
Lorsque l'Impératrice avait suivi quarante chasses, avec son
équipage de Mégyer, et essayé un à un ses hunters, jeunement
dressés, de Godollo, elle avait coutume d'aller chercher un sport
un peu plus ardu, en Angleterre. Son premier déplacement date de
24 LE SPORT
1876 ; elle chassa en mars avec l'équipage du duc de Grafton, mort,
il y a quelques années, en laissant un grand vide dans le monde du
sport ; elle occupait avec sa sœur, la reine de Naples, le pavillon
d'Easton, près Towcester.
Le 7 mars, après le premier run auquel l'Impératrice Elisabeth
assista sur la terre étrangère, les honneurs du brus/i lui furent
faits par Frank Beers, le vieux piqueur du duc. L'Impératrice était
rayonnante ; tous les sportsmen, lord Grafton à leur tête, s'étaient
découverts pour rendre hommage autant à l'impériale visiteuse qu'à
l'intrépide huntress, arrivée à la prise avant le maître d'équipage.
Son second déplacement eut lieu en décembre 1877, lorsqu'elle
occupa, dans le même district, Cottes Brooke-Lodge ; chaque fois
que la meute chassa, de décembre à mars, Sa Majesté fut pré-
sente, escortée des veneurs de sa suite et du capitaine Middleton,
qu'elle avait prié de diriger son écurie de seize chevaux, amenés
d'Autriche.
Depuis lors, l'Impératrice a chassé en Irlande, où elle a oc-
cupé le pavillon de Summerhill, qu'avait mis à sa disposition lord
Langforcl ; en 1879 et en 1880, elle n'a guère manqué de rendez-
vous des équipages fameux de Kildare, Ward et Meath.
En 1882, cédant aux sollicitations de l'Empereur, justement
ému parles infâmes agissements des Landleaguers, qui, comme on
le sait, sont les citoyens les plus anti-sportifs du monde, Sa Majesté,
abandonnant l'Irlande, est revenue chasser en iVngleterre, où elle
a occupé l'abbaye de Combermere, le meilleur centre de chasse
du Cheshire. Ce séjour, comme le précédent, fut entièrement
consacré au sport; une écurie admirablement montée, confiée aux
soins de son premier palefrenier ïom Healy, lui permit de chasser
tous les jours, tantôt avec les fox-hounds conduits par sir Wat-
kin Wynn, tantôt avec sa propre meute de beagles.
Dès le lendemain de son arrivée, le h février 1882, l'Impératrice
S. M. L'IMPÉRATRICE D'AUTRICHE 25
faisait sa première apparition au rendez-vous de chasse de sir
Watkin Wynn, pilotée à travers champs par le major Rivers-
Bulkeley, poste d'honneur si bien rempli, les années précédentes,
par le capitaine Bay Middleton.
Lors du premier déplacement de Sa Majesté en Angleterre, elle
arriva avec ses propres chevaux dressés h l'allemande, c'est-à-
dire sautant peut-être très bien, mais n'ayant aucune habitude
d'aborder l'obstacle grand train et en prenant leur mors.
Ce fut une révolution dans la manière de faire de l'auguste
écuyère. Elle ne tarda pas à reconnaître que chaque spécialité
avait des exigences, et, renvoyant ses chevaux en Autriche, elle les
remplaça par des huniers de premier ordre qu'elle acheta dans
le pays. L'Angleterre d'ailleurs est le pays où les races de che-
vaux de toutes espèces sont parvenues au plus haut degré de per-
fectionnement. Il est peu de pays aussi coupés d'obstacles de tous
genres, présentant par conséquent autant d'attraits à un véritable
sportsman. Aussi nulle part ailleurs ne trouve-t-on des chevaux
plus aptes à cette spécialité. L'Impératrice étail arrivée à une
trop grande supériorité clans l'art de l'équitation, pour ne pas
métamorphoser rapidement sa manière ordinaire de monter. Elle
ne tarda pas à se placer du reste au premier rang des ladies les
plus renommées pour leur audace et leur intrépidité derrière les
chiens. C'était un tableau charmant de voir l'Impératrice avec son
cheval, s'envoler gracieusement par-dessus les obstacles. Il faut
connaître les chasses irlandaises pour se rendre compte de la
valeur de cette performance, car l'Irlande n'est pas un pays où Ton
se fait une réputation si on ne l'a pas vingt fois gagnée.
Le plus remarquable des hunters de Sa Majesté en 1882 était
Quiekslow, jument irlandaise d'une haute qualité ; il suffit à un
homme de cheval de la regarder pour être certain que rien ne doit
l'arrêter à travers pays. L'Impératrice d'Autriche est du reste
26
LE SPORT
merveilleusement faite pour cet exercice qui était devenu son
passe-temps favori.
Aujourd'hui les renards de >Iégyei\ les cerfs de Godollo ont un
« Merry Christmas »; l'Impératrice neleschasseraplus,etrabbayede
Gombermere ne reverra plus son impériale visiteuse, les médecins
du Burg, l'antique château des Habsbourg, en ont décidé ainsi !
Ce portrait était fait et la mise en page commencée, lorsque
m'est parvenue à Londres, au moment où j'y arrivais, la nouvelle
abominable de l'assassinat de l'Impératrice Elisabeth. Je n'y
change rien ; j'ajoute seulement que ce meurtre, qui met l'huma-
nité tout entière en révolte et en deuil, a été commis par un
Italien du nom de Luccheni.
Qu'un pareil forfait puisse s'exécuter encore, se concevoir
même, c'est la faillite du xix e siècle dans ses revendications les
plus émouvantes !
/
S. M. L'EMPEREUR DE RUSSIE
C'est en 1893, à Londres, où il était venu pour le mariage du
duc d'York avec la princesse Marie de Teck, que je vis pour la
première fois l'Empereur Nicolas. Il était alorsTsaréwitsch, et venait
de faire, deux ans auparavant, un grand voyage en Orient, sur le
Pamiat-Azowa, en compagnie de son frère et de son cousin le
prince Georges de Grèce. Sa jeunesse avait de l'éclat, de la fran-
chise et de la bonhomie, il plut beaucoup à la cour d'Angleterre;
et, lorsqu'il fut question de son mariage avec la princesse Alice de
Hesse, il trouva tout de suite une alliée dans la propre sœur de
sa future femme, la princesse de Battenberg, qui, à cette époque,
habitait une jolie et rustique villa à Walton, sur les bords de la
Tamise.
28 LE SPORT
Quelques années se sont écoulées depuis cette première ren-
contre, le Tsaréwitscli est devenu l'Empereur Nicolas. Si la situation
a changé, l'homme n'a pas beaucoup varié. Tel je l'ai vu Tsa-
réwitsch à Londres, tel je l'ai retrouvé à Moscou autocrate de toutes
les Russies. Sans avoir la carrure, l'apparence hautaine des Roma-
noff, l'Empereur Nicolas est de taille moyenne, bien pris dans son
uniforme de colonel du régiment Préobrajensky, qu'il affectionne
tout particulièrement et qu'il ne quitte que quand l'étiquette ne lui
permet pas de faire autrement. Il ressemble bien, lui, au portrait
qu'on voit partout, avec le plat et rond bonnet d'astrakan. La figure
est restée douce ; l'œil bleu est clair, quelque peu indécis avec je ne
sais quoi de rêveur. L'ensemble, sans laisser dans l'esprit aucune
impression bien arrêtée, est plutôt sympathique; et, lors de son
voyage en France, son aspect a été, pour tous ceux qui l'ont appro-
ché ou vu, celui d'un homme de qui on n'a pas idée de se défier.
Quoique très pris par les affaires de l'État, l'Empereur est un
fervent du sport et ses sports favoris sont l'équitation, la chasse
à l'ours dans les forêts montagneuses de la Finlande, et le billard.
Je sais bien que la bicyclette a ses grandes entrées au Palais d'hiver,
mais elle est là comme intermède et non comme sport. Le cheval,
ce piédestal des princes, passe avant tout, et l'Empereur le pra-
tique en véritable homme de cheval, puisqu'il monte, lorsqu'il est
au camp de Krasnoié-Selo, où il va chaque année passer un mois,
jusqu'à trois chevaux par jour. Ses chevaux favoris sont ceux qui
viennent de Kabarda. Il passe du reste pour un excellent cavalier.
Sa tenue à cheval est élégante et correcte, exempte de raideur et de
désinvolture. Ce n'est pas seulement par amour du cheval que l'Em-
pereur s'est donné presque tout entier à l'équitation, c'est qu'il a
compris qu'il était nécessaire, s'il voulait voir se développer chez
ses sujets le goût des exercices équestres, qu'il devait payer de sa
personne. On sait le rôle que joue la cavalerie dans la guerre mo-
S. M. L'EMPEREUR DE RUSSIE 20
derne : il est donc de toute nécessité, si Ton ne veut pas se
laisser distancer par ses voisins, de porter à leur maximum de
puissance toutes les forces vives du pays, et le seul moyen
d'arriver à ce résultat est d'encourager l'équitation, car les exer-
cices équestres ne sont pas qu'affaire de luxe, de caprice ou de
plaisir.
Avec l'équitation, on fait des hommes vigoureux, ne reculant de-
vant aucun obstacle, des hommes aptes à faire le service si utile
(Tèclaireurs, dont les premières qualités sont l'audace, l'intelli-
gence, pour aller le plus près possible de l'ennemi, pénétrer même
dans ses lignes, afin de surprendre ses dispositions, savoir rendre
un compte exact de ce qu'ils ont vu, ainsi que des terrains qu'ils
ont parcouru ; car, qu'on le sache bien, clans le service d'éclaireurs
d'où peut souvent, tout aussi bien que dans la mêlée après la charge,
résulter le combat individuel, toutes choses égales d'ailleurs, la
supériorité restera toujours à celui des cavaliers montant le mieux
le cheval le mieux mis. 11 en est de même pour les mouvements
d'ensemble d'une troupe, qui seront exécutés avec d'autant plus
de précision et de rapidité que chaque cavalier sera plus maître
de son cheval ; sans cela, il n'y a plus de direction assurée, plus de
« botte à botte », plus d'alignement, plus de cohésion ; la masse
est disjointe, flottante et perd de sa puissance. Cela ne sera jamais
le cas de la Russie ; car l'équitation, grâce au Souverain, y est trop
en honneur. Du reste, la cavalerie russe a toujours été une cava-
lerie de premier ordre.
L'Empereur chasse beaucoup, — il a un parc à gibier à Gat-
china, — le lièvre blanc avec ses lévriers russes. Il pratique le
patinage, le ménage et le jeu de quilles.
L'Empereur Nicolas est encore un bon marin, il est capitaine
de vaisseau ; c'est le dernier grade que lui avait conféré Alexandre III
quelques jours avant de mourir, et, pour l'auguste mémoire de son
30 LE SPORT
noble père, il n'a jamais voulu, même empereur, modifier ce
grade, lui qui dispose de tous les grades.
Le yacht Y Étoile Polaire, qui a amené l'Empereur à Cherbourg,
lors de son voyage en France, est le yacht d'Alexandre III, celui
avec lequel il se rendait chaque année à Copenhague. C'est le plus
grand bateau de plaisance qui ait jamais été construit, et l'Empe-
reur Nicolas l'affectionne tout particulièrement. Rien n'a été
changé, il est resté tel qu'il avait été aménagé pour le défunt
Empereur.
h' Étoile Polaire (Poliarnatja Zvesda) est un bateau de trois cent
dix pieds de longueur. Il tire dix-neuf pieds. Il jauge quatre mille
neuf cents tonnes. L'équipage se compose de trois cents marins
d'élite commandés par le prince Chakhovskoy. Les gens de service
sont innombrables ; qu'on en juge par un seul chiffre : un orchestre
de cinquante musiciens se tient toujours prêt à charmer les lon-
gueurs de la traversée.
Il faut dire tout de suite qu'elles sont singulièrement abrégées
par la surprenante vitesse de ce beau navire. L Étoile Polaire mar-
che avec une vitesse de dix-huit nœuds ; à l'époque des essais dans
la Manche, les machines ont donné jusqu'à dix-neuf nœuds et demi.
Les appartements de f Empereur et de l'Impératrice sont natu-
rellement placés à tribord, — qui est le bord d'honneur. Les deux
chambres à coucher ouvrent l'une dans l'autre. Ce qui frappe
d'abord, c'est la hauteur des plafonds, la largeur des fenêtres,
puis l'incomparable éclat des boiseries. Dans le cabinet de travail
du Tsar, il y a une table à écrire que l'on prendrait pour une
belle coulée d'écaillé : c'est de l'érable, un bois unique au monde
et merveilleusement poli. Quelques photographies familiales, une
image en cuivre de saint Alexandre, une image du Christ forment
l'unique décoration de la chambre à coucher.
Même simplicité dans la chambre et dans le salon de la Tsarine.
S. M. L'EMPEREUR DE RUSSIE 34
Les murs et les meubles sont de molesquine : un dessin Empire sur
fond clair, des bandes parallèles soutenant des couronnes.
L'Empereur est très modeste et n'aime pas à se faire accom-
pagner par une suite nombreuse : un aide de camp général et
quelques hauts dignitaires de la cour lui suffisent. Les déplace-
ments à bord de YÈtoile Polaire ou du S tandar te sont généralement
sans aucun apparat. Du reste, son mariage avec la princesse Alice
de Hesse, qui est un véritable roman d'amour, prouve toute la
simplicité de ce souverain qui, venu à Londres pour les fêtes du
mariage du duc d'York, préférait à tous les honneurs de la cour les
visites qu'il faisait à la princesse de Battenberg, à Walton, où il
rencontrait la princesse Alice.
C'étaient alors entre lejeuneprinceetlajeune princesse de longs
et charmants entretiens dans le petit salon de la princesse de
Battenberg, fleuri de roses maréchal Niel et de violettes de
Parme, les fleurs préférées de la Tsarine ; ou de riantes prome-
nades sur l'eau, à l'ombre des saules, parmi les nénuphars et les
oseraies de la Tamise ; ou bien encore des excursions par les longs
ettièdes crépuscules d'été, sous les cèdres vénérables et les chênes
séculaires d'Oatlandes Park, qui, au temps jadis, avaient vu aussi
se promener sous leur ombre Charles I er et Henriette de France,
devisant d'amour.
La princesse Alice, touchée par tant de soumission et de cons-
tance de la part de l'ataman des troupes cosaques, subissait, malgré
elle, la douce influence du jeune prince tant que ce dernier était à
ses côtés, mais, aussitôt le Tsaréwitsch parti, le charme était rompu.
De son côté, Nicolas Alexandrovitch commençait à désespérer. En
vain la Reine d'Angleterre lui témoignait la plus grande courtoisie
et l'investissait, en une audience solennelle et mémorable à la cour
de Windsor, de l'ordre de la Jarretière. Que lui importaient les
honneurs, sansTamour?
3<2 LE SPORT
Ce fut au printemps de 1894, lors du mariage du grand-duc de
Hesse avec la princesse Melita d'Edimbourg, au château d'Ehren-
berg, où le Tsaréwitsch s'était rendu malgré les instances de son
père l'Empereur Alexandre III, que la princesse Alice, aujourd'hui
Impératrice de Russie, mit sa main dans la main de Nicolas Alexan-
drovitch.
La résidence de l'Empereur à Pétersbourg est le palais
d'Hiver.
Construit sur les bords de la Neva, le palais d'Hiver forme un
monument grandiose. A l'endroit même où s'élève aujourd'hui le
palais était autrefois la maison du grand amiral Apraxin, qui,
léguée à Pierre II, fut habitée par la tsarine Anne. C'est celle-ci qui
fit bâtir plus tard le château auquel travaillèrent Elisabeth et la
Grande Catherine. Mais ce château fut en grande partie la proie des
flammes en 1837. Les salles Saint-Georges, des Généraux et la salle
Blanche, les appartements de l'Impératrice, avec les trésors
accumulés, tout cela fut entièrement consumé. Les plans de Ras-
trelli servirent à la reconstruction, qui fut menée activement et
dura deux ans.
Les salles les plus belles du palais d'Hiver sont la salle Alexan-
dre, la salle Blanche, là galerie Pompéienne, la salle des Armoiries,
la salle des Chevaliers de Saint-Georges.
La Galerie de 1812 est surtout une galerie historique : on y a
placé les portraits des amiraux et des princes qui se sont distin-
gués pendant cette campagne : il y a deux cent cinquante portraits
de généraux, des drapeaux également, entre autres de la Pologne
et des grenadiers du Palais.
C'est au palais d'Hiver que sont déposés, dans une vitrine, les
insignes de la couronne. On y voit le sceptre surmonté du fameux
diamant connu sous le nom d'Orloff. La couronne de l'Empereur,
celle de l'Impératrice, le globe impérial font partie du « trésor » ;
S. M. L'EMPEREUR DE RUSSIE 33
on ne les sort guère que pour les très grandes cérémonies offi-
cielles, et surtout pour le couronnement des Tsars au Kremlin.
Pénétrons maintenant — c'est la mode aujourd'hui — dans
l'intérieur de l'Empereur Nicolas, nous y trouverons une intimité
simple et toute bourgeoise qui rappelle celle d'Alexandre III et de
Marie Féodorowna, avec l'esprit de domination en moins. Alexan-
dre III fut toujours maître et seigneur à son foyer comme à sa cour,
tandis que Nicolas II et Alexandra Féodorowna vivent sur un
pied d'égalité, en vrais bons camarades; nul ne commande ; chacun
fait spontanément ce qu'il juge être le plus agréable à l'autre.
Jamais relations plus faciles et plus gracieuses ne s'étaient vues à la
cour de Saint-Pétersbourg.
Dans leurs promenades en voiture à travers la ville, on voit le
Tsar et la Tsarine causer ensemble avec abandon. Tout le monde
peut les aborder; ils ne jouent pas aux demi-dieux, mais se don-
nent volontiers pour de simples mortels. « Je suis un Russe, comme
le plus humble de mes sujets, » tel est le mot qu'à tort ou à raison
on prête à Nicolas II, et, qu'il Tait dit ou non, ce mot opère des
merveilles. Le nihilisme décline à vue d'œil. Aux incitations des
agents de la secte, le moujik se contente de répondre: « Petit Père
est un Russe comme moi, pourquoi lui voudrais-je du mal ?»
On remarque surtout que le Tsar et la Tsarine sont inséparables.
Sans doute, aux jours de cérémonie, l'étiquette officielle les tient
à distance, et ne leur permet guère d'échanger un mot amical,
sans que cent oreilles curieuses se dressent pour le saisir au
passage. Mais dès que la chose est possible, leurs regards et leurs
cœurs se cherchent et s'appellent, et volontiers ils jouent le happy
pair.
Le Tsar, on le sait, travaille fort avant dans la nuit, et plus
d'une fois reçoit, à des heures indues, quelque ministre ou quelque
rapporteur. Rarement ces derniers le trouvent seul. A côté de son
3
M LE SPOKT
bureau se profile la forme élancée de la Tsarine, penchée sur un
ouvrage de broderie ou de couture. Dès que le visiteur paraît,
elle se lève sans bruit, plie son travail et s'apprête à s'éloigner en
jetant sur son époux un dernier regard de tendresse candide,
j'allais dire enfantine. — « Non, certes, » s'écrie le Tsar ; ets'empa-
rant de sa main, il la retient avec une douce violence ; « tu ne nous
déranges nullement, Sascha, reste avec nous. »
w-
Wàém^
S. M. L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE
Tout enfant et dès qu'il a été matériellement possible de le faire,
l'Empereur Guillaume a été mis sur un poney, où tout d'abord on
lui a appris à monter à cheval sans selle. Son éducation, dirigée
par des hommes expérimentés et rendus fort habiles par une
longue et constante habitude du cheval, se fit lentement et pro-
gressivement.
36 LE SPORT
L'équitation allemande, comme toute chose ayant sa raison
d'être, a ses principes et ses règles parfaitement définis et définis-
sables. Évidemment la pratique y domine de beaucoup sur la théo-
rie, mais il en est de même dans tout exercice du corps, étant
admise cette vérité que nulle théorie ne saurait précéder la pra-
tique, dont elle n'est, après tout, que l'expression.
C'est à la méthode Plinzner, et au rôle prépondérant qu'elle n'a
pas tardé à prendre dans les règlements d'équitation de la cava-
lerie allemande, qu'est due cette manière de faire.
Jusqu'à cette époque, le principe de l'équitation allemande
pouvait se résumer en un seul mot : « l'assujettissement ».
Envisagée sous ce rapport, l'équitation allemande — on ne sau-
rait le contester — présente un aspect essentiellement po-
sitif et pratique dont les avantages sont assez sérieux pour
qu'il en soit tenu compte ; le point de vue militaire étant sa
préoccupation exclusive, pour ne pas dire unique. Évidemment,
un cheval « mécanisé » devient entre les mains de son cava-
lier un être passif, obéissant et exécutant tout ce qu'on lui
demande avec la rigidité et la précision d'un instrument. Assuré-
ment c'est bien là quelque chose, mais, comme cette manière de
procéder était exclusive du « train » pris dans la véritable accep-
tion du mot, car un cheval « enfermé » perd complètement la
faculté de se mettre dans toute l'extension de son allure, qui exige
qu'il galope le cou tendu en rasant le sol, il était indispensable,
avec l'impatronisation des courses, de transformer l'ancienne mé-
thode en se conformant aux enseignements et traditions qui font
loi aujourd'hui dans le monde entier.
Les conditions de la vie allemande diffèrent essentiellement de
celles qui président à notre modus vivendi et l'on ne saurait
établir entre elles aucun point de comparaison. La hiérarchie aris-
tocratique, la grande propriété territoriale ont constitué en Aile-
S. M. L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE 37
magne un ordre d'idées et une manière de vivre à peu près disparus
chez nous, où ils n'existent plus qu'à l'état d'exception. Il en ré-
sulte forcément des habitudes dont il devient difficile de s'affran-
chir. L'enfant est mis à cheval tout jeune ; à peine adulte, il quitte
le manège pour continuer les leçons en plein air. Réel et grand
enseignement s'il en fût. C'est là, à travers champs, qu'il faut que
le jeune cavalier se mette bon gré mal gré dans sa selle. Il prend
ainsi la solidité, base première de toute équitation, la sûreté de
main et surtout le sentiment du train, sans compter l'audace, le
sang-froid nécessaire pour aborder franchement et prendre juste
un obstacle sérieux.
C'est ainsi que s'est faite l'éducation équestre de l'Empereur
Guillaume, qui est, sans contestation aucune, un homme de cheval
et peut-être l'homme de cheval le plus complet de son pays et,
j'ajouterai, le représentant le plus énergique et le plus élégant de
l'équitation militaire allemande.
Très audacieux et ayant pleine confiance dans ses chevaux,
l'Empereur ne redoute aucun obstacle. Il les aborde franchement
et justement parce qu'il apprit qu'un ruisseau se passe avec du
train et qu'au contraire une barrière fixe s'attaque sagement. Cette
équitation est tellement affaire d'habitude chez l'Empereur qu'en
188*2, lors de son voyage en Australie avec son frère Henri, il étonna
les Australiens, qui sont cependant familiarisés avec les périlleux
déduits du full Ery, par son habileté et son audace.
Dans sa jeunesse, l'Empereur a beaucoup monté au manège ;
aujourd'hui il ne pratique plus que l'équitation du dehors et il
monte par n'importe quel temps. Très dur pour lui, il exige beau-
coup de ses officiers, et, aux manœuvres, il lui arrive souvent de
se mettre à la tête d'un régiment qui charge et de charger avec lui,
passant tous les obstacles qui se rencontrent sur sa route sans la
moindre hésitation et avec une sûreté remarquable. Alors qu'il
38 LE SPORT
n'était encore que prince héritier et commandant les Hussards
Rouges de la Garde, il lui est arrivé d'accomplir de vrais tours
de force. Parmi ceux-là il en est un qui mérite d'être cité.
C'était aux manœuvres du corps d'armée badois, auxquelles le
vieil Empereur Guillaume I er assistait, je crois, pour la dernière fois.
J'avais suivi ces manœuvres et aussitôt après je m'en retournais
à Karlsruhe, en suivant le bord d'un chemin creux, que le pas-
sage de l'artillerie et du train avait rendu absolument imprati-
cable. Je marchais donc sur le bord des champs, lorsque tout à
coup je vis arriver un officier en uniforme des hussards rouges,
sur un magnifique cheval blanc. 11 allait ventre à terre, droit
sur le chemin creux, qu'il franchit d'un seul bond et sans la
moindre hésitation. La hauteur du talus, qui était à l ,n ,50
environ de hauteur du chemin, le mauvais état de ce chemin,
tout me faisait croire que le cavalier et le cheval allaient faire
un panache p.eu ordinaire. Il n'en fut rien et je ne pus m'empêcher
d'admirer, en ma qualité de vieux saumurien, avec quelle facilité
homme et cheval avaient pris un obstacle pareil, obstacle où cer-
tainement neuf cavaliers sur dix auraient fait la culbute. Ce cavalier
n'était autre que l'Empereur actuel, à cette époque encore simple
prince héritier.
Lorsque l'Empereur n'a pas d'occupations militaires qui le
forcent à monter à cheval, il fait des promenades de plusieurs
heures dans le Thiergarten (le bois berlinois) et surtout le Greene-
wald. Il est généralement accompagné dans ces promenades de
son grand écuyer, le comte de Wedell, ou d'un ou deux adjudants.
Pratiquant l'équitation hardie, l'Empereur, malgré le peu de
temps que lui laissent les affaires, trouve le moyen d'assister à
quelques chasses à courre. En tous cas, il ne manque jamais la
chasse de la Saint-Hubert, pour laquelle il revêt l'habit rouge,
porté par tous les membres de l'équipage. Il est constamment
S. M. L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE
39
à la queue des chiens, et un des premiers à l'hallali ; dès que
l'animal tient les abois, il met pied à terre, et va bravement le
servir comme un vieux veneur de profession.
Les écuries de l'Empereur sont parfaitement tenues, elles ren-
ferment toujours, à côté des autres chevaux, douze chevaux de selle
à son rang : demi-sang, trakehnen et pur sang. Lorsqu'il monte en
tenue des gardes du corps, c'est Extase, son cheval favori, qui le
porte. Pour le même service, il a encore un grand cheval gris,
demi-sang anglais, du nom de Curfûrst.
Autrefois, le haras de Trakehnen appartenait à la couronne,
40 LE SPORT
mais les recettes de cet établissement étaient loin de couvrir les
dépenses. Frédéric-Guillaume IV, qui n'avait pas la passion de
l'élevage, conclut un marché des plus avantageux pour la liste
civile. Le souverain fit abandon du domaine de Trakehnen à l'État,
en se réservant le droit de prélever gratuitement chaque année
trente chevaux pour le service des écuries royales.
Les attelages pesants et majestueux qui traînent les carrosses de
Guillaume II proviennent du tribut annuel de Trakehnen, et l'on
s'explique comment ces bêtes à la puissante encolure ressem-
blent bien moins à des animaux de trait qu'à des chevaux de
guerre. Les traditions de la cour exigent que la voiture du sou-
verain soit attelée de chevaux noirs ; toute autre couleur est rigou-
reusement proscrite, mais la même règle ne s'applique pas aux che-
vaux de selle, et l'Empereur est libre, si telle est sa fantaisie, de
paraître en public monté sur un alezan ou un bai brun.
C'est dans la Prusse orientale, à l'extrémité de la langue de
terre enclavée entre la Baltique et la Pologne russe, que se trouve
le haras de Trakehnen.
Sous les ordres du comte de Wedell, plusieurs fonctionnaires
veillent sur le bon état des chevaux qui sont au nombre de â00 ;
un écuyer chef est attaché à l'Empereur, et trois écuyers ordi-
naires complètent le personnel des écuries, qui dispose d'un nom-
bre considérable de cochers, palefreniers, etc.
Les chevaux favoris de l'Empereur sont :
Extase, jument Trakehnen ;
Hé lias, hongre Trakehnen ;
Ramsès, hongre Trakehnen ;
Curfûrst, cheval gris, demi-sang anglais.
Margraf, Héros, chevaux de différentes provenances.
Satrape, cheval blanc, demi-sang anglais, ressemblant, à s'y
méprendre, à un cheval arabe.
S. M. L'EMPEREHK D'ALLEMAGNE M
L'Empereur conduit lui-même très volontiers un dog-cart
et avec une assurance très grande. 11 affectionne surtout les
chevaux dont l'allure est rapide.
Son attelage préféré est composé de quatre chevaux achetés
en Hongrie. C'est avec cet attelage qu'il parcourt la distance de
Berlin à Postdam — 28 kilomètres — en 65 minutes.
Malgré ses qualités équestres, l'Empereur préfère de beaucoup
la navigation à l'équitation ; et à vrai dire c'est plutôt un marin
qu'un écuyer. Il possède des yachts de course avec lesquels il
prend part chaque année aux grandes régates anglaises, comman-
dant en personne le Météor, son propre yacht, avec lequel du reste
il a remporté plusieurs prix.
L'Empereur s'intéresse du reste beaucoup à la navigation de
plaisance. On se rappelle que, pour fêter la soixantième année du
règne de sa royale grand-mère, il offrit une coupe dessinée par
lui pour un match entre Douvres et Héligoland. Ce greal event fut
placé sous la présidence du prince de Galles.
On sait toute la satisfaction que le propriétaire de Météor a
éprouvée de la parfaite réussite de cette longue course ; il l'a mon-
trée à l'arrivée des yachts à Héligoland, en fêtant les coureurs de
splendide manière. A chacun d'eux il a fait don d'un porte-cigarettes
en argent massif. Sur une des faces est serti un magnifique émail
représentant trois guidons célèbres : celui de course de Météor et
ceux de l'Impérial Yacht-Club allemand et du Royal Yacht Squa-
dron. Sur l'autre, une inscription : « Jubilee Cap Commitee. Juin
1897. »
L'Empereur, à côté de sa flottille de plaisance, possède un
navire de haute mer, le Hohenzollern, avec lequel il fait chaque
année un voyage en Suède et en Norvège et même en Palestine.
C'est à peu près son seul voyage de repos et de récréation.
Le Hohenzollern, qui est classé dans la catégorie des avisos,
42 • LE SPORT
mesure 121 mètres sur U mètres de large avec une profondeur
de cale de 10 m ,8 et un déplacement de 4.187 tonneaux. A l'avant de
ce navire puissant, blanc comme la neige, brille la couronne impé-
riale : à l'arrière, Técusson des Hohenzollern, non argenté et
entouré de lauriers. Les salons et les cabines sont meublés avec
beaucoup d'élégance : les appartements de l'Empereur sont à tri-
bord ; ceux de l'Impératrice sont à bâbord ; en avant, les apparte-
ments des princes, et devant ceux-ci les chambres et le mess du
commandant et des officiers. Viennent ensuite le logement de
l'équipage, et tout à fait à l'avant, l'infirmerie et la pharmacie.
Guillaume II est encore un grand chasseur, c'est tout à fait
un grand fusil. 11 tire toujours à balle les grosses pièces et il est
bien rare qu'il manque son coup. A la chasse au sanglier, lorsque
l'animal n'est que blessé, il n'hésite pas, lorsqu'il est chargé par
l'un d'eux, à l'attendre de pied ferme et à l'achever soit avec une
nouvelle balle, soit avec l'épieu. Pareille chose lui est arrivée
souvent et jamais il n'a été victime du moindre accident.
A peu de distance du haras de Trakehnen s'étend, à perte de
vue, la forêt domaniale de Rominten, dont la superficie est de plus
de dix mille hectares. G'estlàque Guillaume II vient assez fréquem-
ment se livrer aux plaisirs delà chasse. Autrefois, le gibier était
rare dans cette région. Au dire des vieux forestiers, le nombre
total des cerfs qui erraient il y a une trentaine d'années dans ces
bois immenses et mal gardés ne dépassait pas le chiffre de quinze.
On en compte plus de mille aujourd'hui. i , -
C'est dans cette forêt où le gibier se multiplie, mais où la sécu-
rité des personnes ne laisse guère moins à désirer que dans les
maquis de l'île de Sardaigne, c'est sur ce champ de bataille où les
gardes-chasse et les braconniers échangent chaque jour des coups
de carabine à longue portée, que Guillaume II vient se distraire
des soucis du gouvernement.
S. M. L'EMPEREUR D'ALLEMAGNE 43
L'Empereur d'Allemagne, qui est également un grand marcheur
et, par-dessus tout, aime beaucoup se mêler à ses sujets, est
fréquemment le héros de scènes piquantes dont il n'a pas toujours
à se féliciter.
Le souverain allemand, qui, au printemps de 1897, avait fait une
très longue promenade, rentrait à Potsdam à pied ; il était harassé
de fatigue et aurait voulu terminer le trajet en voiture. Mais pas
le moindre véhicule à l'horizon.
Enfin, il entendit les grelots d'un cheval; ce cheval était attelé
à une mauvaise charrette dans laquelle se trouvait une jeune ma-
raîchère que Guillaume II interpella au passage.
L'Empereur exprima à la jeune femme son désir d'être recon-
duit dans sa charrette jusqu'à Potsdam; mais, pendant qu'il parlait,
la paysanne l'avait longuement dévisagé, et elle refusa catégori-
quement d'accepter auprès d'elle cet officier couvert de poussière
et dont la physionomie ne lui plaisait pas.
Et elle repartit au petit trot de sa maigre haridelle, ajoutant en
aparté :
— Je ne serais pas tranquille avec un pareil compagnon !
Elle avait à peine fait cent cinquante mètres, qu'elle fut arrêtée
par un soldat qui, à brûie-pourpoint, l'interrogea :
— Que vous demandait l'Empereur ?
— Quel Empereur ?
— Mais l'officier qui vient de vous parler.
— Gomment, c'était l'Empereur !
Affolée, la pauvre maraîchère, croyant que son dernier jour
était arrivé, donna un vigoureux coup de fouet à Rossinante et
détala aussi rapidement que le lui permettait son malheureux
attelage.
Devons-nous ajouter que la jeune femme ne fut pas poursuivie
pour ce crime de lèse-majesté.
u
LE SPORT
Quand j'aurai dit que l'Empereur est un joueur passionné de
lawn-tennis, tenant la raquette pendant des heures entières sans
la moindre fatigue, je crois que j'aurai tout dit de ce souverain
sportsman.
S. M. LE ROI D'ITALIE
Fils de Victor-Emmanuel, S. M. le Roi Humbert est né à Turin
le ïh mars 18M. Son enfance s'écoula dans cette Italie du Nord,
si merveilleusement belle, au milieu de ces hautes montagnes, à
la fois agrestes et poétiques, qui semblent un décor dressé pour
les sports de plein air. C'est dans ces campagnes lointaines et
presques sauvage que s'est faite sa première éducation, et que
ses goûts et ses forces se sont développés en même temps que ses
profondes connaissances en tout ce qui concerne le sport. Et ces
connaissances, lorsqu'elles sont basées, comme celles du Roi,
sur les études les plus sérieuses de la reproduction chez les
LE SPORT
animaux, des croisements des différentes races, de la culture
savante, démontrent clairement de quelle utilité vraie peut être à
son pays un souverain sportsman.
C'est du reste à ces nobles goûts et à cette science que le Roi
Humbert doit la belle race de chevaux qu'il entretient dans son
haras de San-Rossore, près Florence. En homme de sport, dans
le sens véritable de ce mot, il s'est livré de bonne heure à une
étude consciencieuse de tout ce qui se rattache à la reproduction
de la race chevaline et à son élevage. Ce haras lui coûte fort cher,
deux millions environ par an. Mais qu'importe l'argent lorsque
les résultats sont satisfaisants ! Et ils le sont, car il est arrivé par
d'habiles croisements à produire une très belle race de chevaux,
auxquels il a donné les qualités nécessaires au pays qu'il habite.
Ce sont de très belles bêtes, grandes et fortes, d'une magni-
fique conformation et de beaucoup de fonds. Mais, comme l'espèce a
une propension constante à l'engraissement et qu'elle est sujette à
l'empâtement des formes, l'exubérance des pâturages de cet
admirable pays tendant toujours à empâter le cheval, il est indis-
pensable de demander de temps à autre à des étalons énergiques
et anguleux de corriger ce défaut. Le grand écuyer, prince Corsini,
est chargé de ce soin. C'est lui qui va, chaque année, en Angle-
terre, choisir les étalons nécessaires. Grâce à ces étalons et aux
efforts persévérants et intelligents du Roi, le haras de San-Rossore
a produit nombre de chevaux de mérite, véritablement remar-
quables pour leurs allures et leur conformation. A ce titre, le nom
du Roi Humbert s'impose à tous les hommes de cheval d'Italie,
comme l'un des grands éleveurs de ce pays.
Le Roi Humbert n'est pas seulement un homme de cheval,
c'est encore un intrépide et vaillant chasseur. Tireur élégant, épau-
lant avec beaucoup de calme, le Roi Humbert est ce qu'on est con-
venu d'appeler un grand fusil. Sa réputation de tireur remarquable
S. M. LE ROI D'ITALIE 47
ne date pas d'hier. En 1867, alors qu'il était prince héritier, il
vint chasser en France, chez son beau-frère le prince Napoléon,
en compagnie de son officier d'ordonnance le capitaine Brambilla,
un bon fusil également ; il émerveilla, par la sûreté et la rapidité
de son tir, les invités du prince ; et pendant les quelques jours qu'il
chassa à Villefermoy il tint toujours la tête du tableau.
Avec son air franc et ouvert, sa rondeur de soldat, que tem-
père une grande affabilité, le prince Humbert eut vite conquis la
sympathie de tous ses compagnons de chasse, et les invités du
prince Napoléon ne tarissaient pas d'éloges sur son adresse, son
coup d'œil et ses connaissances de la chasse et de nos différentes
races de chiens.
Aujourd'hui ce n'est plus dans les tirés de Villefermoy que se
montre le Roi Humbert, c'est à Gastel-Porziano, propriété royale,
près d'Ortie, c'est-à-dire à peu de distance de l'embouchure du
Tibre, que le Roi Humbert se livre à son sport favori. Ce beau
domaine renferme des animaux de tous genres; cerfs, chevreuils,
sangliers, daims, faisans, etc., se trouvent en abondance et le Roi
en fait de vraies hécatombes, spécialement aux approches de Noël,
pour en faire une large distribution aux ministres, fonctionnaires
delà Cour, membres du corps diplomatique, etc., etc. C'est son
cadeau de Christmas.
Aussi arrive-t-il parfois que le gibier royal, destiné à orner une
table diplomatique, finit par aller au marché public ;quelques fonc-
tionnaires ne sachant comment distribuer tous ces présents, qu'ils
ne pourraient manger à eux seuls, préfèrent les vendre plutôt
que de les voir perdre.
Cette belle résidence de Castel-Porziano a été achetée parle Roi
Victor-Emmanuel ; le Roi Humbert l'a agrandie en louant pour
vingt ans, au prince Chigi, la propriété voisine. 11 lui a donné,
avec un aspect de richesse et de bien-être qui réjouissent, un
48 LE SPORT
cachet, un caractère particulier qui dénotent son savoir et son
expérience de la chasse à tir. La culture variée des plantes les
plus recommandées, les soins apportés à l'entretien des mares,
l'aménagement des bois, tout concourt en un mot à fournir un
abondant gagnage au gibier, qui est d'une vigueur incontestable.
Aux approches de l'été, le Roi, qui est également un très habile
chasseur de chamois et de bouquetins, s'en va à Valsavaranche, sur
les hauts sommets des Alpes, de ces Alpes couronnées d'une auréole
de neige éblouissante et où la nature est dans toute sa grâce et dans
toute sa majesté, chercher de nouvelles sensations sportives. Cette
chasse, qui demande beaucoup de patience et encore plus de fati-
gues, plaît beaucoup au Roi Humbert,bien plus à cause des dangers
qu'elle fait courir que des difficultés qu'elle présente. Le chamois
est un animal d'une défiance excessive qui ne se laisse pas appro-
cher facilement ; il faut pour ainsi dire ramper pour arriver à lui.
Dès qu'on l'aperçoit, il faut lui envoyer son coup de fusil ; sans
cela, il vous évente et alors, bonsoir, la chasse esta recommencer.
Le Roi Humbert est, comme son père, d'une bravoure et d'une
intrépidité incontestables ; il en a fait preuve sur différents champs
de bataille ; le courage du reste est un apanage de la maison de
Savoie. Il a le type des hommes qui passent leur existence au mi-
lieu de cette vie de chasseurs toute de périls et de fatigues. Ses
traits, vigoureusement accentués et hâlés par la bise, sa démarche
ferme et majestueuse, sa forte moustache rappellent son père au-
quel il ressemble d'une manière étonnante à mesure qu'il vieillit.
Autant Victor-Emmanuel était débordant d'entrain et de gaieté,
et semeur d'argent, autant Humbert I er est froid, réservé, métho-
dique et économe. Il a réussi à payer toutes les dettes de son père,
plus de vingt millions.
Humbert I er ne porte l'uniforme que dans les réceptions offi-
cielles et les revues. A la chasse, il porte un costume qui est à peu
S. M. LE ROI D'ITALIE 49
près celui des chasseurs tyroliens : grandes bottes de cuir naturel,
veston noisette et petit chapeau noir de feutre dur.
Très affable dans ses relations journalières, il jouit d'une po-
pularité sans bornes, et cette popularité, il en jouit sans ivresse,
parce qu'il a la modestie et le bon goût de la considérer bien plus
comme un héritage de famille que comme une conquête person-
nelle. Sa main, toujours ouverte, distribue la plus grande par-
tie de ses revenus, soit en œuvres de bienfaisance, soit comme
encouragement à Fart et à l'industrie.
Le cheval et la chasse sont les deux sports de prédilection du
Roi. 11 les pratique par tous les temps et il recherche même les
jours de pluie pour faire ses sorties à cheval, rien même ne lui est
plus agréable que de se promener ces jours-là. Le pauvre marquis
Drigo, qui fut grand veneur et qui n'avait pas les mêmes goûts
que son souverain, voyait avec douleur les journées sombres et
pluvieuses, quand il était avec la Cour à Monza, parce qu'il était
sûr que le Roi ne manquerait pas de l'envoyer chercher pour faire
sa promenade à cheval.
Le Roi d'Italie est le souverain du monde le plus riche en
palais. 11 possède à Turin le palais Royal, habité aujourd'hui par le
comte de Turin, et le palais Madame, habité par la duchesse de
Gênes. En Piémont, Moncalieri, habité par la princesse Glotilde ;
Stupinigi, Racconigi, qui sont de magnifiques villas, et, dans la
vallée d'Aoste, le château de Sarre et le chalet, rendez-vous de
chasse, de Valsavaranche . En Lombardie, le palais de Milan,
habité par le duc des Abruzzes, fils du défunt duc d'Aoste, et
Monza. A Venise, le palais des doges, habité par le duc de Gênes .
A Modène, à Parme, le palais ducal ; encore un palais à Bologne,
à Mantoue, à Palerme. En Toscane, le palais Pitti, à Florence,
habité aujourd'hui par le jeune duc d'Aoste, et le superbe domaine
de San-Rossore. A Naples, le palais Royal et la villa de Capo di
4
50
LE SPOKT
Monte, habités tour à tour par le prince royal qui porte le titre de
prince de Naples, et y tient une petite cour. Et encore le palais
de Caserte, le plus beau du royaume. On a vendu la Favorite,
près d'Herculanum, qu'avait habitée le khédive lsmaïl, avec son
harem. Nous oublions quelques palais, châteaux ou villas.
Mentionnons encore Castel Porziano, dans la campagne romaine.
Le séjour préféré du Roi et de la Reine, c'est Monza, une mai-
son sans caractère, ni château, ni palais, une grande villa confor-
table, rien de plus. En revanche, le parc est superbe, ombreux,
frais et plein de gibier. Le Roi y vit en gentleman- far mer, avec
une étiquette réduite à sa plus simple expression, et recevant sim-
plement quelques invités privilégiés, ainsi que les ministres qui y
viennent pour affaires importantes. D'ailleurs, le Roi est en com-
munication constante avec eux, par le télégraphe, même lorsqu'il
va chasser sur les sommets de la vallée d'Aoste.
S. M. LE ROI DE PORTUGAL
Charles 1 er , Roi de Portugal et des Algraves, en deçà et au delà
de la mer en Afrique, seigneur de la Guinée par la conquête, etc.,
pourrait encore ajouter à tous ces titres celui de grand maître
du sport, car il est peu de souverains aussi habiles que lui dans
tous lés exercices du corps.
Trente-cinq ans, solidement bâti, d'un blond presque ardent,
de fines moustaches relevées, la physionomie franche et ouverte,
ferait, s'il n'était Roi, un superbe officier de cuirassiers.
Alors qu'il n'était que duc de Rragance, le Roi passait déjà
pour un des plus grands sportsmen de son pays. Il excelle du
reste dans tous les sports, car il les a pratiqués tous avec une
égale passion.
52 LE SPOKT
Comme chasseur, le Roi est toujours le premier au tableau, sans
courtisanerie, croyez-le bien, de la part de ses hôtes ou de ses
compagnons de chasse. C'est ce qu'on nomme un grand fusil, et
pendant son dernier séjour à Paris il a étonné bon nombre de
nos grands tireurs. Un jour, à Cintra, tirant à la cible avec un
diplomate étranger, il a fait passer ses dix balles par le trou que
la première avait fait. On crut d'abord, en y regardant de loin,
que la cible était intacte après avoir essuyé son feu. Une des
plus belles chasses du Roi est celle qu'il fit aux environs de
Chaumont chez le prince et la princesse Amédée de Broglie.
Reçu à la gare par le prince Amédée de Broglie, un brillant offi-
cier qui a épousé M Ile Say, sœur de la vicomtesse de Trédern,
le Roi de Portugal a été conduit, en voiture attelée en poste, au
château de Chaumont, où la princesse a reçu le souverain à l'en-
trée intérieure du château ; l'entrée extérieure étant précédée d'un
pont-levis, comme les châteaux du moyen âge, l'on ne peut y
attendre une voiture qui entre.
Chaumont est un des plus beaux et des plus imposants châteaux
de France. D'autres, comme Chenonceaux, Azay-le-Rideau, ont
plus de coquetterie ; d'autres encore sont plus vastes, comme
Valençay, aucun n'a la majesté de Chaumont avec ses grosses
tours trapues du côté de l'entrée, son orgueilleuse façade du côté
de la plaine. On en aperçoit quelque chose, sur la gauche de la
Loire, de la station d'Onzain qui est la troisième après Blois. On
passe la Loire sur un pont suspendu, et, à deux kilomètres de là,
Chaumont apparaît sur la hauteur, comme une floraison de roses
poussées dans un nid d'aigle. Double, en effet, est l'aspect de
Chaumont : pure merveille de la Renaissance vu de la plaine, vieux
et terrible souvenir de la féodalité vu de l'entrée.
Chaumont est royal, comme Chambord, Blois, Amboise ; il
comporte un luxe et un personnel qui semblent ne plus être de notre
S. M. LE ROI DE PORTUGAL 51*
temps, et l'on y peut" oublier un instant, dans la plus gracieuse
hospitalité, le grand nivellement social de notre époque.
Certes, le Roi de Portugal a de beaux et immenses châteaux;
il a même le plus grand château du monde. Je doute qu'il ait
trouvé mieux qu'à Chaumont la vie moderne unie à la majesté
d'autrefois.
La chasse eut lieu l'après-midi ; elle fut véritablement royale.
Dès que le Roi a dit : « Allons, » la chasse commence; la
voilà avec ses clameurs, sa vie, son mouvement, ses bruits de
voix et d'armes.
L'air se peuple, les faisans au vol lourd et pesant, les perdrix
quelquefois séparées, plus souvent réunies en bandes nombreuses,
se lèvent et partent avec le bruit de leurs ailes crépitantes ; elles
cherchent une issue dans les airs ; elles volent d'un vol oblique,
horizontal, perpendiculaire ; elles s'ascensionnent en tourbillon-
nant, et le vent qui souffle sur leurs plumes mouchetées les sou-
lève en éventail et les fait chatoyer au soleil, en confondant leurs
reflets douteux et changeants. Çà et là aussi une bécasse voya-
geuse qui dans sa course passagère avait fait halte dans les bois,
où M me de Staël, exilée de Paris par Napoléon, venait rêver à son
ruisseau de la rue du Rac, part flèche rapide, fend l'air de son
corps aigu ; mais elle aussi, malgré la sauvage énergie de son
vol, tombe atteinte par le plomb qui tue tout sans miséricorde et
sans distinction.
Tandis que le ciel se sillonne des évolutions multiples du gibier
qui monte, tournoie et tombe, plus prompt peut-être encore, le
chevreuil aux reins d'acier, aux jambes sèches et déliées, le lièvre
qui semble rouler dans sa course, cherchent pêle-mêle à éviter
le danger qu'ils comprennent à mesure qu'ils entendent approcher
la chasse.
Mais on est arrivé à la halte ; on sert le lunch! Qui n'a vu le
54 LE SPORT
Roi de Portugal à une chasse ou à une réunion sportive ne peut se
faire une idée juste de sa personne. C'est dans la vie intime qu'il
faut le voir pour le bien juger. Personne ne résiste mieux que lui
au crible de cette vie intime, à cet examen privé qui vous prend à
Timproviste, qui s'empare de vous à votre lever, qui vous accom-
pagne partout, ou bien qui vous saisit au hasard, qui interprète
sans que vous le sachiez les mouvements de votre physionomie,
vos gestes et votre silence, qui plane encore sur vous et vous épie
pendant les solitaires heures de votre sommeil.
Loin d'avoir à redouter une semblable analyse, le Roi Charles I er
de Portugal gagne beaucoup quand il la subit, mais c'est à la
chasse surtout qu'il faut le voir. Là, arraché aux soucis et aux
tracasseries des affaires publiques, il est constamment et librement
lui-même.
Mais la chasse recommence, le Roi s'est remis en ligne et attend,
ainsi que les autres tireurs, le rabat d'usage qui a lieu pour la
clôture.
C'est pour ce moment que les rabatteurs ont réservé tous leurs
efforts : ils crient, ils hurlent, et frappent et furètent les buissons;
c'est un tapage assourdissant auquel se mêle le bruit de la fusillade
qui ne s'interrompt pas.
Le gibier se lève par nuées, l'air en est embarrassé ; il en monte,
il en pleut, il en tombe surtout devant le Roi, qui excelle à tirer
les coups de haut, les plus difficiles comme chacun sait.
— Coq au roi !
— Coq au roi !
C'est un magnifique faisan panaché du Japon au plumage d'or
et d'albâtre. Exotique habitant de Chaumont, jeté par le luxe pré-
voyant du châtelain pour embellir une chasse, il s'enlevait d'un
buisson où il sommeillait insoucieux dans son aristocratie.
Il est parti.
S. M. LE ROI DE PORTUGAL 55
Le Roi, malgré son expérience, est un moment ému de sa magni-
ficence ; il hésite presque : on tremble pour Sa Majesté que son
émotion ne nuise à la précision de son tir. Cependant le Roi ne tarde
pas à se remettre, il épaule son arme, laisse filer, puis tire.
L'oiseau, malgré la distance, est atteint, il tombe suivi des regards
surpris de tous les assistants.
Le coup est vraiment magnifique.
Le tiré est fini par ce coup d'éclat.
La voiture qui porte le gibier vient se ranger devant le château ;
on fait le tableau. C'est merveilleux !
Le Roi Charles I er n'est pas seulement un bon fusil, c'est encore
un tireur au pistolet remarquable. Il excelle, du reste, dans tous
les genres de tir; et au tir Gastinne-Renette il a remporté toutes
les médailles qu'il pouvait avoir. Lors de son dernier séjour à
Paris, il venait aussi régulièrement qu'il le pouvait, presque tou-
jours seul, au tir de l'avenue d'Antin, s'exercer à la carabine, au
revolver, au pistolet, au visé et au commandement. Il a réussi des
cartons superbes devant nous, que tout le monde peut voir dans
la salle d'honneur du stand. — Très habile également dans le tir
au commandement sur silhouettes noires, placées à 28 mètres, il
aurait très sûrement été le vainqueur d'une poule organisée par
la société « le Pistolet » s'il avait pu prolonger son séjour à Paris.
Tout en étant, par ses manières et par sa mise, le gentleman le
plus accompli, en uniforme militaire, en toilette de promenade, ou,
le soir, en habit noir et en cravate blanche, il lui plaît, quand il
est dans ses terres, d'endosser le costume national de ses voisins
de campagne qu'il connaît tous de leurs noms, et qui l'adorent.
Dans son château de Vendas Novas il s'est installé dans une petite
chambre du rez-de-chaussée, dont il ne ferme jamais les fenêtres
quand il y dort en été. La nouvelle maison qu'il vient de faire bâtir
dans une de ses fermes, h Vidigal, est la maison typique du fer-
56
LE SPORT
mier d'Alemtejo, modeste, pratique, bien rurale, sans aucun luxe.
On y chasse, à cheval ou à pied, le lièvre, le lapin, le perdreau et
la bécasse. On cultive la vigne, le blé et le liège, on engraisse le
bétail, on fait du vin, et on s'y nourrit, en l'absence du chef pari-
sien qui reste à Lisbonne, simplement et plantureusement, des
mets du pays, à la bonne et vieille mode portugaise.
Très accueillant, très simple, adoré de tous ceux qui ont eu
l'honneur de l'approcher, Charles I er n'a qu'un désir : vivre en
paix, en gentilhomme campagnard, passant son temps à chasser et
à pratiquer tous les sports de force et d'adresse, pour lesquels
il semble avoir été créé.
S. M. LE ROI DES BELGES
Le roi Léopold, qui, jusqu'à présent, n'était connu dans le monde
du sport que comme chasseur, est devenu depuis ces dernières
années un yachtman intrépide, un véritable loup de mer, et cette
passion a failli même bouleverser de fond en comble toute la
pacifique Belgique. Voici comment :
Le Roi, après s'être découvert cette vocation pourle yachting,
battait les mers à bord du steam-yacht Clementina, ex-Sultana.
Ce n'est pas l'humeur voyageuse du Roi qui tourmentait ses
sujets, mais Çlementina naviguait sous pavillon anglais, monté
par un équipage étranger. Froissés dans leurs sentiments patrio-
tiques, les Belges ne parlaient rien moins que de faire faire une
58 LE SPORT
interpellation à la Chambre. Mais fort heureusement tout s'est
arrangé, lorsqu'on a su que le steam-yacht, sur lequel se trouvait
leur souverain, était la propriété de M. John William Johnston.
Le yacht étant en location, on n'avait plus rien à dire, et le royal
yachtman a pu, depuis lors, constamment naviguer et même
changer de yacht sans soulever la moindre colère et sans être
menacé d'une interpellation, et, à l'instar de S. M. l'Empereur
d'Allemagne, il assiste chaque année aux fameuses régates de
Cowes. Son yacht se nomme aujourd'hui YAlberta.
Clémentina était un magnifique steam-yacht de 625 tonneaux,
construit à Leith en 1887, pour le prince de Sirigano. C'était un excel-
lent navire en fer, à trois mâts, coté au Lloyd, avec une machine
de 125 chevaux nominaux.
Le Roi des Belges est bien connu des Parisiens ; à chaque ins-
tant il est notre hôte, et, lorsqu'il est à Paris, on le voit, quoique
peu friand de spectacle, au Gymnase, au Théâtre-Français ou à
l'Opéra.
Léopold II est grand, droit, solide, avec une grande barbe
blanchissante. L'abord grave, simple, bienveillant, avec une petite
inclinaison de la tête et un petit geste de la main droite, qui don-
nent une certaine onction à la parole, que souligne un œil fin et
pas facile à saisir. Il traîne un peu la jambe gauche, que semble
« travailler » la goutte. Son oncle, feu le duc d'Aumale, qui était
goutteux aussi, prenait, il y a quelque dix ans, une certaine poudre
de gentiane,, je crois, dite poudre de Pistoia, — en Toscane, — qui
lui faisait beaucoup de bien. Le Roi n'en est pas moins grand mar-
cheur. Les Belges disent qu'il « détient», chez eux, le « record »
de la marche.
On le rencontre dans Bruxelles, accompagné du fidèle baron
Snoy ou du non moins fidèle baron Goffinet, se promenant comme
un « bon bourgeois » qui fait « de l'exercice », entrant dans un
S. M. LE ROI DES BELGES 59
bureau de tabac pour acheter un cigare ou pour l'allumer, et cau-
sant avec les gens du peuple. Il y a deux ou trois ans, à Liège, il
s'était mêlé à la foule, après avoir présidé à l'inauguration d'une
nouvelle salle du Conservatoire, s'il m'en souvient bien, et, abor-
dant un garde civique — nous disions naguère chez nous un garde
national — dont la figure « lui revenait » : « Eh bien ! garde,
comment vont les affaires? — Peuh ! Sire, elles vont mal. — Mais
vous, ètes-vous content? — Oh ! oui, Sire, très content, mes affaires
vont très bien. — Alors, vous êtes dans les sucres ? — Non, Sire.
— Dans la métallurgie ?... — Sire, je suis huissier. — Ah ! je com-
prends, fit le roi en souriant, si vous êtes huissier, et que vous
soyez content, les affaires, en effet, ne doivent pas aller. »
Les « dames de la Halle » de Paris, qui ont bon bec, ont pu,
pendant son séjour parmi nous, répondre à ses questions sur le
prix du gibier, des huîtres, des fruits, de la volaille, des fleurs, des
légumes, du beurre et des boudins. Un Bruxellois disait naguère à
un de nos amis : « Je parierais que notre Roi sait le prix des œufs
aux Batignolles et à Stamboul. » Il aurait pu ajouter que le Rot
connaissait aussi toutes les célébrités de la capitale, car, un soir
qu'il assistait à une représentation de gala des Folies-Bergère, il
demanda au manager, M. Edouard Marchand, de lui faire connaître
le pauvre Charles Desteuque, que j'avais baptisé autrefois, par iro-
nie, après un dîner donné à Clotilde Charvet et à Fanny Robert, à
la maison Dorée, parle comte Chérémetieffet le colonel Bravura,
Charles D..., l'intrépide Vide-Bouteilles.
Aussi, le Roi Léopold, avec ses « enquêtes populaires », est-il
connu de tous les Belges. Je me trouvais aux grandes manœuvres
de l'armée belge, en 1881, à Namur : je n'entendais parler, dans
tout le rayon, que de Léopold, « Liopol », disaient les gens du
peuple.
Le Roi Léopold aime peu les fêtes et la vie de la cour.
60
LE SPORT
Lorsque la cour est à Bruxelles, il irait volontiers à Laëken, et,
lorsqu'elle est à Laëken, il resterait volontiers à Bruxelles. On
le voit presque toujours seul à Spa et à Ostende. 11 aime l'indé-
pendance, la solitude, la simplicité et le travail. La géographie,
les questions coloniales, la « bâtisse », l'industrie, le commerce,
sont l'objet de sa sollicitude comme il convient au souverain d'un
des pays les plus industriels et les plus commerçants du monde, et
il est versé dans toutes ces questions non seulement en homme
d'État et en économiste, mais en ingénieur, je pourrais dire en
entrepreneur.
S. M. LA REINE DES BELGES
La souveraine de la Belgique, cette princesse si éminente par
son esprit, son éducation et son goût pour les arts, n'est pas seule-
ment la Reine des dilettantes, c'est aussi une sportswoman con-
sommée et c'est le sport hippique qui est son sport favori. La
Reine adore les cbevaux et les connaît. Elle a un manège dans Tin-
62 LE SPORT
térieur du palais, et en organise un partout où elle va : elle
dresse elle-même ses chevaux de selle, et se complaît à donner
des leçons d'équitation à la princesse Clémentine, la seule enfant
qui demeure au palais maintenant. La Reine aime surtout le mé-
nage. Tous les jours elle attelle, à sa voiture, ses quatre poneys
hongrois, lesquels brûlent le pavé.
La compétence de la Reine en matière chevaline fait loi et si, à
rexemple.de M me la duchesse de Fitz-James, Sa Majesté se décidait
à publier le manuel précieux qu'elle a composé à l'intention de la
princesse Clémentine, je suis persuadé que ce petit volume aurait
un grand succès; ce serait pour tous un vade-mecum hippique.
Lorsque la Reine ne s'occupe pas de sport, elle fait de la mu-
sique.
Elle joue à merveille du piano, et depuis qu'elle prend des
leçons du grand harpiste Hasselmans, le célèbre professeur du Con-
servatoire de Paris, qui se rend souvent à Bruxelles pour faire étu-
dier son auguste élève, elle joue de la harpe d'une manière
supérieure. Sa Majesté donne au palais des soirées intimes, qui
commencent à huit heures et finissent à onze, et qui sont aussi
recherchées, par la haute aristocratie belge, que les Marly de
Louis XIV l'étaient par la noblesse française.
A Laëken etàOstende, la Reine a l'habitude de faire de grandes
excursions à pied. On raconte que, se trouvant, un jour, aux envi-
rons de cette dernière ville, Sa Majesté alla pêcher, sur le rivage,
en compagnie de la princesse Clémentine. Elles gardaient, toutes
deux, le plus strict incognito. La Reine et la princesse se diver-
tirent si bien qu'elles se mouillèrent sans y prendre garde. Après
avoir fait ample provision de coquillages, elles prirent le train à
destination d'Ostende. Comme elles tenaient à ne pas être recon-
nues, elles entrèrent dans le premier wagon qui s'offrit à leurs
yeux. Une vieille femme s'y trouvait qui, à la vue de ces deux
S. M. LA REINE DES BELGES 63
voyageuses toutes trempées, fit la grimace la plus significative.
Mais quand elle vit que les deux voyageuses, loin d'y faire atten-
tion, s'installaient commodément à ses côtés, elle se mit à grom-
meler. La mauvaise humeur de la vieille dura jusqu'à l'arrivée.
La Reine fut ravie de voir son incognito si bien couvert. En arri-
vant chez elle, elle raconta l'aventure avec une joie d'enfant. Cette
simple anecdote donne une idée de la nature charmante dont est
douée la Reine des Relges.
Voici une autre anecdote qui pourrait s'appeler : La Reine et
la paralytique :
La Reine des Relges, qui, pendant plusieurs mois de Tannée,
habite Spa et fait quotidiennement de longues excursions en poney-
chaise seule avec sa fille, la princesse Clémentine, a eu souvent des
aventures bien amusantes.
Ainsi, l'été dernier, Sa Majesté et la princesse Clémentine, au
cours d'une de ces promenades, s'étaient arrêtées dans une ferme
avec l'intention de prendre une tasse de lait. Mais les gens étaient
aux champs ; dans la grande salle commune se trouvait une vieille
paysanne percluse de douleurs qui, à l'entrée des royales visiteuses,
ne put quitter son fauteuil.
A la demande de la Reine, la bonne vieille répondit, moitié
français, moitié patois : « Il n'y a plus de lait dans les cruches
etil m'est impossible d'aller à la prairie traire une vache... mes
pauvres jambes ne veulent plus me porter. — Qu'à cela ne tienne,
lit la Reine, si vous me le permettez, j'irai à la prairie ; indiquez-
moi seulement où se trouvent vos cruches... — Mais, ma bonne
dame, vous êtes de la ville et vous ne saurez jamais traire une
vache î »
La fermière se trompait; la Reine s'y prit fort bien et peu
après elle rentrait à la salle commune avec un broc à demi rempli
de lait mousseux. Cependant la princesse Clémentine avait ouvert
f>4 LE SPORT
l'armoire, en avait sorti trois bols, un pain immense et des cou-
teaux, et elle avait dressé le couvert.
La « dînette » eut lieu, et la vieille fermière fut servie par la
princesse Clémentine qui s'amusa beaucoup de cet incident, assu-
rément peu banal.
A côté de ces vertus familiales, comment ne pas admirer le dé-
vouement héroïque qu'elle déploie pour sa belle-sœur, la mal-
heureuse Impératrice du Mexique ? Chaque semaine, deux fois, la
plupart du temps en compagnie du Roi, elle se rend au château
de Bouschout, où la pauvre femme, en proie à une folie noire,
traîne une vie que la mort ne veut pas dénouer. Le couple royal
donne là un exemple qui fait, depuis près d'un quart de siècle,
l'admiration du monde entier.
Pour revenir aux goûts sportifs de la Reine, je croispouvoir dire
que Sa Majesté est bien plus une femme de cheval qu'une écuyère,
et cette qualité, elle l'a acquise au prix de longues études commen-
cées dès l'enfance et par un travail permanent. Et comme toutes
les femmes dignes de ce nom, la Reine sait que, pour se maintenir
en forme, un labeur quotidien et presque scientifique est indispen-
sable; et c'est pour cela qu'elle consacre de longues heures au
manège.
S. M. LA REINE DE HOLLANDE
La reine Wilhelmine des Pays-Bas, charmante jeune fille
blonde et rose, couronnée en septembre dernier à Amsterdam, est
aujourd'hui âgée de dix-huit ans.
Jolie et gracieuse, la jeune Reine est une sportswoman
dans toute l'acception du terme ; elle pratique tous les sports,
le cheval et le patin ont ses préférences. Elle montre un goût
éclairé pour les lettres et les arts et n'a rien négligé de ce qui
pouvait ouvrir son esprit aux choses de son temps.
La jeune Reine Wilhelmine, en montant sur le trône, fut placée
sous la tutelle de sa mère proclamée régente. Jamais mère et ja-
mais régente ne remplirent mieux leur tâche. La Reine Emma est
5
66 LE SPOKT
un modèle de haute sagesse et de vertu. Oubliant d'abord son ori-
gine germanique, elle a eu surtout pour but de développer, chez sa
fille, le sentiment national hollandais, et de lui inculquer les idées
d'une souveraine patriote. Jamais éducation ne fut plus soignée et
dirigée avec plus de tact et d'intelligence. Une légende de grâce
et de gaieté malicieuse s'établit. On racontait d'elle de jolis traits :
par exemple cette vengeance contre sa gouvernante, une Anglaise
sévère et dont elle se plaignait, à qui elle apporta un jour, comme
devoir de géographie, la carte d'Europe toute remaniée où l'on
voyait une Angleterre très réduite et une Hollande très agrandie.
Gentille malice d'enfant ! Grânerie prête à aller tout de suite jus-
qu'à la bravoure et qui est bien dans le caractère hollandais. La
jeune Reine a été élevée sévèrement, on dirait presque avec
rudesse. Dès son enfance, on lui a appris à ne reculer ni devant
le travail, ni devant la fatigue, à braver les intempéries des sai-
sons, à se distinguer dans les exercices du corps comme dans
ceux de l'esprit, à s'occuper des pauvres, à les connaître, à les
secourir, à faire l'aumône elle-même, à se préparer enfin de la
manière la plus sérieuse au grand rôle que la Providence lui destine.
Tous les Hollandais aiment leur Reine Wilhelmine, comme le
plus tendre père aime sa fille. Elle a poussé dernière, fleur ines-
pérée, à ce vieux tronc séculaire qu'est la dynastie d'Orange-
Nassau. Elle fut le recommencement de Tespoir. Toute petite le
peuple s'intéressa à elle. Ils sentent que toutes leurs espé-
rances sont concentrées sur cette tête et que sa couronne est le
gage de la prospérité, de la grandeur, de la gloire nationales.
Aussi, comme elle a été populaire dès sa plus tendre enfance !
comme tout le monde s'intéressait à ses progrès physiques et mo-
raux ! comme on était heureux de la rencontrer à la promenade,
montant un poney avec la hardiesse d'une précoce amazone ! A La
Haye, la petite Reine recevait, chaque dimanche, des enfants de
S. M. LA REINE DE HOLLANDE 67
son âge. Elle goûtait, elle jouait avec eux, et chacun admirait
déjà sa gentillesse, son amabilité. Ses études ont été très appron-
fondies. Elle parle couramment bien le hollandais, le français, l'an-
glais et l'allemand. Elle sait aussi l'italien et le russe. On lui a
appris à fond son métier de reine, et on Fa initiée aux choses les
plus ardues : droit judiciaire, droit administratif, droit constitu-
tionnel, théologie, économie politique. L'horticulture et l'agriculture
ne lui sont pas étrangères. Tout enfant elle avait à elle un jardin
et un potager qu'elle surveillait avec soin, et dont elle distribuait
elle-même les légumes à d'anciens serviteurs.
La Reine Wilhelmine est aujourd'hui une horsewoman accom-
plie, c'est presque même une écuyère. Les écuries du château
de Loo, très bien dirigées par le baron Berkinck, premier écuyer,
sont magnifiques. La jeune souveraine s'en occupe beaucoup, elle
connaît le nom de tous ses chevaux, et souvent elle donne à man-
ger à son cheval favori. Elle affectionne particulièrement un su-
perbe cheval qui lui a été donné par l'Empereur d'Autriche. Elle
ne monte pour ainsi dire jamais en voiture fermée, et par tous les
temps, qu'il pleuve, qu'il neige, qu'il vente, qu'il gèle, on la voit,
lorsqu'elle ne sort pas à cheval, conduire elle-même les quatre che-
vaux de sa calèche découverte. Elle se distingue particulièrement
dans le sport national : le patinage. Il lui arrive souvent de faire
plusieurs lieues en patinant sur les canaux glacés. Elle préside
les courses en patins des soldats armés et remet elle-même les
prix aux vainqueurs. Elle tire à l'arc, joue au lawn-tennis et nage
comme un poisson.
C'est cette éducation physique qui lui a donné ce goût très
vif qu'elle montre pour la vie extérieure. Elle aime la vie libre, au
loin, la vie des champs, les grandes étendues, la lande, les rivages,
la mer. Oh ! la mer, la mer et tous ses plaisirs : les bains, le cano-
tage, la pêche. La raison en est toute simple. Le château de
68 LE SPORT
Loo, où elle a passé son enfance, est voisin de Sheveningue, la
plage célèbre de Hollande. Une avenue merveilleuse y conduit,
une des plus belles avenues de l'Europe. Que de fois les touristes
n'ont-ils pas assisté à des scènes charmantes : la petite Reine
arrivant à cheval et, aussitôt descendue, s'informant auprès des
personnes qui l'attendaient de son chien favori « Swell ».
— Où est « Swell », « Swell » est-il arrivé?
Le chien, en retard, ayant « flâné », arrivait en ouragan. Et
c'était une fête pour la maîtresse.
— Bonjour, « Swell » ! . . . A la mer, à la mer !
Et Wilhelmine et « Swell » de se jeter à la mer. C'est à qui
nagerait le mieux. Et ce n'était pas toujours Swell.
« Swell » est resté le compagnon de la jeune Reine. C'est un
a setter » irlandais au poil roux, d'une extraordinaire intelli-
gence. Vous pouvez compter qu'Elle ne s'en séparera jamais, car
la reine Wilhelmine garde un souvenir attendri de son passé, de
son « cher » passé, fait de tant de sourires et de riens char-
mants .
La vie, l'hiver, à La Haye, dans le Palais Royal, dont l'entrée
est quelque peu assombrie par la statue de Guillaume le Taciturne,
n'est ni très gaie, ni très variée. Mais la jeune Reine prend sa re-
vanche au palais du Loo : le parc aux ombrages larges et épais ;
les étangs, semblables à des lacs ; les constructions rustiques et
confortables, qui rappellent le « hameau » de Trianon, offrent à la
Reine toutes les distractions qui conviennent à son âge et à ses
goûts : elle monte à cheval accompagnée de Swell, parcourt
en petite chaise, attelée de poneys, les allées du parc et des
bruyères environnantes ; elle a des daims, des pigeons, des fleurs,
des arbres fruitiers ; des bateaux sur l'étang.
Et elle goûte tous ces plaisirs avec cet admirable entrain de la
jeunesse, cette joie de vivre, qui font briller les yeux, colorent les
S. M. LA REINE DE HOLLANDE 69
joues, ébouriffent les cheveux et montrent L'harmonie de la santé
morale.
Les Hollandais ne sont guère démonstratifs ; il est cependant
aisé de voir combien ils aiment leur jeune Reine : elle fait, pour
ainsi dire, partie de chaque famille, et sa photographie se retrouve
jusque dans les plus modestes foyers. Ils sentent qu'elle est bien
de leur sang, ils sentent qu'elle est la suprême sauvegarde de leur
indépendance, la garantie de leur sécurité, après toutes les morts
qui ont si cruellement frappé la maison régnante, après le décès
prématuré du prince d'Orange et du prince Alexandre. Si cette
blonde jeune fille disparaissait, des convoitises connues s'éveille-
raient aussitôt ; elles rencontreraient, sans nul doute, une résis-
tance désespérée, mais ce sont là des éventualités qu'un peuple
réfléchi n'envisage pas sans angoisse.
Les deux Reines ont chacune leur maison civile et militaire.
Dans celle de la Reine Wilhelmine figurent un grand maréchal de
la cour, un maître des cérémonies, des aides de camp, des offi-
ciers d'ordonnance, un premier écuyer, des chapelains, un direc-
teur de la bienfaisance. Elle a été confirmée il y a deux ans, et, à
cette occasion, elle a sérieusement médité sur les grandes ques-
tions religieuses. Elle a déjà beaucoup voyagé, et ses voyages ont
été toujours instructifs. Elle a parcouru la Suisse, l'Italie, l'Au-
triche, l'Allemagne, l'Angleterre, et a montré partout son rare
esprit d'observation.
La Reine Wilhelmine est maintenant une jeune fille accomplie,
aussi jolie qu'intelligente. Elle a de beaux cheveux, d'un blond cen-
dre'', des yeux très expressifs, un teint d'une fraîcheur éclatante,
le teint des Hollandaises, une physionomie avenante, éveillée,
sympathique, où Ton devine la décision et l'énergie du caractère,
une taille moyenne, une démarche gracieuse et des manières ex-
quises.
70 LE SPORT
Plus encore que le prestige de sa couronne, elle s'impose, cette
jeune Reine, par l'indéniable séduction de l'adolescence féminine,
un corps svelte, droit comme son cœur ; un visage régulier et doux,
un regard clair et interrogateur qui vous déconcerte par sa limpi-
dité ; les mouvements vifs et précis, telle elle nous apparaît dans
sa personne et dans les photographies qui la représentent.
Le 31 août 1898, la reine a eu dix-huit ans. Ce jour-là
a commencé son règne personnel. Après avoir prêté le serment
constitutionnel devant les Chambres, à La Haye, elle a été cou-
ronnée le 10 septembre à Amsterdam.
La reine Victoria avait également dix-huit ans quand elle monta
sur le trône d'Angleterre, le 29 juin 1837. Et quand, quelques
jours plus tard, elle ouvrit pour la première fois le Parlement,
Louis-Napoléon, qui se trouvait alors à Londres, venant des États-
Unis, était parmi les spectateurs. Ce fut la première fois qu'il aper-
çut la souveraine anglaise.
Nous souhaitons à la reine Wilhelmine un règne aussi long,
aussi prospère, aussi glorieux que celui de S. M. Britannique.
S. A. LE PRINCE NICOLAS DE MONTÉNÉGRO
Quoique rompu à tous les exercices violents, le Prince Nicolas
de Monténégro, le duc vainqueur de Mouktar et de Mahmoud Pa-
cha, est un homme de cheval, mais surtout un cavalier. Le chef de
la Montagne Noire, dans les veines duquel coule le « sang de feu »
de Mirko Petrowitch, est un intrépide cavalier qu'aucun obstacle
n'arrête. 11 se plaît à enlever son cheval par-dessus les barrières
qu'il rencontre sur sa route et à disparaître au galop dans les
gorges sauvages des montagnes.
Et cependant le Prince Nicolas, malgré sa stature géante, sa
force herculéenne, sa passion des virils exercices, et bien que sa
72 LE SPORT
jeunesse guerrière ait été arrosée du sang des ennemis vaincus et
trempée au feu des batailles, n'a que l'aspect extérieur de ces
suzerains gothiques auxquels on Fa trop souvent comparé, sau-
vages rivaux de Barberousse, brutes héroïques, dont Pâme ne
s'éveillait que dans l'acre vapeur des carnages.
Ce Prince, qui ne sortit jamais l'épée du fourreau que pour
défendre l'indépendance du Monténégro menacé, et qui depuis plus
de trente ans n'use de sa puissance absolue que pour le bien de
son peuple, rendant lui-même la justice en plein air, sous un arbre,
comme saint Louis, est, en même temps qu'un guerrier terrible,
un poète au cœur tendre, à l'imagination enflammée, celui peut-
être de tous les poètes de race slave dont la voix est aujourd'hui la
plus écoutée et dont les accents éveillent le plus d'espérances.
Il terminait ses études à Paris, au lycée Louis-le-Grand, lorsque
mourut son oncle Danilo, auquel il succéda. C'était en 1860. Pen-
dant son séjour dans le vieux lycée de la rue Saint-Jacques, il
avait appris notre langue qu'il parle toujours avec la plus grande
pureté, mais il avait appris aussi à aimer la France. Et il le prouve
d'ailleurs, avec une joie bien sincère, aux Français qui gravissent
la terrible montagne de pierre où se dresse son trône et au pied de
laquelle tournoient, menaçantes, les aigles noires de l'Autriche.
Étant à Louis-le-Grand, il suivait les cours d'équitation du
vieux et célèbre manège Marquis de la rue de Varenne, où il
apprenait à monter et à connaître le cheval.
Son éducation équestre a été des plus simples, car la méthode
qu'il suivait s'est réduite à adapter le cheval aux besoins de la
vie. Ce qui ne l'a pas empêché de travailler et de pratiquer le ma-
nège, par où il faut passer forcément si l'on veut savoir rendre le
cheval pratiquement commode et l'habituer graduellement au ser-
vice auquel on le destine.
Le Prince Nicolas, qui aimait le cheval et le comprenait, ne s'at-
S. A. LE PRINCE NICOLAS DE MONTÉNÉGRO 78
tarda pas au manège, cependant il y passe encore quelques heures
chaque jour, car, mettant lui-même ses chevaux, il ne peut arriver
à ce résultat qu'en les assouplissant et les équilibrant, afin d'être
bien porté sur leur rein, les faire légers à la main, obéissants aux
jambes, de manière à parer à temps aux éventualités qui peuvent
se produire soit en route, soit à celles plus compliquées et bien
plus graves pouvant surgir sur un champ de bataille.
Tels sont, à peu de chose près, les principes du Prince, c'est-
à-dire domination de l'homme sur ranimai, par conséquent renon-
ciation absolue de son initiative privée vis-à-vis de son maître.
Grand, bien pris, portant haut, visage basané, physionomie
énergique, les yeux d'un éclat bizarre quand il s'anime en parlant,
superbe dans son costume national, qui ressemble au costume
grec, il personnifie la force, le courage, la guerre.
Ce beau et fier costume, qui fait si bien ressortir sa physio-
nomie de héros, faisait place, pendant les divers séjours qu'il a
faits à Paris, où il est venu pour la dernière fois en 1889, à nos
vêtements et à notre habit noir sous lequel le Prince avait encore
fort grand air.
Le Prince de Monténégro va, dès son lever, au Sénat, où il tra-
vaille parfois au milieu du tapage, et souvent aussi prend part aux
délibérations de ce tribunal suprême.
Si quelque cause criminelle vient à se présenter, il en suit
attentivement les débats, interroge accusés et témoins, et se fait,
à l'occasion, l'avocat des prévenus.
Le Prince, suivi de ses gardes, fait ensuite une promenade dans
sa petite capitale, laissant un facile accès aux nombreux suppliants
qui attendent cette occasion favorable pour lui présenter leurs
requêtes.
Souvent le cortège s'arrête auprès du puits public; un vaste
cercle se forme autour du Prince, qui, modestement assis sur une
74 LE SPORT
chaise, prête une oreille attentive et complaisante aux plaidoyers
des réclamants.
Aujourd'hui, le Prince Nicolas, au milieu des doux loisirs que lui
laisse une paix prolongée, vient de terminer une suite de poèmes
guerriers, véritables hymnes tyrtéens, pour les troupes de chaque
district, Chaque bataillon aura ses refrains de combat. Et, d'ici
peu de jours, lorsqu'on inaugurera solennellement, sur le sommet
du Lochven, au milieu des délégués accourus de toutes les ré-
gions de la patrie slave, le tombeau monumental du fondateur de
la dynastie des Petrowitch, c'est en chantant les strophes enflam-
mées du Prince que ceux de Cettinje, de Trebinje, de Rieka, d'An-
tivari, de Podgoritza, de Nicksic, de Danilograd, de toute la verte
vallée de la Zêta, escaladeront en brandissant leurs armes la mon-
tagne sacrée, observatoire géant d'où l'on peut voir les montagnes
arides d'Herzégovine, pleines de mystérieuses menaces, mais aussi
de confuses espérances. Ce sera un beau spectacle que celui de
ces milliers de guerriers superbes agenouillés, dans un ruisselle-
ment de rayons, autour du tombeau du héros.
^1
f
1
S. M. LA REINE D'ESPAGNE
Avec S. M. la Reine Christine nous entrons dans le domaine
d'Amphitrite, comme auraient dit, au siècle dernier, quelques poètes
galants de la cour du régent. Fille de l'archiduc Charles-Ferdinand,
la Reine témoigne que bon sang ne sait mentir et a hérité des goûts
sportifs de son père : la natation est aujourd'hui son sport de
prédilection.
La Régente était une amazone accomplie. Elle a abandonné ce
sport depuis qu'une fleur, jetée sur son passage, effraya son che-
val et faillit provoquer un accident des plus graves.
Marie-Christine -Henriette -Désirée-Félicité -Renière, archidu-
70 LE SPORT
chesse d'Autriche, avait vingt et un ans quand elle épousa le Roi
Alphonse XII d'Espagne. Élevée en Autriche, où les femmes reçoi-
vent une éducation bien plus complète que chez nous, la Reine ne
négligea aucun des sports en honneur dans son pays. Son premier
professeur fut son père, et il a fait en elle une élève dont il peut
être fier.
Si vous voulez savoir comment la Reine nage, vous n'avez qu'à
vous rendre, pendant la saison des bains de mer, à Saint-Sébastien,
où chaque année Sa Majesté vient se livrer à ses ébats aquatiques.
Comme le dit le maître baigneur de Saint-Sébastien, que vous trou-
verez k la Concha, la Reine nage en « artiste ». Elle a la science et
le style. Douée d'une force musculaire très grande, elle est insen-
sible à la fatigue, et son intrépidité se joue des vagues même les
plus mugissantes. Le gros temps au contraire est pour elle un attrait
de plus, et sa hardiesse se plaît à dompter la mauvaise humeur
des flots. Ainsi les bons cavaliers aiment mieux monter un cheval
un peu ombrageux qu'une bête trop docile ou trop bien dressée.
Jeune, on ne lui donnerait pas même son âge, tant elle a la
taille fine, la silhouette élégante, le sourire et le regard doucement
attristés ; elle s'habille avec beaucoup de goût et de simplicité,
dans les nuances éteintes et délicates du demi-deuil qu'elle n'a pas
quitté. Ce demi-deuil répand sur toute sa personne une ombre
mélancolique, et dans ses beaux cheveux blonds quelques fils
d'argent commencent à dénoncer les soucis naissants.
D'un caractère toujours égal et toujours aimable, ayant
toujours le sourire aux lèvres et la main prête à rendre un ser-
vice, la Reine est avant tout une femme d'intérieur, se donnant
tout entière à l'éducation de ses enfants, fuyant, autant que la
chose lui est possible, le monde et l'éclat des fêtes.
La Reine Christine, assez effacée pendant la durée du règne
d'Alphonse XII, a montré tant de tact politique, tant de dignité et
S. M. LA REINE DESPAGNE 77
de vertus domestiques, depuis qu'elle est régente du royaume, que
personne, même dans les partis radical, carliste ou républicain,
ne songe à lui marchander son respect et ses sympathies. On ne
discute pas ses qualités exceptionnelles, tout le monde les recon-
naît et les admire.
C'est à Miramar que s'installe la Reine pendant toute la saison
des bains. Une fois installée au palais de Miramar, bâtiment qui
lient le milieu entre le château royal et le cottage anglais, tout en
se rapprochant plus de ce dernier genre de bâtisse, la famille
royale mène la vie simple et dépourvue de faste, qui fait le
charme essentiel de sa villégiature. Deux jours seulement par
semaine, rétiquette reprend ses droits : le jeudi et le samedi.
Le samedi, d'après une tradition séculaire à la cour d'Espagne,
la Reine, tantôt seule, tantôt accompagnée par le Roi et les
Infantes ses filles, va entendre le salut à l'église de Sainte-Marie.
Les grandes charges, le grand maître et le majordome mayor,
ainsi que le premier gentilhomme, la dame d'honneur, le chef de
la maison militaire et l'aide de camp de service, suivent, dans
deux voitures découvertes, la calèche royale, précédée d'un cour-
rier, escortée d'un écuyer-cavalcadour, attelée de quatre ou six
chevaux et entourée par un détachement des gardes royales,
superbes cavaliers aux cuirasses et aux casques resplendissants.
La Reine se baigne et voit se baigner ses enfants devant le
kiosque, établi dans ce but à une extrémité de la belle plage de
Saint-Sébastien, qu'on nomme la Conclut. Les micjuelets, robustes
miliciens basques, célèbres par leurs exploits lors des guerres
carlistes, gardent les cabines.
Alphonse XIII, bien qu'un peu grêle d'aspect, jouit d'une
excellente santé, et, grâce aux soins assidus de sa mère, gagne
chaque jour en vigueur. Il est adonné aux exercices du corps,
parle plusieurs langues, monte déjà des poneys, et fait au dehors
78
LE SPORT
de longues promenades sans le moindre apparat. La princesse
des Asturies. et les Infantes reçoivent la même éducation. Quant
à la Régente, une. fois la matinée donnée à sa petite famille,
elle reçoit le ministre de jornada, ou de service, et donne les
signatures indispensables.
La lecture des journaux espagnols et étrangers^ des revues et
de quelques livres de choix occupe les après-midi de la Reine
Christine. Après la lecture, les longues excursions en voiture, à
pied ou en yacht, quelquefois avec les princesses, souvent seule
avec une dame d'honneur, dont une des préférées est la charmante
marquise de Gomillas, très appréciée pour sa douceur, sa charité
inépuisable et une beauté de caractère qu'on peut sans l'ombre de
flatterie qualifier de séraphique.
Lors des excursions de la famille royale, celle-ci, suivant les
traditions de la cour d'Espagne, aborde souvent les paysans et se
familiarise avec eux, sans rien perdre de sa dignité. Les aumônes
et les secours sont quotidiens, et ces procédés, unis à la piété
bien connue de la Reine, ont conquis ce pays basque, jadis si intran-
sigeant avec la dynastie constitutionnelle.
S. A. LE KHEDIVE
C'est au Thérésianium, un célèbre collège, fondé à Vienne
par l'Impératrice Marie-Thérèse, que tous les jeunes gens de l'aris-
tocratie austro-hongroise font leurs études et leurs académies,
selon la vieille expression française. C'est généralement dans cet
établissement que sont envoyés les princes de maison souveraine,
dont on veut faire des hommes accomplis en toutes choses, utiles
au physique comme au moral. Non seulement on y travaille l'éco-
nomie politique, mais on se perfectionne dans tous les exercices
du corps qui servent de préparation à la vie militaire. La vie, la
santé ont pour condition l'activité harmonique des facultés phy-
siques et intellectuelles : Mens sana in corpore sano, suivant l'en-
80 LE SPORT
seignement de l'École de Salerne. Le Thérésianium met les exer-
cices du corps à la hauteur de ceux de l'intelligence, il exige une
préparation solide aux luttes de la vie. Aussi, son autorité s'étend-
elle sur toute l'Europe ; on vient solliciter la faveur d'être admis
à suivre ses cours. Les princes du sang qui ont appartenu comme
élèves au Thérésianium sont nombreux; le feu roi d'Espagne
Alphonse XII y avait été envoyé tout jeune. C'est là que le khédive
actuel, Abbas-Himly II, a fait presque toutes ses études, c'est de
là qu'il est parti pour succéder à son père. C'était un travailleur,
cité pour son application à l'étude et sa vive intelligence. En sa
qualité de « bon élève » et selon l'usage, il eut plusieurs fois l'hon-
neur de figurer aux grandes cérémonies de la cour d'Autriche,
vêtu d'un élégant uniforme. D'une nature assez méditative, il aimait-
fort à se promener seul dans les immenses jardins du collège.
Très aimé de ses condisciples, dont il partageait avec beaucoup
de bonne grâce les jeux et les plaisirs scolaires, le futur souve-
rain d'Egypte s'était principalement adonné à l'étude des langues
vivantes et du droit politique. Il avait une grande affection pour son
professeur d'économie politique, M. Roulier, qu'il fit venir, plus
tard, au Caire et à qui il décerna le titre de pacha.
Aujourd'hui Abbas-Himly II, qui gouverne l'Egypte depuis le
7 janvier 1892, est un des plus jeunes souverains qui sait mettre à
profit les solides leçons qu'il a reçues au Thérésianium. Il s'est con-
sacré tout entier à l'accomplissement de la haute et délicate tâche
qui lui incombait. Placé, comme on dit vulgairement, entre le mar-
teau et l'enclume, c'est-à-dire entre le Sultan, son suzerain, et
l'Anglais, son maître, il a su faire preuve de grandes qualités poli-
tiques, d'infiniment de tact et de beaucoup de jugement. Comme
son père, il est à la fois khédive d'Egypte, souverain de la Nubie,
du Soudan, du Kordofan et du Darbour, mais ces derniers titres
n'ont qu'une valeur toute platonique.
S. A. LE KHÉDIVE 81
Sa mère, la Princesse Emineh, fille d'El-Hamy Pacha, fils d'Ab-
bas Pacha, prédécesseur de Saïd Pacha, était une femme fort
réputée pour sa grande beauté, le charme de son caractère, la
grâce de son sourire et le caractère aimable de son accueil. Par-
lant admirablement le français, elle avait su exercer une bienfai-
sante influence sur l'esprit de son mari, Mehemed-Tewfik. Celui-ci
était peu porté pour la civilisation européenne. Il avait, au con-
traire, une préférence marquée pour l'existence orientale, dont il
suivait fidèlement les usages et les mœurs.
Abbas-Himly, qui parle couramment le français, l'anglais et
r allemand, est beaucoup plus moderne ; les réformes nombreuses
qu'il a introduites dans l'administration, pour améliorer le sort de
ses sujets, le prouvent d'une manière évidente. Sans avoir rompu
entièrement avec la vie orientale, il sacrifie beaucoup à la vie euro-
péenne. Son intelligence très vive et son activité très déployée ont
trouvé de quoi se satisfaire.
Toujours vêtu à la dernière mode, Abbas-Himly jouit d'une
grande popularité en Egypte ; il est très aimé et, malgré sa sym-
pathie très marquée pour la France, les Anglais ont pour lui un
grand respect.
Au physique comme au moral, Abbas-Himly a des traits de
concordance très accusés avec son oncle Ismaïl Pacha, qui, sous
l'Empire, venait faire de fréquents séjours dans ce Paris qu'il
adorait.
C'est un élégant cavalier, plutôt petit que grand, doué d'un
léger embonpoint. L'œil, d'un bleu foncé, a un velouté, un je ne
sais quoi de caressant qui atténue la gravité précoce de la physio-
nomie. Abbas-Himly parle peu, mais il écoute beaucoup; la voix
est pleine de charme, avec des inflexions de commandement. Aie
voir, on le dirait très timide, il n'en est rien pourtant. Si son attitude
est réservée, c'est qu'elle décèle un grand empire sur lui-même.
6
82
LE SPORT
Le jeune Khédive, est un homme de cheval, il n'a qu'un désir :
faire de la cavalerie égyptienne une cavalerie hors ligne.
L'élevage l'intéresse également beaucoup, et ses écuries sont
superbes ; elles renferment les plus beaux types des chevaux orien-
taux. Le cheval turc, qui passe pour être presque pur arabe avec
un croisement avec le persan et le turkoman, a toutes ses préfé-
rences. C'est du reste un cheval très beau, très vif et très élégant,
qui peut lutter sans crainte avec les meilleurs chevaux anglais.
Le cheval de course anglais descend de plusieurs chevaux turcs
importés en Angleterre, tel que l'indique le nom de Byerley turc
Helmley turc. Le Khédive possède également quelques beaux types
de chevaux persans. Cette race est merveilleuse et de tout temps
elle a été fort estimée. Le cheval persan se rapproche beaucoup
du cheval arabe, auquel il est supérieur par la beauté et ses
formes extérieures.
Le khédive monte beaucoup à cheval, surtout lorsqu'il est ins-
tallé dans sa belle résidence de Koubbeh. C'est un cavalier du
dehors, plein d'énergie et de vigueur. Il sait se servir largement de
son cheval par tout pays ; il est à son aise dans sa selle qu'il ne
quitte jamais, quelque mouvement que fasse le cheval.
C'est un brillant représentant de l'équitation autrichienne.
Abbas-Himly est un bon musicien adorant la musique : au Caire,
il compose, et c'est M. Clémente, directeur des théâtres, qui note
et écrit ses compositions.
M
M
SsSà^mcz^
S. A. S. LE PRINCE DE MONACO
Albert-Honoré-Charles, Prince de Monaco, Duc de Valentinois,
est né à Paris le J3 novembre 1848. Sa sœur, la Princesse Flores-
tine, née en 1833, épousa en 1863 le Prince Guillaume de Wur-
temberg, dont elle est veuve depuis 1869. Après avoir servi aux
Antilles comme aspirant de marine, il fut nommé capitaine de
frégate de la marine espagnole en 1870, pendant la guerre franco-
allemande ; alors que la France malheureuse était abandonnée de
tous, le Prince de Monaco vint la défendre, ce que les Allemands
lui reprochent volontiers, d'autant plus que ses parents régnent
encore en Wurtemberg. La famille de Monaco est une des plus
antiques maisons d'Europe. Son chef, Grimaldus I or , était seigneur
d'Antibes en 950, et Guido I er était seigneur de Monaco en 1000.
LE SPORT
Charles III, le père du souverain actuel, a régné depuis 1866 sur
la petite principauté monégasque, où il était très aimé de ses
sujets. Le Prince Albert est populaire comme lui et marche digne-
ment sur ses traces. Grand, le visage hâlé dans la barbe brune,
les yeux au regard songeur, sérieux d'au delà, toute la physionomie
empreinte de gravité, tel nous apparaît le Prince de Monaco. L'ex-
plorateur passionné des bas-fonds de l'Océan, l'écrivain de ces si
jolis souvenirs de chasse publiés par la Nouvelle Revue et de ces
nombreux rapports adressés à l'Académie des sciences à la suite
de chaque expédition, est une figure sévère de marin et de savant;
aussi, tout en parlant de l'homme de sport, je ne saurais oublier le
savant.
Très énergique, le Prince de Monaco a su donner à son exis-
tence un but sérieux. 11 aime la science d'un amour véritable, qui
ne laisse pas de place pour une heure d'ennui.
D'ailleurs, son vrai royaume, ce n'est pas Monaco, c'est la mer;
et son ancien yacht, VRirondelle, comme la Princesse Alice lui ont
toujours servi à ses voyages d'études. La Méditerranée, l'Atlan-
tique, la mer du Nord ou la Baltique ont été étudiées dans tous
les coins et recoins.
C'est pendant qu'il naviguait sur XEirondelle qu'il se rendit
compte de l'usage de l'huile à la mer. Cette étude, publiée à la fin
du livre de l'Amiral Cloué sur ce sujet, est vraiment fort intéres-
sante, tellement intéressante que nous croyons devoir la repro-
duire.
Amiral,
Avant de quitter l'Europe, sur ma goélette VRirondelle, pour
accomplir une troisième campagne scientifique, je vous ai fait con-
naître mon intention d'essayer et d'observer attentivement le filage
de l'huile pour calmer la grosse mer. Voici les constatations qu il m'a
S. A. S. LE PRINCE Ï>E MONACO 85
été possible de faire sur cette importante question, durant mes deux
traversées de l'Atlantique, durant celle du retour principalement, qui
s'est opérée en douze jours.
L'Hirondelle, avec des mâts hauts et forts, un gréement et une
voilure considérables, des formes très élancées, une longueur de
32 métrés entre perpendiculaires et un tirant d'eau de 3 m ,70, déplace
200 tonnes. Prévoyant la rudesse de la mer au voisinage des bancs de
Terre-Neuve, j'avais débarqué le petit mât de hune et deux vergues
pour alléger la mâture. Une question de stabilité résultait de la sur-
charge que la présence du matériel de sondage et de dragage en eau
profonde faisait subir au pont; elle se compliquait aussi de trois
tonnes de flotteurs qui devaient être semés en route pour les expé-
riences hydrographiques, et des quatre mois de vivres destinés égale-
ment à disparaître.
Un matériel pour le filage de l'huile, préparé d'avance, comprenait
ce qui suit :
Deux sacs en toile à voile mesurant quatorze litres.
Deux filets de très grosse ligne, à grandes mailles, pour contenir
les sacs, les protéger contre les frottements, et aussi pour que la
toile comprimée dans ces mailles par l'effet de la traction suintât
l'huile plus finement, sans qu'il fût nécessaire de recourir aux piqûres
d'aiguille.
Deux gargoussiers en fer-blanc, pour y mettre les sacs toujours
prêts à servir immédiatement et pour les transporter sans gaspillage
de leur contenu.
J'ai fait usage de l'huile une première fois clans la matinée du
29 juillet, vers latitude N. 43° 35' et longitude 0. 46° 25' sur ma route
pour Terre-Neuve. Le vent grand frais du S.-O. soulevait une grosse
mer qui força Y Hirondelle à prendre la cape bâbord amures.
On mit dehors au vent, sous les porte-haubans de misaine, un sac
bourré d'étoupes et rempli d'huile de marsouin. Les laines hautes et
courtes menaçaient alors de balayer le pont et déjà le canot des bos-
soirs sous le vent avait été soulagé.
On put voir aussitôt l'huile s'étendre fort loin en nappe irisée,
tandis que toute inquiétude tombait quant aux coups de mer.
Néanmoins, je ne voudrais pas, dans ce premier essai, attribuer
86 LE SPORT
exclusivement à l'huile une action modératrice sur la mer, car la
période décroissante du vent commençait avec le début de l'expé-
rience.
Huit litres d'huile s'écoulèrent en une heure et demie, parce que
le sac tout neuf, qui venait de les recevoir, n'avait pas été mouillé au
préalable.
Le 19 août, vers latitude N. 50° 35' et longilude 0. 43° 34', le vent
O.-N.-O., qui ramenait Y Hirondelle d'Amérique, devint une tempête
violente et bientôt il fallut gouverner à la lame. Une très grosse mer,
qui embarquait par l'arrière des grands haubans, submergeait le pont,
et plusieurs marins furent ainsi dangereusement roulés. Vers trois
heures, craignant pour la sécurité des hommes de barre, je fis mettre
un sac d'huile à la traîne, et dès lors aucun incident fâcheux ne se
produisit, le pont sécha même peu après. Et jusque fort loin derrière
nous, la goélette fuyant à 12 nœuds de vitesse sous la fortune seule
laissait un sillage étroit, aplani, d'aspect huileux.
Dans la soirée, une lame défonçait le pavois de tribord derrière,
sur une longueur de 5 mètres, et la mer nous envahissait derechef.
A ce moment, le sac oublié ne contenait plus rien. Chargé pour la
deuxième fois, il sembla déterminer une nouvelle période de calme
relatif qui nous mena jusqu'à la décroissance de la tempête.
La consommation d'huile atteignit environ 8 litres en trois heures.
Voici enfin une circonstance capitale. Dans la matinée du 23 août,
vers 49° 10' de latitude N. et 28° 15' de longitude 0., la petite goélette
abordait le côté dangereux d'un cyclone parfaitement caractérisé. De
midi à 9 heures du soir, le vent souffla en tempête, et spécialement
de 4 à 8 heures; c'est la formule « ouragan » qui lui convient, il
remontait vers le N.-E.
Vaguement averti par l'aspect étrange du ciel en coïncidence avec
la chute du baromètre, j'avais fait route le plus longtemps possible
tribord amures, mais à midi il fallut prendre la cape, et deux heures
plus tard, la mer devenant très redoutable, un sac fut placé au vent
sur l'arrière du bossoir. Pendant que l'huile s'écoulait, le navire
sembla réellement protégé par une invisible barrière contre les lames
furieuses qui roulaient avec fracas les unes sur les autres jusqu'auprès
de lui. Mais, au plus fort de l'ouragan, de 4 à 8 heures, Y Hirondelle
S. A. S. LE PRINCE DE MONACO
fut plusieurs fois couverte par la mer, un sac unique ne suffisait plus.
D'autre part, j'hésitais à doubler la consommation d'huile, car notre
approvisionnement était déjà bien diminué, alors que 900 milles nous
restaient encore à faire, dans une saison très compromise.
On put tenir de la sorte jusqu'au lendemain matin avec une dé-
pense moyenne de huit litres pour trois heures, sans faire d'avarie
grave, les claires-voies et panneaux étant condamnés, des filières diver-
sement tendues et une partie des hommes de quart amarrés.
Au jour, il ventait encore grand frais du O.-S.-O., avec une mer
démontée. L'avant du navire paraissant avoir fatigué, je résolus de
prendre l'allure de fuite, mais cette manœuvre était fort dangereuse
pour la goélette, vu l'état de la mer, et toutes les dispositions furent
prises pour restreindre sa durée. De plus, un sac nouvellement chargé
fut sorti quelques minutes avant de laisser porter, et pendant qu'on
hissait le grand foc pour abattre, une certaine quantité d'huile était
librement répandue. U Hirondelle sortit avec un bonheur complet de
cette dernière difficulté, qui n'était pas la moins grave.
Dans deux circonstances sur trois, il semble donc possible de
l'affirmer, l'huile, bien que parcimonieusement employée, atténuait
la violence des coups de mer. Le 29 juillet, l'expérience n'est pas
concluante pour être venue trop tard. Le 19 août, elle frappe chacun
à bord. Le 23, l'équipage est unanime pour reconnaître qu'elle a bien
servi YHirondelle dans une large mesure, que peut-être même elle a
joué un rôle décisif dans le salut du navire.
En tout cas, les marins qui ont vu l'indescriptible scène d'un
ouragan s'expliqueraient peu comment un yacht de 200 tonnes aurait
pu traverser presque indemne le demi-cercle dangereux de ce météore.
Veuillez recevoir, Amiral, l'expression de mes sentiments bien
affectueux.
Prince héréditaire de Monaco.
Jamais on n'avait fait sur un bateau d'aussi faible tonnage
(200 tonnes) et à voiles des études aussi savantes.
Le Prince a raconté en anglais les campagnes de son ancien
88 LE SPORT
navire r Hirondelle. Il a résumé ses recherches sur les courants,
les températures, la faune de l'Océan. Il a indiqué quelles étaient
les espérances de sa nouvelle campagne. 11 a donné, lecture d'une
carte des courants superficiels de l'Atlantique nord, qu'il construit
à l'aide des indications fournies par de nombreux flotteurs.
Après la Société royale d'Edimbourg, c'est notre Société de
géographie qui a fêté le Prince Albert.
Depuis des années, il navigue, il dit lui-même que jamais il ne
s'est senti si maître, si heureux de vivre que sur son navire où il
commande à des hommes choisis par lui-même.
Comme toute la terre est conquise et que les anciens n'ont
rien laissé à glaner derrière eux aux découvreurs de mondes, le
prince Albert s'est dit que l'abîme serait son royaume. Et vrai-
ment il est un des plus ardents pionniers d'une science toute nou-
velle, hier encore inconnue, l'« océanographie ».
Nous connaissons la géographie de la mer, mais quelles sont la
figure, les formes, les profondeurs de ces gouffres qui portent
les navires ? Quelles sont les lois secrètes des courants, ces
fleuves de la mer ? A quelles chaînes de montagnes englouties ap-
partiennent ces sommets qui forment les archipels et les îlots ?
Les travaux considérables que le Prince Albert a publiés sur
cette science encore neuve lui ont tout dernièrement ouvert les
portes de l'Institut, et pourtant le Prince ne considère ses anciens
travaux que comme une préface de l'œuvre qu'il veut mener à bout.
Et c'est dans ce but qu'il a remplacé le yacht l'Hirondelle par
la Princesse Alice, un yacht construit en Angleterre, aménagé
d'après ses plans pour de nouvelles campagnes de sondages sous-
marins.
Antérieurement aux expéditions maritimes du Prince de Monaco,
les naturalistes classiques assuraient que les abîmes de la mer
sont de noires et infécondes solitudes, que la vie végétale et ani-
S. A. S. LE PRINCE DE MONACO
89
maie y est rendue impossible par rénorme pression des couches
d'eau, par L'absence de lumière, par un ensemble de conditions
jugées antivitales. Or, la nature adéveloppé là tout un monde. Les
profondeurs de la mer sont habitées par des myriades d'êtres de
toutes formes et de toutes grandeurs, qui différent peut-être plus
de notre constitution organique que les habitants de Mars ou do
Saturne. Une vie abondante, prodigieuse, d'une incroyable fécon-
dité, se joue à toutes les profondeurs. La pression est énorme :
plusieurs milliers de kilogrammes par centimètre carré : les êtres
qui la supportent ne s'en aperçoivent pas, sont si délicats qu'on
les écrase en les prenant entre deux doigts, brillants comme des
fleurs, élégants comme des papillons. 11 n'y a pas de chaleur ; il
n'y a pas de lumière ; ils en créent, ils sont phosphorescents ; leurs
yeux brillent souvent comme de petits flambeaux électriques, leurs
corps s'allument dans l'ombre; delà nuit éternelle ils font un jour
éternel, ils se voient, se poursuivent, s'aiment, se reproduisent,
et là où naguère on n'admettait qu'un élément infécond, tout un
merveilleux système de vie se développe avec autant d'activité que
celui dont nous sommes témoins à la surface de la planète.
Parmi les curieux spécimens des découvertes du Prince de
Monaco et de ses laborieux compagnons dans les expéditions de
V Hirondelle, on peut citer des poissons, des crustacés et des mol-
lusques de genres absolument nouveaux et de formes tout à fait
imprévues, plus bizarres les unes que les autres. L'être étonnant
auquel par exemple on a donné le nom de Conchognatus Grimaldii
a une toute petite bouche, ronde, invisible de profil, faite pour
sucer, une peau garnie de cellules à mucus qui rendent ce poisson
glissant comme de la gélatine, et habite généralement à une pro-
fondeur de 2.000 mètres ! Deux mille mètres au-dessous du ni-
veau de la mer ! Les nasses de Vil/rondelle en ont rapporté des
centaines.
1)0 LE SPORT
Egalement nouveau comme genre et comme espèce esilePho-
tosmias Guernei, remarquable par deux taches lumineuses, phos-
phorescentes, situées près des yeux, qui sont très grands. Loin
d'être aveugles comme la théorie semblait l'indiquer et comme le
sont les poissons des lacs souterrains, un grand nombre de ces
espèces sont douées d'une vue excellente.
Les uns, comme les NotacantAus rostratus, ont tout le corps
hérissé d'épines courtes, fortes et nombreuses. D'autres portent
de longs filaments tactiles qui leur servent de sens, suppléant à
la vue dans le sondage des zones obscures : tel est le Bathypteroïs
dabius. D'autres ouvrent des gueules plus grandes que tout leur
corps ; d'autres portent des poches mobiles qui s'ouvrent et se
ferment à volonté, et dissimulent la présence de l'animal. D'autres
singuliers parasites naissent et vivent dans la bouche d'un poisson,
sont satisfaits de cet habitacle, où ils trouvent toujours de quoi
manger tranquillement, et y meurent après avoir assuré la perpé-
tuité de leur espèce.
Le Prince a su faire choix, pour collaborateurs, d'esprits dis-
tingués et dévoués à la science, parmi lesquels on aime à trouver
les noms de M. le baron de Guerne, de M. Richard.
Ces recherches ont montré aussi que la faune de la surface de
la mer est très riche en petits poissons crustacés et organismes
de toutes sortes, surtout après le coucher du soleil, heure à
laquelle tous ces êtres paraissent remonter du fond vers la lumière
qui va disparaître. Des naufragés pourraient s'en nourrir indéfini-
ment, semble-t-il.
Tous les amis de la science et du progrès remercieront le Prince
Albert de Monaco de ses travaux : tous le salueront avec un sen-
timent d'estime et de reconnaissance. Il donne un bel exemple au
monde, aux grands comme aux petits. La zoologie et la botanique
océanique, la physique du globe, la climatologie, la météorologie,
S. A. S. LE PRINCE DE MONACO 91
l'astronomie même, lui devront un nouveau pas fait dans la con-
naissance de notre planète. Son nom est désormais inscrit en
caractères ineffaçables dans les annales de la science.
N'est-elle pas curieuse et intéressante cette vie active et péril-
leuse d'un prince, qui pourrait si bien vivre en un repos absolu,
loin de tout souci, de tout danger, passant l'hiver au bord de la
mer ensoleillée dans le vieux et pittoresque palais des Grimaldi, et
l'été, sous les frais ombrages de son château de Marchais, que
domine la croix de Lorraine, et où vit encore le souvenir des
Guises. Les belles chasses ne manquent pas au Prince, et c'est à
peine s'il consacre à ce plaisir de roi quelques semaines chaque
année, de courtes vacances, plus courtes que celles des collégiens.
Encore y cherche-t-il le danger et non le tranquille carnage des
battues. C'est dans les Alpes rocheuses et périlleuses que le Prince
va chercher le plaisir de la chasse.
Tout le reste de l'année est partagé en deux parts, Tune con-
sacrée au gouvernement, aux moindres détails de l'administration,
et surtout au bien-être et à la prospérité de la principauté ; l'autre
dédiée à la science.
La Princesse-Alice, qui mesure 52 m ,60 de longueur totale,
51 m ,07 de longueur à la flottaison, 8 m ,*20 de largeur, 5 m ,10 de creux
sur quille au centre, dont le tirant d'eau est de 3 m ,75 et qui déplace
600 tonnes, est un trois-mâts-goélette à voiles carrées, muni
d'une machine auxiliaire de 350 chevaux et filant avec une vitesse
de 9 milles à l'heure. Ce yacht, svelte et élégant, est avant tout
un merveilleux laboratoire.
Là, durant les mois d'été, le Prince Albert vit au large, en plein
infini, entouré d'une pléiade de jeunes savants auxiliaires et ne se
préoccupant que de découvrir chaque jour un peu plus de cet
inconnu infini dont, peu à peu, les intrépides se rendent vain-
queurs.
92
LE SPORT
Le Prince Albert est membre correspondant de l'Académie des
sciences.
Après chaque campagne, il en fait rédiger le rapport par ses
collaborateurs, dont le plus éminent est M. Jules Richard, qui
dirige les travaux abord de la Princesse- Alice.
Souverain d'un petit paradis, le Prince de Monaco est aussi le
prince de la science, — cet autre Etat qui n'a pour limites que
celles de l'insondable Infini.
S. A. R. M GR LE DUC DE CHARTRES
La vénerie, a dit avec raison, feu le marquis de Cherville, doit
être considérée comme le caractère suprême de la vie élégante;
elle tient le haut bout dans la hiérarchie du sport.
Pour devenir veneur, il faut une vocation spéciale, la réunion
d'aptitudes très diverses et de connaissances qui ne s'acquièrent
que par des études moins fastidieuses sans doute, mais aussi labo-
rieuses que celles dont le baccalauréat est le couronnement. Il ne
suffit pas de se farcir la tête des leçons écrites de du Fouilloux, de
Le Verrier de la Conterie, etc., etc. ; ce savoir d'emprunt ferait du
néophyte un théoricien théorisant tout au plus, s'il n'avait pas usé
force semelles sur le chemin de l'école. Cette école, c'est la forêt
verdoyante, avec ses lignes qui s'allongent jusqu'à l'horizon, dans
94 LE SPORT
leur double encadrement de taillis. 11 faut s'y rendre aux heures
crépusculaires, où l'orient teinté de rose saupoudre de sa pous-
sière nacrée les images qui enveloppent le massif, se livrer à l'ob-
servation des empreintes fugitives que les fauves, que les bêtes
noires ont laissées, ici sur le revers du fossé, plus loin sur le gazon
diamanté de rosée ; quand on est parvenu à juger avec sagacité,
à déduire de l'examen du pied ou de la trace l'âge, le sexe, les
connaissances de l'animal auquel ils appartiennent, on s'exerce à
rembùcher avec prudence. Puis,, vient l'action; il faut travailler
encore pour arriver à savoir placer ses relais aux bonnes refuites,
à distinguer le change, à relever les défauts, à conduire la meute
de l'attaque à l'hallali.
Alors, s'il est un cavalier solide et entreprenant, s'il sonne con-
venablement un vol-ce-l'est, s'il possède l'énergie et le coup d'œil,
et, par-dessus tout, s'il est doué du feu sacré, l'apprenti passera
maître, se détachera du groupe de ces brillants comparses qui font
nombre dans un laisser-courre et occupera une des premières
places dans la vénerie.
Sur cette terre, chacun a une passion prédominante, plus ou
moins vive, selon sa nature et son tempérament. Les uns aiment
les batailles, les autres préfèrent la paix et la tranquillité. Il n'y a
pas à discuter.
L'important est de savoir maîtriser ses passions et de tirer le
meilleur parti de la position dans laquelle on se trouve. Ce grand
amour de la chasse de nos veneurs d'autrefois se calme un peu
aujourd'hui ; aussi les fervents disciples de saint Hubert, les veneurs
intrépides comme le Duc de Chartres, qui chasse en forêt de Chan-
tilly, sont-ils rares. Et cependant quel théâtre que la forêt, quel
terrain de bataille! Après la Brisée, la Poursuite, la Prise. N'est-ce
pas là, réunis dans un radieux tableau, le roman de l'amour et
l'épopée de la guerre ! Au loin, à travers la clairière, l'animal passe
S. A. R. Ms f LE DUC DR CHARTRES 9S
comme une (lèche, suivi par l'ouragan d'une meute enragée et la
tourmente d'une troupe de cavaliers enfiévrés. La note variée des
uniformes, plaquant crûment des tonalités dans les perspectives
éclatantes des allées ou dans les pénombres indécises des hautes
futaies, n'est-elle pasTornement naturel de ces laisser-courre émou-
vants où la forêt, vibrant au son des trompes, semble s'ouvrir et
tendre ses bras, — en écartant les halliers — pour communiquer
plus intimement avec les fervents du grand art! Ses secrets, ses
saveurs, ses parfums vous entourent, vous imprègnent et vous
magnétisent, et, comme une toute-puissante maîtresse qui aurait
surpris le secret de vos sens, elle vous grise de voluptés infinies
pour ensuite à tout jamais vous asservir.
L'équipage du Duc de Chartres a été formé en 1893 et, quoique
de formation relativement récente, il n'en est pas moins un des meil-
leurs de France. Le Duc de Chartres a toujours aimé la chasse. Ni
les chaleurs accablantes des étés, ni les intempéries engourdis-
santes des hivers n'apportent le moindre obstacle aux laisser-
courre de cet équipage qui, pendant toute la durée de son séjour
dans cette résidence, réunit deux fois par semaine tous les gentils-
hommes chasseurs de la contrée, qui viennent pour ainsi dire se
perfectionner à l'école de Robert le Fort, qui est le type le plus
accompli de ces hommes de plein air, de ces vaillants hommes de
chasse, dont parle le marquis de Fondras.
Jamais veneur ne fut plus expert et plus pratiquant dans la
science du naïf et savant du Fouilloux que le Duc de Chartres.
Agilité et vigueur de corps, ténacité, patience, esprit d'observa-
tion, vue perçante, ouïe fine, rien ne lui manque à l'heure qu'il est
pour guerroyer avec avantage contre les hôtes des forêts, tel
alors qu'il commandait, à Rouen, le 12 e chasseurs, tel nous le
retrouvons aujourd'hui à la tête de son équipage.
C'est à Arc-en-Barrois, où se trouve le célèbre vautrait du
96 LE SPORT
Prince deJoinville(l), que le Duc de Chartres fit sa première saison de
cbasse qui, en réalité, n'était qu'une reprise. Ses débuts furent des
plus brillants et, à l'heure qu'il est, le livre de chasse mentionne
aulant de prises que d'attaques, c'est-à-dire quarante cerfs environ.
Ce succès, étant donnée la récente formation de cet équipage, est
sans contredit fort remarquable. L'équipage est composé de chiens
anglais et de quelques bâtards, comme presque tous les équipages
qui ont chassé à Chantilly depuis 1752. Comme maîtres d'école,
le Duc de Chartres a acheté quelques bâtards français et princi-
palement l'équipage si renommé du vicomte Henri d'Onsenbray,
au décès de son propriétaire.
L'équipage se compose de 90 chiens, y compris les limiers
anglais et français. Les plus remarquables sont, du côté français :
Boïard, Bêlait, Chicamour et Fleurissant; du côté anglais : Bris-
selair, Nobleman, Rubis, Turbulent Sans-Peur, Fanfaro, Robin-
son, Dictateur, Perlo, Forestère, [Roquelaure, Volontaire, Triom-
phant. L'élevage a commencé en 1897 avec deux lices anglaises
Timbey, Beatrix des Heytrops et Comtesse venue de Vendée.
Le Duc de Chartres n'est pas seulement un grand veneur, c'est
encore un cavalier d'une audace et d'une énergie sans limites,
montant à cheval clans un style supérieur. D'une tenue excep-
tionnelle, d'une puissance de jambes hors ligne, d'une témérité
invraisemblable, c'est un des plus brillants cavaliers d'extérieur
que je connaisse. Les chevaux qu'il monte sont au nombre de huit :
ils ne sont pas toujours commodes, mais, comme le Duc de Chartres
aime la lutte, il les préfère à n'importe quelle monture.
Ces chevaux sont Balochard, Roméo, Guzmann, Blanco,
Philippe.
Les rendez-vous de l'équipage de Chantilly ont lieu le mercredi
(1) Les Grands Veneurs; Rothschild, édit.
S. A. H. Ms* LE DUC DE CHARTRES 9<
et le samedi, tantôt à la Muette, tantôt à la Vignette ou au carre-
four Saint-Léonard, ou à la Baraque Nibert, ou à la Baraque des
Grandes-Ventes, ou h la Baraque Blancs-Champs. Le rendez-vous
de la Table est généralement consacré à l'ouverture aux habitants
de Chantilly et des alentours.
Ce carrefour de la Table du Boi, qu'étoilent douze routes, offre
alors un coup d'œil ravissant. Les voitures de maîtres, les cava-
liers encombrent les abords de cette plaine de verdure, les femmes
s'y montrent dans les plus jolies toilettes, — elles font assaut de jeu-
nesse, de beauté et de falbalas : toute l'animation et le tohu-bohu
d'une fête se trouvent là, passant au milieu du calme et de la soli-
tude.
C'est presque toujours aux étaugs de Commelle que le cerf se
fait prendre ; mais souvent hallali sec de plus de moitié. C'est le
point de ralliement des chasseurs égarés et des amateurs qui ne
peuvent suivre tous les zigzags de la journée. 11 est certain que
ce lieu marque toujours dans l'itinéraire du cerf une étape obligée,
lorsque, par exception, ce n'est pas le théâtre final de la lutte.
Ces étangs sont situés à une lieue et demie de Chantilly, au cœur
de la forêt. Ils sont tout à fait agrestes : des coteaux d'un aspect
boisé et abrupt les dominent ; leurs ondes, toujours mobiles,
bruissent poétiquement au pied du pavillon de la Reine Blanche,
charmant débris d'un antique et royal manoir, sauvé par miracle
du naufrage des ans.
L'équipage du Duc de Chartres comprend quatrehommes montés :
Louis Fradin, premier piqueux; Etienne Petiot, deuxième piqueux;
Gabriel Lefort, valet de chiens à cheval; Auguste Fréquelin dit
Daguet, aussi valet de chiens à cheval; Alfred Desseules et Louis
Tobequin, valets de chiens; trois gardes de grands animaux et
douze chevaux.
La famille seulement porte le bouton. Le Duc d'Aumale venait
7
98
LE SPORT
presque chaque fois, il y assistait trois jours encore avant son
départ pour la Sicile. Les personnes qui suivent généralement
sont : le Prince de Joinville, le Comte d'Eu, les Princes étrangers
alliés, les Grands-Ducs de Russie, les amis de la famille et les offi-
ciers de Senlis. Le Duc de Chartres est très large dans ses invita-
tions. Les entraîneurs, beaucoup de personnes du pays attestent
par leur présence assidue l'intérêt que leur offre ce sport.
C'est M? r le Duc de Chartres, comme maître d'équipage, qui
dirige personnellement la chasse, et, en son absence, elle est con-
duite, avec une maestria remarquable, par la Duchesse une de ces
rares femmes du monde qui aiment véritablement la chasse. Tou-
jours de belle humeur, jamais fatiguée, ne cherchant pas le cava-
lier servant forcé d'être galant et de rester près d'elle, ne permet-
tant à personne de se déranger pour raccompagner et exigeant
même qu'on la laisse seule suivre la chasse comme les autres
veneurs.
S. A. R. LA DUCHESSE DE CHARTRES
S. A. R. M mc la Duchesse de Chartres témoigne que bon sang ne
sait mentir, et, comme toutes les princesses de la maison d'Or-
léans, c'est une horsewoman accomplie, dont l'ardeur, le courage
et Tentrain ont fait l'admiration de tout le monde sportif. Les heu-
reux élus des Rallye-Paper que le Duc de Chartres offrait, à
Tépoque de son commandement, au monde militaire et à la haute
société de Normandie, ont pu apprécier sur ce point ses mérites.
Françoise-Marie-Amélic d'Orléans avait quatre ans, quand la
Révolution de 1848 força le Prince et la Princesse de Joinville,
sœur de l'Empereur du Brésil, à émigrer en Angleterre, cette terre
BIBLIOTHECA j
t tt3U>«A«(^
400 LE SPORT
par excellence de tous les exercices du corps, et où les femmes
reçoivent sur ce point une éducation bien plus complète que cbez
nous.
Toute jeune, elle suivait les grandes chasses anglaises, et fort
crânement ma foi ?
La pratique de ce sport violent a donné à la Princesse une
santé qui lui permet d'affronter tous les temps et de supporter les
plus grandes fatigues ; et les années succèdent aux années sans
effleurer les formes suprêmement distinguées de sa stature.
Du caractère le plus avenant et le plus aimable, ayant toujours
une bonne parole aux lèvres et la main prête à vous obliger, la
duchesse a toujours préféré la simplicité de son foyer au bruit
et au mouvement du monde.
De son père, elle ne tient pas que par les goûts sportifs
dont je viens de parler, elle possède aussi un goût artistique
très prononcé. Comme lui, elle dessine et peint d'une façon
fort remarquable, et les divers séjours des princes d'Orléans
sont embellis d'œuvres de sa main, qui présentent une réelle
valeur.
Fanatique du grand air et du mouvement, la Princesse aimant
la chasse pour la chasse en véritable « Femme des Bois » suit,
tous les laisser-courre du Duc de Chartres son mari, et le rem-
place même quelquefois comme chef d'équipage, elle apporte
alors dans cette tâche toute la fougue d'une belle santé et d'une
âme impétueuse. Pour elle, le cheval n'est rien, l'acte de chasse
et les chiens sont tout. Intrépide amazone, la Princesse est tou-
jours aux chiens, n'épargnant ni ses peines, ni ses chevaux. Très
fine et très remarquable femme de cheval, possédant dans les
doigts un tact exquis, habile à paralyser les défenses d'un cheval
ou à soulager les parties faibles, la Duchesse sait tirer mieux que
quiconque la quintessence de sa monture, et sur la fin d'une chasse
S. A. R. LA DUCHESSE DE CHARTRES 101
elle a le secret de lui faire donner ce reste de vapeur qui conduit
à l'hallali.
Il existe un assez grand nombre de femmes qui ne vont à la
chasse à courre que pour faire admirer l'élégante correction de
leur toilette et la beauté de leur cheval. Bien qu'elles affectent
en général une grande assurance, elles laissent souvent percer
quelque inquiétude. Lorsqu'elles vont franchir une haie, elles ne
manquent guère de demander, d'une voix émue, s'il n'y a pas un
fossé de l'autre côté. Par une singulière fatalité, quand elles
reviennent delà chasse, leur cheval se trouve toujours blessé au
garrot, ce qui les dispense de se rendre trop fréquemment à ces
parties de plaisir où d'ailleurs leur absence n'est guère regrettée.
Ces amazones insuffisantes deviennent chaque jour plus nom-
breuses, surtout depuis que dans l'éducation des jeunes filles Vart
de monter à bicyclette a pris la plus large part de la place autre-
fois réservée à l'équitation. Toutefois, dans le milieu social, où
l'on n'a pas renoncé à la chasse à courre, la plupart des jeunes
femmes savent encore se tenir à cheval. Les chasseresses qui ne
peuvent se défendre d'un frisson de terreur en franchissant une
barrière ne représentent pour le moment qu'une minorité.
Ce n'est pas le cas de la Princesse qui, comme je le dis plus
haut, est une véritable horsewoman à laquelle on peut hardiment
appliquer, avec une légère variante, ce beau dicton des Arabes :
« elle n'a pas seulement les éperons attachés au talon de sa botte,
mais encore placés au milieu du cœur ! » La Princesse ne monte
que des cobs de sang, ses chevaux se nomment Hassam et
Cobby.
C'est pour un chasseur la bonne fortune la plus exceptionnelle
et la plus inespérée de rencontrer une femme qui, au lieu d'être
une cause perpétuelle d'anxiété, si elle ne sait pas bien se tenir à
cheval, ou de semer le désordre parmi les chiens, en galopant à
102
LE SPORT
tort et à travers au milieu de la meute, n'ignore pas que la vénerie
est une science et comprend l'importance du drame dont les
péripéties se déroulent sous ses yeux. Combien elles sont rares
les chasseresses vraiment dignes de ce nom qui, à l'inspection
d'une empreinte presque imperceptible laissée sur le sol, savent
reconnaître non seulement l'espèce, mais encore l'âge et le sexe
du gibier ! Combien en existe-t-il en France, et même dans toute
l'Europe, de ces femmes qui, comme M mc la Duchesse de Chartres,
sont capables de relever un défaut et de mettre les chiens sur la
voie?
Elles sont rares les femmes qui sont initiées à ces mystères, et
elles ne tarderont pas à disparaître ; bientôt les hommes eux-
mêmes seront obligés, par les changements introduits dans le
mode de culture et l'état social du pays, de renoncer à un plaisir
hérissé de difficultés de toute nature.
11 restera, aux femmes delà génération prochaine, la ressource
de chasser au chien d'arrêt, d'aller à la pêche, de jouer au golf
ou au cricket et de prononcer des discours dans les réunions
publiques, mais rien ne remplacera la chasse à courre !
wmm
<J&vdd^
S. A. R. L'INFANTE EULALIE
Lorsque la glace a fait son apparition à Paris, qu'elle est dure,
solide et résistante, on est certain de voir apparaître sur le lac de
Madrid, au Cercle des patineurs, S. A. R. l'Infante Eulalie.
Mariée toute jeune au Prince Antoine d'Orléans, le fils du Duc
de Montpensier, l'Infante a toujours été une fervente des sports.
Elle les pratique à peu près tous, mais celui qu'elle préfère est
le sport du patin. Au surplus, le patinage fait valoir, mieux que
104 LE SPORT
nul autre sport, l'élégance et la grâce d'une jolie femme, surtout
dans le poétique paysage d'hiver du Cercle des patineurs qui est,
lorsque l'hiver est à glace, le rendez-vous de toutes les Pari-
siennes élégantes.
L'Infante excelle dans cet exercice, où elle apporte l'agilité et
la grâce d'une Parisienne. Elle patine cependant avec des patins
vieux système, ce qui ne l'empêche pas d'être d'une grande
élégance et d'exécuter sur la glace de véritables exploits, tels que
des pirouettes terminées par des pointes de danseuse, des chan-
gements de « carré », des dessins variés, avec toutes sortes de
figures. Ces patins ont toute une histoire, et c'est sans doute
pour cela que l'Infante y tient tant. Ils lui ont été donnés par le
baron Tuscher, un patineur émérite qui l'accompagne souvent et
qui évolue sur la glace avec la maestria de Henri Cartier ou de
Georges Frost.
Le patinage-sport a ses modes, ses exigences vestimentales
dérivées le plus souvent des pays du Nord, que la patineuse pari-
sienne sait s'approprier avec cet art et cette coquetterie qui lui
sont propres.
L'Infante Eulalie ne copie aucune de ces modes ; elle s'habille à
l'anglaise, de costumes de lainage fort simples ; quelquefois on la
voit en velours émeraude foncé ; rien de plus. Du reste elle choisit
toujours les heures où il y a moins de monde, car ce qu'elle aime
par-dessus tout, c'est la tranquillité et, si elle avait à faire choix
d'un royaume, je suis certain que c'est le royaume de la Glace
qu'elle choisirait.
Blonde, fort jolie avec des yeux bleus très expressifs, on croirait
voir, lorsqu'elle évolue sur la glace,unede ces jolies Dalécarliennes
de la suite de Gustave Wasa. Elle patine souvent en compagnie
de la jeune Duchesse de Morny. Son grand bonheur est de patiner
en arrière. Tout ce qui se fait à l'étranger, elle l'exécute, et je
S. A. R. L'INFANTE EULALIE 105
suis convaincu que les plus forts amateurs du club des patineurs
canadiens de Québec ne font pas mieux qu'elle. A l'imitation du
légendaire Chevalier de Saint-Georges, on voit l'Infante traçant des
figures avec la pointe de son patin, allant en arrière, évoluant
sur un seul patin, faisant des changements de pied avec la plus
parfaite aisance. Et tout en déployant cette étonnante habileté vous
l'entendez parler espagnol avec son mari, français avec M. Blount,
allemand avec le baron Tuscher ou anglais avec Georges Frost.
A Paris, on patinait fort peu avant la création du Palais de
glace. Cependant le Parisien patine avec élégance, malgré le peu
de temps qu'il peut consacrer à l'étude de cet art, qui exige une
pratique assez longue. Il ne connaît guère de difficultés, tout ce
qui se fait il l'exécute.
Ce sont les pays du Nord habituellement qui fournissent les
plus habiles patineurs. L'Infante Eulalie nous prouve que cela
n'est pas toujours vrai. Cependant il est indéniable que cet art
compte en Allemagne, en Hollande, en Norvège de nombreux et
fervents adeptes .
Goethe était un patineur émérite, il parlait du patinage avec
un enthousiasme sans pareil.
En Hollande, le goût du patin est encore plus développé
qu'en Allemagne. L'hiver on voit des marchandes courir sur la
glace pour porter leurs denrées à des distances considérables ;
elles tricotent tout en patinant ; toutes portent sur la tête un
vase ou un panier contenant leur marchandise. Jamais ces Per-
rettes hollandaises n'ont fait de faux pas, ni renversé leur lait sur
la neige.
Dans une des provinces les plus curieuses du pays, en Frise,
presque toutes les villes organisent des courses de patineurs. Ces
courses sur la glace sont le carnaval des Hollandais, leurs fêtes,,
leurs opéras, leurs bals parés et masqués. Aussi, dans cette saison,
10G
LE SPORT
où quantité de monde se ruine ailleurs, toute leur dépense se
réduit à une paire de patins, dépense qu'ils font une ou deux fois
dans leur vie.
Les courses où les femmes luttent entre elles de vitesse sont
beaucoup plus curieuses que celles des hommes. Les jeunes gens
de lalocalité se disputent l'honneur d'attacher les patins aux pieds
de ces intrépides Frisonnes ; c'est une faveur très recherchée qui
se paye par un baiser. Si la force manque à ces Atalantes du
Nord, en revanche elles ont la grâce ; elles ne dévorent pas l'es-
pace aussi rapidement que les hommes, mais elles le parcourent
avec plus de légèreté.
S. A. R. l'Infante Eulalie ne patine guère qu'à Paris, mais si la
fantaisie lui prenait d'aller en Allemagne, en Autriche, en Nor-
vège, etc., je suis convaincu qu'elle arriverait à occuper la pre-
mière place, et, dans les concours qui ont lieu chaque année à
Davos, elle serait proclamée la Reine du Patin, car elle peut
être considérée comme un des premiers « patins » de] notre
époque.
S, A. R. LE DUC D'YORK
Le fils du Prince de Galles est un sportsman pratiquant un peu
tous les sports. A peine ses parents lui avaient-ils donné la permis-
sion de se servir d'un fusil, que, par la sûreté de son coup d'oeil, il
étonnait les tireurs les plus expérimentés.
Il n'avait pas encore atteint sa onzième année, et déjà il abat-
tait les lapins par douzaines. Ses exploits précoces sont restés
légendaires dans les environs de Sandringham. Ce genre de talent
eût probablement suffi à occuper les loisirs et à faire la réputation
d'un prince du sang de l'ancienne Angleterre, mais il fallait
compter avec les exigences de la société moderne, et le futur Duc
d'York fut obligé d'interrompre ses massacres de gibier pour pré-
parer ses examens.
i08 LE SPORT
Une nouvelle vocation ne tarda pas à se déclarer chez le jeune
Prince. Cet enfant, sans rival clans Fart d'exterminer les lapins,
avait en lui l'étoffe d'un savant de premier ordre. Son professeur
de mathématiques ne put se défendre d'un véritable désespoir, en
apprenant que le mieux doué de ses élèves ne pousserait pas ses
études dans cette science au delà des notions élémentaires exigées
pour être admis dans la marine.
M. Labadie-Lagrave nous donne sur ce Prince quelques notes
fort intéressantes que nous lui empruntons :
« Admis à l'âge de douze ans à l'école des cadets de la flotte, le
futur Duc d'York est resté près de quatorze années sur mer et s'est
toujours comporté avec une correction exempte du plus léger
reproche. De tous les descendants du Prince Albert, il est celui
qui ressemble le plus à son aïeul. On retrouve en lui toutes les qua-
lités des Cobourgs, ces forts en thème des familles couronnées.
« Il n'a pas voulu être comme son oncle, le Duc d'Edimbourg,
une sorte d'amiral par droit de naissance. On sait que le second
fils de la reine Victoria s'est dispensé de passer par le grade de
sous-lieutenant et qu'il a franchi à pieds joints le grade de capi-
taine de frégate. Le Prince Georges n'eût pas consenti à profiter
de passe-droits aussi flagrants, il s'est fait un point d'honneur de
respecter les prescriptions de la loi, et quand les règlements de
l'amirauté ont exigé des examens, il les a passés avec des notes
étincelantes. Son avancement a été assez rapide, c'est vrai, mais
à son âge le Duc de Glarence, qui devait régner plus tard sous le
nom de Guillaume IV, était déjà contre-amiral, et le Duc d'York,
frère de Georges III, avait atteint l'échelon le plus élevé de la hié-
rarchie. Ce prince est mort, à vingt-neuf ans, amiral commandant
en chef de l'escadre anglaise de la Méditerranée. »
Sans soulever aucune protestation dans le corps de la marine,
les ministres de la Reine Victoria n'ont fait que leur devoir en
S. A. R. LE Dl'C D'YORK 109
récompensant les services d'un officier modèle. On aurait eu de lu
peine à découvrir dans toute la flotte un homme plus ponctuel,
plus méthodique, plus attaché à son métier. Le commandant d'un
navire se sentait exempt de toute inquiétude lorsque le Prince
Georges était sur le banc de quart ; les canons confiés à sa surveil-
lance n'avaient pas un grain de poussière et les matelots placés
sous ses ordres se distinguaient par leur zèle et leur disci-
pline.
Toutefois, le jeune officier, qui pouvait passer à bord de son
vaisseau pour un parfait modèle de Cobourg maritime, se déridait
quelque peu de sa silencieuse austérité en descendant à terre. Le
prince, ou plutôt le gentleman très moderne et très anglais, laissait
percer le bout de l'oreille. Le marin absorbé naguère par les
soucis de son métier se rappelait que pendant sa première enfance
il avait eu la passion de tuer des lapins. A la chasse, il se com-
portait comme un tireur de premier ordre ; au cricket, au lawn
tennis, au polo il rencontrait peu d'adversaires capables de lui
disputer le prix.
Depuis qu'il a cessé de vivre sur mer, le Prince Georges donne
carrière à ses goûts pour les exercices du corps, et, comme la
plupart des jeunes gens de l'aristocratie britannique, il prouve
chaque jour qu'un sportsman émérite peut être doublé d'un parfait
philanthrope. La première association dont il ait accepté la prési-
dence était la Société protectrice des enfants.
D'ailleurs, à l'époque où il commandait le Thrush, il avait
montré qu'il n'est pas impossible de concilier les exigences de la
discipline avec une réelle bonté de cœur. Il avait été chargé de
la garde d'un prisonnier ; cet homme était le plus mauvais matelot
de l'escadre, les punitions s'étaient abattues sur lui sans relâche,
et, loin de le corriger, l'avaient rendu plus indocile et plus dis-
posé à la rébellion. Le Prince surveilla avec soin le captif et crut
110
LE SPORT
remarquer que le sentiment de l'honneur ne s'était pas entièrement
éteint dans l'âme de ce malheureux.
Quand le prisonnier fut arrivé à l'expiration de sa peine, le
Prince le fit appeler et lui dit : « Je devrais maintenant vous
rendre à votre capitaine, mais j'ai obtenu de lui qu'il vous laissât
à bord du Thrush. Maintenant, votre sort est entre vos mains, vos
antécédents sont effacés et, à partir de ce jour, vous serez traité
comme ceux de vos camarades dont la conduite a été constamment
irréprochable. Depuis douze mois, votre solde a été suspendue,
et vous n'avez pas eu une seule fois l'autorisation de descendre à
terre. Voilà une livre sterling pour que vous ne soyez pas sans
argent en allant aujourd'hui à terre avec les matelots de première
classe. Je ne vous demande pas de prendre des engagements
envers moi, je m'en rapporte à votre sentiment de l'honneur. »
L'expérience réussit; touché par un procédé dont ses supé-
rieurs ne lui avaient pas donné l'habitude, le matelot indiscipliné
devint un autre homme et se comporta si bien dans la suite qu'il
arriva au sommet de la hiérarchie des sous-officiers.
S A. R. L'INFANT DON ALFONSO
L'Infant don Alfonso est un sportsman vigoureusement et élé-
gamment découplé, d'un abord sympathique et d'une courtoisie
parfaite ; la figure est intelligente et expressive- C'est en un mot
un homme de sports, qui a concentré à leur service toute l'activité,
toute la vigueur d'une organisation d'élite. L'équitation, le ménage,
la yachting sont ses sports de prédilection ; et si au point de vue
de l'équitation il n'a pas pratiqué le manège, il n'en est pas moins
pour cela un cavalier entreprenant. De bonne heure, il a été fami-
liarisé avec le cheval. Dès son enfance il courait le lièvre. Sa façon
de monter est nette ; il est calme et bien assis ; les mains sont bien
placées, tenant le cheval énergiquement dans les jambes qui sont
d'une puissance extraordinaire, il peut se mouvoir en tous sens sans
H2 LE SPORT
s'inquiéter de sa monture. Cette faculté vient d'une grande expé-
rience des Touradas, exercices portugais très pittoresques et
assez difficiles qui se rapportent à la lutte de l'homme avec le
taureau sauvage.
Ce sport, qui est fort dangereux et qui réclame chez ceux qui
le pratiquent beaucoup de hardiesse et de sang-froid, comprend
la Tourada, la Ferra, la Apartaçao et la Tenta .
La Tourada est la course ordinaire assez connue.
La Ferra est l'acte d'apposer solennellement le fer du proprié-
taire sur la cuisse du jeune taureau.
Pour y parvenir, on enferme pour la première fois les jeunes
bêtes féroces, qu'on lâche ensuite Tune après l'autre dans la
grande cour de la ferme. Un homme est tenu de prendre chaque
bète par les cornes et de la terrasser afin de pouvoir lui appliquer
le fer chauffé au rouge. La Ferra, ainsi que la Tenta et la Apar-
taçao, est une fête au château. Les invités du propriétaire, gens du
monde, seuls y prennent part. Les domestiques et les paysans de
l'endroit n'assistent à ces spectacles qu'en simples dilettanti fort
commodément placés pour la circonstance et hors de tout danger.
La Apartaçao est l'acte de choisir et de séparer des autres, en
rase campagne, les lauréats destinés au combat. Cette manœuvre
très belle s'exécute à cheval en tenant en main un bâton mince
et flexible, une espèce de bambou, de cinq mètres de lon-
gueur, garni en haut d'un tout petit aiguillon; mais elle exige
une très grande souplesse et une très grande habileté à cheval,
sans cela on risque fort de se casser les reins sans profit. On at-
taque la bête de front. Il s'agit de la faire décamper de force,
et de la mettre à part, tout en défendant son corps et son cheval,
qui doit être à cet effet mis pour ainsi dire au bouton, car il doit
évoluer en tous sens et avec une rapidité extrême. On revêt, pour
cette cérémonie, le costume national : la veste courte, le chapeau
S. A. |{. L'INFANT DON ALFONSO 413
noir à larges bords retroussés, garni d'un gros pompon. La selle
estla selle portugaise, ayant à peu près laforme andalouse, à étriers
couverts, en bois garni d'argent. Cet exercice est exclusivement
portugais, tirs éclatant, très noble et très dangereux.
La Tenta est un essai de course destine à faire juger de la féro-
cité du taureau. Cela se fait en champ clos, dans l'arène du pro-
priétaire. Un seul homme à cheval y attend la bête, séparée des
autres, qu'on lui envoie et qui naturellement bondit sur lui. Le
chevalier reçoit le taureau au bout d'une très solide lance, dont
le fer ne mesure pas plus d'un centimètre de longueur. On apprécie
le tempérament de la bête à sa façon plus ou moins superbe de
recevoir le coup, de rebondir et de recharger le cheval.
Il faut pour tous ces exercices, à défaut d'une grande habitude,
un grand sang-froid et un grand courage, car, tous ces exercices
constituant des fêtes chez les propriétaires, on lance des invita-
tions et les dames y viennent généralement en fort grand nombre,
surtout lorsque ces réunions ont lieu dans les propriétés particu-
lières du Roi.
Tout signe de peur déclasserait et déshonorerait à tout jamais
le gentilhomme qui s'en serait rendu coupable.
Ce goût pour les combats de taureaux est, je crois, plus pro-
noncé encore chez les Espagnols pour lesquels les courses ou
combats de taureaux sont le plaisir par excellence. Lorsqu'une
course de taureaux est annoncée, l'Espagne tout entière se pré-
cipite à ces fêtes avec la même furie que jadis Rome païenne aux
jeux sanglants du cirque ; et l'Espagnol se passera plus volontiers
de dîner que d'assister au seul spectacle qu'il comprenne, qu'il
affectionne au delà de toute expression.
A Lima, l'annonce d'un combat de taureaux excite une joie uni-
verselle et les habitants des pays voisins viennent en habits de fête
se joindre à ceux de la ville. Rien que, comme en Espagne, il s'agisse
■II-
LE SPORT
de mettre le taureau à mort après ravoir rendu furieux, les choses
se passent différemment et les moyens de harceler le taureau ne
sont pas les mômes. C'est à l'aide de mannequins en cuir gonflés
de vent, ou bien d'hommes de paille pleins d'artifices, que l'on
arrive à ce résultat.
Plusieurs fois en France on a tenté d'introduire ce genre d'amu-
sement, mais l'autorité a toujours refusé d'autoriser autre chose
que des simulacres de combat de taureaux.
En dehors des grandes manœuvres de son régiment, où il ne
manque jamais de prendre part, le Prince est de première force au
lawn-tennis et peu de forgerons travaillent le fer comme lui ; il figure
toujours dans les Tornéios, exercices de grande équitation très
bien réglés, qui se pratiquent actuellement tels qu'ils ont été or-
donnés au siècle dernier par le marquis de Marialva. Son Altesse,
lieutenant-colonel d'artillerie et grand enseigne du Royaume, con-
naît comme un vrai marin tous les courants du Tage et de la mer
dans la grande baie de Lisbonne, et il y conduit sous n'importe
quel vent sa chaloupe et son petit canot de pèche avec une
aisance et une dextérité toutes professionnelles.
L'Infant don Alfonso est, comme on voit, le sportsman le plus
complet et le plus parfait qu'il y ait à Lisbonne.
»li
S. A. R. LE COMTE DE TURIN
Homme de sport, mais plus homme de cheval que de sport,
S. A. R. le Comte de Turin, en fanatique de grand air, n'est pas
très partisan du manège, et l'équitation anglaise a toutes ses pré-
férences. Doué d'aptitudes naturelles tout à fait exceptionnelles,
ayant une solidité invraisemblable, jouissant d'une puissance de
jambes extraordinaire, par-dessus tout d'une audace sans limite,
le Comte de Turin devait préférer de beaucoup l'équitation « en
avant » à l'inflexible rigidité de renseignement du manège. C'est
en plein air pour ainsi dire que lui ont été donnés les premiet alors, après avoir été
président du Conseil, redevenu député de Montélimar. Très simple
dans sa mise, il se montra très affable pour tout le monde et refusa
128 LE SPOKT
énergiquement le poste d'honneur qu'on lui avait réservé en disant :
<< Nous sommes tous ici des chasseurs, la place d'honneur appar-
tient au meilleur fusil et je veux être traité sur le môme pied que
tous mes compagnons. » La place qu'il avait refusée lui revint
comme tireur, car il fut roi de la chasse.
Le nouveau Président, dit de Saint-Albin, est un chasseur
rustique, comme M. Grévy. Il a débuté jeune et a pris ses
chevrons dans un pays où la chasse n'a rien de commun avec
ces élégantes parties de shooting où se confectionnent en
quelques heures des tableaux de cinq ou six cents pièces.
Le terrain est dur et le gibier n'y part pas en bouquet. Il y a, dans
les environs de Montélimar, des coteaux pierreux et en pente raide
où le soleil tape ferme jusqu'au milieu d'octobre et où les perdrix
rouges, devenues rares et très sauvages, courent longtemps devant
le chien et se laissent difficilement approcher. Le plus souvent,
elles se lèvent hors de portée, passant d'un « travers » à l'autre,
plongeant du sommet dans la combe pour regrimper de la combe au
sommet. Et le chasseur, qui doit les suivre de remise en remise,
est obligé de se livrer à une gymnastique des plus fatigantes. Sur
les plateaux même, la marche est souvent rendue pénible par les
galets ronds que durent polir, il y a des siècles, les eaux d'anciens
lacs disparus. On y respire à pleins poumons le thym et la lavande,
et les lièvres y sont exquis, mais trop clairsemés.
Tel est le pays où M. Loubet chasse tous les ans, pendant les
vacances, avec la simplicité d'un bourgeois campagnard. Depuis
que les cailles ne passent plus à Montélimar qu'en cages plom-
bées, on n'y fait que des carniers modestes, et pour y tuer quelques
pièces il faut avoir du jarret, le feu sacré, de la ténacité et un
bon chien, robuste, prudent, coulant très bien les perdreaux.
On voit que le nouveau Président de la République a été à la
rude école des vrais chasseurs. Il a de ceux-ci les goûts rusti-
M. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE 12!)
ques et l'amour de la simplicité. J'imagine que, dans ce beau parc
de Marly, où il a déjà participé à plus d'une battue, les gardes le
verront de temps en temps faire le coup de feu très bourgeoise-
ment, en petit comité, comme jadis le maréchal de Mac-Mahon, en
dehors de toute étiquette. 11 y trouvera infiniment plus de gibier
que dans la Drôme et il s'y fatiguera beaucoup moins ; mais ces
déduits faciles ne lui feront pas dédaigner les chasses plus mo-
destes et plus méritoires du pays natal ; il est probable que,,
chaque année, les paysans l'y verront en septembre, accueil-
lant et pas lier, chasser les lièvres parfumés des coteaux pier-
reux, grillés par le soleil, et les perdreaux rouges sur les travers.
M. Loubet sera l'ami des chasseurs et il [aura souci de leurs
intérêts.
m . 1
t y (M
DEUXIEME PARTIE
'
\v
\ \
^7
ESGRIIME
DUEL ET SPORT
Lorsque, ouvrant un dictionnaire , on cherche la signification
des termes sport et duel, on voit que l'un de ces termes est pris
dans le sens de distraction, tandis que l'autre est pris dans le
sens de combat singulier qui exclut toute apparence d'amusement .
Il en résulte que les idées exprimées par ces mots, que les choses
représentées par eux, offrent a priori un caractère d'incompati-
bilité absolue. Telle est bien, en effet, la conséquence logique de
cette opposition, lorsque la question est envisagée sous son aspect
général ; mais, si l'on rétrécit le champ de l'examen, et si l'on con-
sidère uniquement deux exercices particuliers, l'escrime et le
tir au pistolet, tous deux rangés aujourd'hui parmi les sports,
bien que le premier soit plutôt un arl, on voit que leur incompa-
tibilité avec le duel n est pas aussi absolue quelle en a l'air, mais
qu'il existe entre eux et ce dernier un point de contact, un trait
d'union : La Technique.
Dans les pags où le duel est en vigueur, on étudie en effet l'es-
LE SPORT
crime, on tire an pistolet, non seulement pour développer sa force
ou son adresse, mais encore pour se préparer au combat. Du
moment qu on est exposé à se servir de l'èpèe ou du pistolet dans
une rencontre véritable où F existence peut être enjeu, n'est-il pas
naturel qu'on cherche à acquérir d'avance V habileté qui constitue
le meilleur atout de la partie, et que, dans ce but, on fréquente
la salle d'armes ou rétablissement de tir qui sont les écoles prépa-
ratoires du champ clos ?
Il semblerait d'après cela que, voulant m' occuper du sport et
du duel, je dusse m en tenir à leurs rapports techniques. Mais
que n'a-t-on point écrit sur cette matière, notamment sur les dif-
férentes écoles, sur les différents jeux et leur application pra-
tique au terrain ? Mieux vaut, je crois, montrer ce qui advient
forcément, lorsque le sport et le duel cessent de se maintenir
dans les limites de leurs domaines respectifs, et empiètent l'un
sur l'autre.
// n est pas sans exemple qu'un phénomène social influe sur un
autre phénomène social au point de le modifier insensiblement
jusqu'au jour où il l'absorbe tout à fait. C'est l'histoire du sport
en France, relativement à son action sur le duel. Personne ne
niera que V introduction à haute dose de l'élément sport dans les
mœurs contemporaines n'ait exercé sur elles une influence pro-
fonde. Le sport a cessé d'être une distraction élégante, un hygié-
nique passe-temps, pour devenir une occupation exclusive, absor-
bante, lorsqu'elle n'est pas un moyen de gagner de l'argent, un
vrai métier. De cet abus du sport, la race des professionnels est
née. Elle a grandi rapidement , surtout grâce au cyclisme qui
envahissant toutes les classes de la société a fait pulluler le snob,
cet être ridicule qui admire sottement ce qui fait tapage et vole
à ce qui brille comme l'alouette vers le miroir.
Au frottement du professionnel, le snob a gagné une maladie,
ESCRIME, DUEL ET SPORT 13q
conséquence de V obligation où se trouve V individu exerçant le
sport comme métier de frapper V attention pour tirer parti de ses
succès. C'est la maladie de la réclame, maladie très contagieuse,
et qui imprime une marque uniforme de cabotinage à ce que
touchent les personnes qui en sont atteintes.
L'escrime étant un art auquel un petit nombre d'adeptes sut
conserver longtemps certaines qualités de mesure, de tenue, d y élé-
gance discrète, de respect de soi-même et des autres, V escrime, sou-
venir lointain d'une époque raffinée, semblait devoir résister à la
contagion. Il n'en fut rien. Le sportsnob, étant légion, finit par
absorber /'homme d'épée, par le transformer en /'escrimeur que
nous connaissons tous et par réduire les nobles armes à la
condition des autres sports. Aujourd'hui, à Paris, le moindre
assaut, le plus petit tournoi, sont lancés comme une journée
de glace au cercle des patineurs, une représentation du cirque
Molier, ou toute autre réunion du même genre. La rage de voir
son nom figurer dans les journaux, rage qui saisit l'escrimeur,
lorsqu'il tire devant une galerie, explique ses costumes bizarres
et prétentieux, arborés pour frapper l'attention et sa volonté bien
arrêtée de toucher coûte que coûte, même en « bricolant », lorsqu'il
craint que les comptes rendus ne le citent pas ou ne le représen-
tent comme battu. Que sera-ce lorsque l'usage des prix en
argent se sera généralisé, ouvrant la porte à l'intérêt pécuniaire
qui viendra brocher sur le tout ?
Jusqu'ici le tir au pistolet s'est maintenu dans une gamme
plus modeste, expliquée, je crois, par le nombre plus restreint des
gens qui s' g adonnent et par sa simplicité qui prête mal à la mise
en scène.
Elle duel? Le duel a éprouvé, lui aussi, le contre-coup des
changements apportés dans nos mœurs par l'abus du sport. Com-
ment le duel ancien, celui où F affaire se réglait en présence des
136 LE SPORT
seuls témoins, sans intervention de ta presse, sans comptes rendus,
à petit bruit, et se terminait souvent par la mort, pouvait-il cor-
respondre aux mœurs d'hommes uniquement assoiffés de réclame
et de bruit : ; 77 en est résulté qu'ils ont fait pour le duel ce qu'ils
avaient fait pour l'escrime. A peine y ont-ils touché, qu'ils lui ont
imprimé le cachet du cabotinage sportif ! Ils V ont transformé en
un moyen nouveau de réclame lui enlevant ainsi sa raison d'être!
Je dis que le duel a été transformé en un moyen de réclame.
Ce disant, je ne fais que répéter une chose déjà signalée à l'oc-
casion de certaines rencontres dites bien parisiennes, dont on a
fait ressortir très justement la mise en scène et le cabotinage
éhontés. Heure et lieudu rendez-vous publiés à l'avance, escouades
de reporters en mouvement dès l'aurore, multiples interviews,
assistance nombreuse et sélect, photographes et cinématographes,
comptes rendus de plusieurs colonnes où le costume des adver-
saires, le menu de leur déjeuner, leur état d'esprit, leur attitude
avant, pendant, après le combat, leur jeu, et autres détails de
pareille valeur, sont minutieusement rapportés ; tout cela est assez
connu pour qu'il soit inutile d'y revenir. Ajoutons seulement
qu'à raison du léger grain de gentilhommerie et de danger qui
pimente le spectacle, le duel offre un attrait plus grand que les
assauts et les tournois, et constitue un moyen de réclame encore
plus puissant que l'escrime.
Je dis que le duel ainsi travesti n'a plus sa raison d'être. La
seule raison d'être du duel est en effet l'offense, l'offense ren-
trant dans la catégorie de celles qui ressortissent au point d'hon-
neur, l'offense présentant une gravité suffisante. Or, dans la majo-
rité des cas, ou bien le point d'honneur n'est pas lésé, ou bien il
l'est d'une manière insuffisante. Bien ne serait plus facile que de
le montrer ; les exemples abondent ; mais je ne veux faire aucune
personnalité. Je me bornerai à constater que le vrai motif de
ESCRIME, DUEL ET SPORT 137
la plupart de ces duels est le besoin de faire parler de soi. Donc
an fond, rien de sérieux!
L'absence de cause sérieuse dans la plupart des affaires
contemporaines devait avoir el a eu pour corollaire l'absence
de sérieux dans les conditions, l'absence de gravité dans V issue
du combat. La formule : « Le duel se terminera après rechange
de deux balles, » est devenue, notamment, celle de presque tous
les procès-verbaux dans les rencontres au pistolet, d'ailleurs
assez rares. Or, avec des armes inconnues, avec des détentes très
dures, avec un commandement irrégulier et rapide, cet échange
est presque toujours inoffensif, La formule : « Le duel finira lors-
qu'un des adversaires se trouvera en étal d'infériorité, » est
devenue celle de presque tous les procès-verbaux dans les ren-
contres à Vèpèe. Or, cette condition permettant d'arrêter le duel
à la suite d'une blessure insignifiante, peu à peu s'est établi
Vusage de la piqûre dénouement. A cet usage correspondit le
jeu dit de terrain, grâce auquel, V interdiction du corps-à-corps
aidant, celui qui veut g aller bon jeu bon argent risque d'être
arrêté s'il franchit les avancées.
1 oui le monde s'est accoutumé, surtout en ce qui concerne
les duels à l'épée, à cette absence de gravité. Aujourd'hui,
adversaires, témoins et public trouvent la chose fort naturelle.
Yogez l'attitude de la galerie lorsque la rencontre se termine
par la mort d'un des combattants. Elle est tentée de regarder
celui qui a piqué plus fort que d'habitude, ou à une place inusitée,
comme un maladroit, un brutal qui a fait un acte du dernier
mauvais goût, un joueur qui ne suit pas les règles. Que de lamen-
tations dans la presse ! Quelles tirades contre la stupidité et l'im-
moralité du duel! Que de remèdes proposés par des écrivains
qui, si la rencontre s'était terminée par la piqûre traditionnelle,
auraient trouvé la chose du meilleur goût et l'événement très pari-
138 LE SPOttT
sien! Pour un peu, le public traiterait celui qui est allé au corps,
au lieu de toucher la main ou le bras, comme les perdants trai-
tent, dans un sport où on parie, F homme qui use d'un moyen dé-
loyal pour obtenir l'avantage.
Telle est aujourd'hui la conséquence de l empiétement du
sport sur le duel. Si cet abus continue, on peut prédire que bien-
tôt un sport nouveau remplacera l'ancien duel. Alors nous ver-
rons la provocation n'être plus motivée même par un semblant d'of-
fense. Elle se transformera en un simple défi entre sportsmen dont
l'un détient le record de Vépèe que d'autres veulent essayer de
lui enlever. Le match annoncé d'avance par la voie des journaux,
par de vastes affiches et autres moyens de publicité suggestifs,
a lieu sur un turf ad hoc, où chacun paie sa place : les champions
se promènent sur le paddock escortés de leurs trainers. Le public
les examine, cherche à deviner ceux qui sont fît and well. Les pa-
ris s'ouvrent dans le betting-room. Les bookmakers 'préparent
leurs carnets. Au signal du starter, la lutte s'engage. Sera-ce le
crack qui l'emportera, ou bien quelque outsider ?
Le match se termine ra-l-il par un dead-heat? Graves ques-
tions qui font palpiter l'assistance. Ail right ! une main est piquée,
Le sang jaillit. Hurrah [pour telle couleur. Les gagnants font au
vainqueur une bruyante ovation. Demain il touchera la forte
somme ; son portrait ornera la boutique des photographes et pa-
raîtra dans tous les journaux.
Heureuse trouvaille que ce sport duel digne à tous égards des
professionnels et snobs sport réunis ! Il offre en effet V appât d'un
triomphe où l'intérêt pécuniaire et la vanité sont également sa-
tisfaits. Il garde le reflet de crâne rie qui s'attache à Vépèe, tout
en présentant moins de danger que certains exercices d'apparence
plus pacifique, le foot bail par exemple, qui, d'après une statis-
tique, a causé en Angleterre, pendant une période de six mois,
ESCRIME, DUEL ET SPORT 139
vingt accidents mortels cl plusieurs centaines de lésions graves.
Que le sport parodie le duel si l'étal de nos mœurs est tel que
le bon vieil assaut qui a charmé nos pères semble fade au public
blasé; mais sous condition que cet emprunt se borne à la technique
et au cérémonial, que celte parodie ne prèle à aucune équivoque,
à aucune confusion avec le duel véritable. Séparation complète
entre le sport et le duel.
Ce n'est du reste pas une chose nouvelle. En Allemagne,
notamment, les universités ont en même temps la meusur d'cffîcc
et le duel. La meusur affecte bien les apparences et prend bien
les formes d'un combat singulier, mais elle en diffère sur plu-
sieurs points essentiels. D'abord, et c'est la différence la plus im-
portante, en ce quelle ne suppose pas d'offense préalable ; puis
en ce qu'il lui manque le caractère obligatoire et quasi universel
inhérent au duel ; finalement en ce qu'elle ne présente ni ce
danger de mort, ni cette quasi-certitude de blessure grave qui
existent au plus haut degré dans le duel allemand.
Chez nos voisins, on regarde la meusur comme un sport,
uniquement sport, destiné à servir d'exuloire pour la turbulence
de la jeunesse, à entretenir chez elle le culte de l'exercice physi-
que, le courage, l'habitude du sang et la résistance à la douleur.
Si cette séparation est incomplète ; si au lieu d'être précédées
de la décision de personnes impartiales et qualifiées, jugeant
après mûr examen que l'offense ressortit bien au point d'honneur,
et qu'elle est trop grave pour comporter une solution amiable,
les rencontres continuent à avoir lieu sans motifs suffisants, ou
pour des motifs étrangers à l'honneur, avec la partie juge dans
sa propre cause ; si, au lieu de proportionner la gravité des con-
ditions à la valeur de l'offense, on conserve l'usage d'arrêter le
combat sans blessure ou après une blessure insignifiante, même
dans les cas les plus sérieux, quitte à dramatiser la moindre
liO
LE SPOHT
piqûre au moyen de quelques termes scientifiques qui ne trompent
personne, le duel y perdra bientôt le mince prestige qui lui reste.
Cette institution, que sa nature semblait devoir condamner
à finir tôt ou lard sous le poids de l'horreur publique et les coups
de la loi, c'est-à-dire tragiquement, mais non sans une appa-
rence de grandeur, s'éteindra au milieu de'V indifférence générale:
ridiculement, piteusement.
A. CROABBON.
COMTE J. GLARY
Partisan de tous les sports, le comte Gary les aime tous et les
pratique tous passionnément: l'escrime, le tir au pistolet et à la
carabine, la chasse, le yachting et même la bicyclette. C'est
encore un marcheur intrépide et amateur de grandes ascensions ;
il y a certains sommets, certains cols et coins des Pyrénées
qu'il connaît mieux que bien des guides.
Pour l'escrime, c'est le vieux Bertrand qui lui a mis le ileuret
en main, et, quoique tout jeune alors, il a été son dernier élève. Le
vieux maître, qui avait son disciple en grande estime, le prenait à
part pour lui apprendre ce qu'il appelait la théorie. Puis, après
Bertrand, c'est avec Vigeant qu'il a travaillé jusqu'au jour où
celui-ci fut remplacé, aux Mirlitons, par Prévost, qui devint à son
tour le professeur de M. Clary.
442 LE SPORT
C'est un tireur infatigable et de tête, bien campé sur les jambes.
Sa pointe est légère ; son coup favori est le coup droit paré sep-
time, riposte foudroyante.
Quand le baron de San Malato passa à Tours en 1880, il tira
avec le comte Clary dans un assaut public. L'assaut dura près
d'une heure ; il fut de part et d'autre très brillant.
C'est la seule fois, je crois, que ce sportsman fit des armes
en public.
Une vue particulièrement perçante, des nerfs bien équilibrés
avec de bons muscles, et aussi une prédisposition naturelle l'ont
fait réussir très rapidement à la chasse ; c'est tout à fait un grand
fusil, et je crois qu'il peut être classé dans les cinq premiers
tireurs de France (1).
Au pistolet et au revolver, il est également de première force,
cependant il s'y est mis assez tard, car ce n'est guère que vers
1889 qu'il commença à se montrer au tir Gastinne-Renette, où il
est arrivé de suite premier aux concours visé, commandement et
excellence. 11 a du reste gagné toutes les médailles d'or et d'argent
de ce tir. Ces succès lui ont valu d'être handicapé dans des condi-
tions qui lui ont rendu trop tôt tous concours impossibles.
Sa théorie sur le tir au pistolet ou au revolver se rapproche
beaucoup de celle exposée par le prince Bibesco dans la préface
de mon livre les Tireurs au pistolet (2). Comme beaucoup de grands
tireurs, le comte Clary considère « la précision » au pistolet
comme une erreur; pour la précision, dit-il, on a la carabine avec
laquelle ni pistolet, ni revolver ne peuvent rivaliser. Le pistolet et
le revolver sont des armes de jet ; on doit lancer un coup de pis-
tolet comme on lance un coup de poing ou un coup de sabre ; et
c'est de cette conception pratique qu'est née la Société le Pistolet.
(1) Les Grands Fusils. Rothschild, éditeur.
(2) Les Tireurs au pistolet. Flammarion, éditeur.
COMTE J. CLAKY 143
C'est « le contre de quarte » et ses poules à l'épée qui ont donné
à M. Clary ridée, acceptée immédiatement par quelques camarades,
de faire des poules au pistolet et sans avoir jamais eu la pensée
d'en faire des écoles de duel. Je crois du reste que le comte
Clary pense comme moi que les deux sociétés, complémentaires
Tune de l'autre, sont deux écoles de défense personnelle aussi
légitime qu'utile.
Autrefois Clary tirait beaucoup à la carabine aux grandes dis-
tances, et ses succès furent très brillants ; aujourd'hui il tire sur-
tout à balle en plein air. Tous les ans sur mer, avec son ami le
comte de Quelen, il s'amuse à fusiller au vol les goélands, les cor-
morans, etc. Un de ses sports favoris aussi, c'est la chasse aux
corbeaux, au mois de mai, dans des corbeautières renommées.
Dans le Vexin, à Boisdenemets, il a tué un jour avec deux de ses
amis plus de 3.000 corbeaux avec un « Rook-Rifle ».
Comme chasseur, j'ai dit que le comte Clary était un de nos plus
grands fusils de taille à lutter avec n'importe quel tireur anglais.
Ne croyez pas cependant que toutes ses préférences soient acquises
à la chasse en battue. Ce qu'il préfère par-dessus tout, c'est la
chasse au chien d'arrêt, parce qu'il aime la chasse pour la chasse,
et il aime toutes les chasses, et il s'amuse certainement beaucoup
plus dans une chasse où il ne tire que quelques cartouches que
dans celles où l'on tue des centaines de pièces.
Comme battue, celle qu'il préfère, c'est la battue de perdreaux.
S'il ne fait pas chaque fois, comme lord de Grey, le quadruplé de
perdreaux, il lui est arrivé et il lui arrive de le faire quelquefois.
Il excelle également dans les battues de faisans ; il y en a d'ad-
mirables, celles des Vaulx de Cernay, du Gouffre à Bois-Boudran,
de Grainval à Sandricourt, du Parc à Voisins, de l'Ormeteau à
Sainte-Assise sont de ce nombre, et on peut sans déshonneur y
culotter son coq.
LE SPORT
Il n'y a guère que trois ans qu'il tire au pigeon, et s'il n'est
pas un professionnel, il arrive à s'y défendre, et s'est rapidement
classé dans les premiers. Malheureusement il n'a pas été gâté ;
le chasseur connu a nui au tireur au pigeon inconnu et novice,
et il n'a jamais eu ce qu'on pourrait appeler le handicap d'amour.
Il a beaucoup chassé à courre en Sologne et en Berry (équi-
pages de Valençay, de Vibraye-Vautrait de MM. Venaille et Nor-
mand). Deux accidents et bien des circonstances l'ont fait renoncer
au cheval. Il aime aussi la pêche, une des distractions du sports-
man quand la chasse est fermée, mais la chasse est la maîtresse
favorite et jalouse qui a accaparé le comte Clary tout entier.
iju^u^*
LA PRINCESSE DE METTERNICH
C'est par droit de son fusil de chasse que ia célèbre et bril-
lante mondaine, dont j'inscris le nom en tête de ce portrait, prend
rang dans ma galerie, et je vous assure que ce n'est pas une place
de faveur qu'il lui apporte. La princesse Pauline de Metternich, en
effet, est aussi vaillante en saint Hubert qu'en Thalie, et triomphe
autant dans un tiré que devant la rampe. Elle s'entend à faire par-
ler la poudre comme à chanter un couplet, et malheur au gibier
— poil ou plume — qui affronte sa cartouche : Vœ victis ! peut-
elle dire à la façon de ce César dont la princesse a rendu à jamais
mémorables les Commentaires, revus et corrigés par le marquis
de Massa.
La princesse porte le plus allègrement du monde les années, et
10
Uï> LE SPORT
on ne dirait guère en la voyant qu'elle est grand'mère. C'est le
privilège des femmes sans beauté de vieillir moins vite que les
autres. Grande et souple comme un roseau, elle ne marche pas,
elle ondule, et l'on ne saurait rien imaginer de plus gracieux que
ce vol à ras de terre imité des sylphides. Coquette jusque dans
les plis de sa robe comme Sapho, ou les cordons de ses bottines
comme Mimi Pinson, elle ne s'est pas contentée de dire, elle a
eu l'art de prouver qu'il n'y avait pas de femmes laides, qu'il y
avait seulement des femmes qui ne savent pas être jolies. Elle a
su faire illusion sur ce point, comme nulle autre femme de notre
temps, sauf Rachel.
La vie de M me de Metternich est comme le temple de Janus, à
deux faces. Le côté de la guerre, c'est celui qui renversait la foule
au beau temps des Tuileries, celui où la pousse de temps à autre
l'excentricité native qu'elle tient de son père, le feu comte Maurice
Sandor ; le côté delà paix, celui qu'admirent ses amis dans sa
retraite seigneuriale, en Autriche. C'est là qu'il fait bon la voir pro-
fiter des loisirs que lui laisse à présent le monde des cours, ses
pompes et ses œuvres. Sans rien perdre de ses qualités natives, la
princesse de Metternich, en effet, en se reconquérant elle-même
aujourd'hui, a donné un autre cours à sa vie. La femme qui, au
milieu de la vie à outrance de l'Empire, trouvait encore le temps
d'apprendre à écrire à ses filles et de leur tenir la main pour leur
faire tracer des coulés et des pleins, domine plus exclusivement
chez elle. Certes elle est restée la coquette raffinée, excellant dans
cet art de l'individualisme en matière de toilette qui est le fin du fin
de l'élégance ; au besoin, elle joue encore la comédie comme au
temps de ces Commentaires de César, que je rappelais tout à
l'heure et où elle se montrait à Compiègne sous le costume d'une
cantinière, d'un cocher et de la chanson ; elle ne dédaigne pas, par
intervalles, de cultiver ce don de l'imitation qu'elle possède à un si
LA PRINCESSE DE METTEHNICH 1 17
haut point et qui lui faisait parodier Tliérésa à l'ébaudissement du
Paris de l'Empire ; elle a même renchéri en imaginant de mimer
des scènes, tandis qu'on l'accompagne au piano ;mais tout cela sans
tapage, sans boniment, beaucoup plus pour elle-même que pour les
autres. Alliant le tact à L'originalité, sachant tout dire et tout faire
entendre, sportswoman émérite mais aimant le cheval et non pas
l'écurie, pratiquant le beau vivre avec le faste convenant à son
rang, ne confondant pas la désinvolture avec le dévergondage, elle
était f expression séduisante du high-lije, tel que Font fait les habi-
tudes modernes, et ne faisait que prouver la vérité de cette parole :
« que de femmes il y a dans une femme ! »
Élégante à outrance, mais en même temps artiste dans la façon
de s'habiller, elle savait ponctuer une toilette et la faire person-
nelle, s'entendait à l'imprévu dans la coquetterie et à l'indivi-
dualisme dans la parure. C'est ainsi que l'impératrice Eugénie
s'étudiait à donner à ses toilettes neuves l'apparence d'avoir été
portées. Le « tout frais » lui était odieux. Elle faisait exposer
à l'air ses robes arrivant de chez la couturière pour leur enlever
cet aspect neuf de la marchandise sortant du carton et ôter aux
étoffes la crudité de leur coloration. Où trouver ces raffinements
de dandysme parmi les élégantes les plus vantées d'à présent ?
Lors de l'Exposition de 1867, l'empereur François-Joseph dina
à l'ambassade d'Autriche. La princesse de Metternich parut à ce
dîner vêtue d'une robe blanche, bordée de dents contrariées en
satin jaune et noir ; à sa ceinture, pareille à la bordure de sa robe,
se montrait de coté, en guise de pompon, un canari aux ailes
éployées. Que pensez-vous de cette façon de porter les couleurs
du pays dont elle fêtait le souverain ? C'était là du cocodettisme de
bel aloi et qui explique pourquoi, en dépit des années écoulées, le
mot reste typique, et le clan des femmes qui l'ont motivé fait tou-
jours événement partout où il se meut.
148
LE SPORT
La princesse est parvenue aujourd'hui à l'automne de sa vie, mais
n'ayant jamais été jolie ; les années ont passé sur son visage sans
le toucher, et elle est toujours la grande dame si étrangement
attrayante que l'on a connue. Très fine, très intelligente, elle a
compris que, pour garder son prestige, le temps, les événements
écoulés lui commandaient de changer de manière, et elle a accom-
pli cette évolution le plus spirituellement du monde. Elle fuit la
foule pour ne s'entourer que d'un cercle choisi, et vit bien plus à
la campagne qu'à la ville. Aux champs, elle s'occupe de ses fleurs
et chasse à tir avec délices. Son fusil était célèbre autrefois dans
les tirés impériaux ; loin de Paris, elle lui conserve sa renommée.
Fille du comte Sandor, dont les prouesses hippiques sont res-
tées légendaires en Autriche, la princesse de Metternich n'ignore
aucun sport. Elle patine d'une façon accomplie, monte à cheval
et mène en sports woman de race.
Au total, on sent que la princesse se préoccupe de s'aménager
un hiver aimable, calme et sans frimas. Elle sera plus tard, bien
plus tard, la plus séduisante des aïeules, et lorsque ses cheveux
auront blanchi, on croira seulement qu'ils sont poudrés.
LE COMTE DE MAILLY-CHALON
Quand un sportsman veut se déplacer pour satisfaire ses goûts,
les distances ne comptent plus. On quitte le boulevard pour aller
aux extrémités de l'univers, plus facilement qu'on ne se décidait
jadis à aller de Paris à Marseille. Un de nos sportsmen, le comte
de Mailly-Châlon, nous l'a prouvé dans le voyage en Asie qu'il
a fait il y a quelques années. Ce voyage a été accompli par cet
homme du monde à la plus grande gloire du sport, car il n'a
jamais négligé cette question partout où il a trouvé l'occasion de
s'en occuper. Fanatique de tous les sports, le comte de Mailly-Châlon
est un homme à aller au Pôle Nord si on lui disait qu'il y a un
150 LE SPORT
beau coup de fusil à faire. Fortement charpenté, adroit, élégant,
d'un commerce agréable, d'une bravoure à toute épreuve, rien ne
l'arrête. Il a, comme toutes les natures bien trempées, un caractère
facile et d'une parfaite égalité. Sa figure est sympathique, son sou-
rire respire la bonté, ses yeux fins et perçants indiquent qu'il va
de l'avant dans l'existence sans préoccupation du « Gant » et la
vanité d'un « Swell». Homme d'une autre époque, aux allures fran-
chement décidées, ce voyage a dû être pour lui une véritable jouis-
sance.
Parti au mois de novembre 1878, en compagnie du duc de
Blacas, le comte de Mailly-Châlon se rendit directement aux Indes.
Grâce aux lettres de recommandation qu'avait bien voulu leur
donner S. A. R. le prince de Galles, il put suivre une partie de la
guerre d'Afghanistan avec l'armée anglaise et fut mis à même de
faire les plus merveilleuses chasses au gros gibier qu'il soit pos-
sible d'imaginer.
Le vice-roi des Indes, qui était à cette époque lord Lytton, fit
mettre à sa disposition les équipages du Maharajah de Kooch-
Cehar et les trois semaines de battues qu'il fit dans le Bootarï-
Teraï, au pied de l'Himalaya, réussirent au delà de ses espérances.
Le comte de Mailly-Châlon se rendit à Ceylan, où il essaya
sans succès une chasse à l'éléphant, et de là, en Chine et au Japon.
Ses exploits cynégétiques furent assez satisfaisants et les chasses
des environs de Shang-Haï, qui passent, à bon droit, pour excel-
lentes, lui permirent d'inscrire un bon nombre de victimes sur son
livre de chasse. Entre temps, il faisait un voyage dans notre
colonie de Cochinchine, où il obtenait cette fois le résultat
auquel il n'était pas parvenu à Ceylan.
Au voyage de retour, le comte de Mailly-Châlon espérait ren-
contrer en Mandchourie des terrains encore inexplorés et, disait-
on, fourmillant de gibier. Ce n'était vrai qu'en partie, car ce n'est
LE COMTE DE MAILL Y-CIJ A LON 151
qu'en arrivant sur la frontière russe, du côté de Wladiwostock,
qu'il trouva les masses de faisans dont on lui avait parlé. En
Sibérie orientale, il lui fut impossible de chasser pendant l'hiver,
mais au printemps il se dédommagea en allant s'installer seul et
sans guides dans les monts Tiân-Shân, où il espérait tuer l'ibex
ou chèvre sauvage, et l'énorme mouflon de ce pays. Cette chasse,
extrêmement dure et pour laquelle il faut s'élever jusqu'à des hau-
teurs de seize et dix-huit mille pieds, ne fut pas couronnée de
succès. 11 blessa trois ou quatre ibex, mais ne put en rapporter
les trophées. Dans le Turkestan, le sport au fusil devait faire place
au sport à cheval, et l'intrépide sportsman ne s'en fit pas faute.
Après avoir visité Tashkent, Kokand, Samarkand, Bokhara etKhiva,
il pénétra dans le désert des Turkmènes pour arriver à Meru, la
patrie des célèbres Tekkès, dont les raids fabuleux sont légen-
daires dans toute l'Asie. La distance qu'un Turkmène peut par-
courir sur son cheval, entre le lever et le coucher du soleil, est
tout simplement incroyable. Les Russes et les Anglais, qui sont
au fait de ce que les chevaux turkmènes peuvent faire, ont essayé
depuis longtemps de s'en procurer, mais il n'en est encore arrivé
que de rares exemplaires à Saint-Pétersbourg, et un seul, paraît-il,
en Angleterre. M. de Mailly-Châlon a eu la bonne fortune de
pouvoir se procurer de Meru même des étalons et des juments de
la race pure du pays, et cela grâce à un concours de circonstances
tout à fait spécial et qu'il serait trop long de raconter.
Les étalons et les juments ressemblent à nos chevaux de pur
sang bien plutôt qu'à n'importe quelle autre race, à l'exception
de quelques étalons, qui rappellent plutôt l'arabe. Ce sont des ani-
maux de grande taille, fortement membres ; les croisementsauxquels
on peut les employer doivent donner d'excellents résultats. C'est,
dans tous les cas, la race la plus appréciée d'Asie pour ses qua-
lités de force, de résistance en même temps que de vitesse, et, à
i :>:
LE SPORT
ce point de vue, ces chevaux, si on pouvait les avoir en France,
seraient extrêmement utiles pour la remonte de notre cavalerie.
En dehors des quelques chevaux ramenés en France par le comte
de Mailly-Châlon se trouvait un poney kirghise, le gagnant d'une
course au trot à Tashkent, monté par ce sportsman, d'un aigle de
chasse et de lévriers turkmènes avec lesquels les indigènes chas-
sent spécialement la gazelle.
Après son départ de Téhéran, le comte de Mailly-Châlon se
rendit en Russie, où l'accueil qu'on lui fit fut des plus flatteurs et
des plus gracieux. LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice voulurent
bien le recevoir en audience privée ; la société, le monde mili-
taire, lui firent fête et il a emporté, de Russie, les meilleurs sou-
venirs. Cet intrépide touriste est resté cinq ans hors de Paris.
'* Il
%*Jg> 0-
LA COMTESSE MÉLANIE DE POURTALÈS
C'est sous l'Empire que les dames du beau monde parisien se
sont éprises d'une belle passion pour la chasse, et parmi celles
qu'on citait comme de bons fusils se trouvait la comtesse Mélanie
de Pourtalès.
C'est encore aujourd'hufune intrépide chasseresse,' se mettant en
campagne dès le lever de l'aurore. La justesse de son coup d'œil et
la sûreté de sa main étaient légendaires à Compiègne; et il en est de
même aujourd'hui, dans ses propriétés de la Robertsau, en Al-
sace, où la comtesse va, chaque année, en compagnie de ses fils,
guerroyer contre le poil et la plume.
154 LE SPORT
Bon nombre de femmes du reste sont devenues, depuis quelques
années, des fusils remarquables. D'aucuns blâment cette innovation
dans les mœurs féminines et trouvent qu'un éventail est mieux
placé entre les mains d'une jolie femme qu'un fusil. Je le déclare en
toute sincérité, je ne suis pas de cet avis, et beaucoup de chas-
seurs pensent comme moi.
C'est chez nous seulement qu'on sait associer les dames à des
parties de plaisir qui peuvent paraître incompatibles avec les
usages reçus chez les étrangers, mais qui n'ont rien de bien na-
turel avec nos mœurs et nos instincts.
En cela nous différons, par le caractère et l'esprit, des Al-
lemands et des Anglais qui fuient presque la société des femmes,
que nous, Français, aimons et recherchons avec empresse-
ment.
Du reste, les femmes si blondes et si jolies d'outre-Manche et
d'outre-Rhin se soucient peu, il faut bien le dire, de l'influence
qu'elles pourraient avoir sur les hommes et leurs plaisirs. Les
Françaises, au contraire, sont plus jalouses de leur puissance : elles
aiment à nous diriger et à nous former. Ma foi ! je trouve que
nous aurions mauvaise grâce et bien tort de leur résister; il est
si doux de leur obéir !
C'est M me de Pourtalès qui mit le sport du fusil à la mode chez
nos belles mondaines; nous devons donc lui en savoir gré, car
leur présence aune chasse enlève le sans-gêne, la banalité, l'insi-
gnifiance, disons plus, la grossièreté du siècle actuel; elles vous
font souvenir des élégances exquises du xvm e siècle.
La chasse n'empêche pas la comtesse de Pourtalès d'être une
mondaine au goût raffiné en toute chose.
Elle possède un des plus riches écrins du monde ; mais ce qui
rehausse encore la valeur de ses bijoux, c'est la façon dont elle les
porte : elle s'inspire des anciens portraits et aussi de ce qui lui va
LA COMTESSE MÉLANIE DE POURTALÈS 45j
le mieux, et en compose des hardiesses qui, lorsqu'elle apparaît,
préoccupent fort les petites amies.
Un soir, c'est une façon de serre-tète en perles ; un autre, un
cordon de pierreries mis comme le cordon de la Légion d'honneur.
Son col long et d'une élégance rare lui permet des colliers char-
mants, des enchevêtrements de perles et de diamants qui tombent
jusqu'à la ceinture. Quelquefois elle ne met que quelques nœuds
frangés de pierreries, ou des aiguillettes, parfois aussi des pierres
merveilleuses reliées par des chaînettes si ténues qu'il semble que
ces turquoises ou ces rubis 'soient collés sur la peau par une
mystérieuse attraction.
On n'a pas oublié le succès de grâce et de beauté que la com-
tesse obtint dès son apparition aux Tuileries, dans ce milieu de
courtisans vieillis, mais tous excellents connaisseurs.
C'est qu'elle était tout bonnement ravissante, cette blonde patri-
cienne avec ses grands yeux aux regards alanguis, sa bouche aux
lèvres roses comme une cerise mûre ! Un vrai Rosalba ! Et avec
cela; un je ne sais quoi de naïf, d'étonnement et de candide qui se
faisait qu'on se demandait, en la voyant, si l'on avait devant soi ou
une jeune fille ou une jeune femme; si elle en était encore à igno-
rer certaines choses, ou si la révélation de... ces choses avait
causé chez elle un émoi dont elle n'était pas encore revenue.
Aussi, que de convoitises elle excitait sur son passage ; que
de têtes elle fit tourner ! Le vertige ne la prit point cependant, car
la chronique mondaine qui, en aucun temps, ne s'est piquée
d'indulgence ni de discrétion, n'a jamais trouvé rien à dire sur son
compte.
M mc de Pourtalès est une des femmes de Paris qui s'habillent le
mieux.
De religion protestante et très exacte à la pratiquer, M me de
Pourtalès a été cependant une des premières femmes du monde qui,
150
LE SPORT
suivant la mode anglaise, ont laissé vendre leur photographie
exposée aux vitrines des marchands.
Vous rappelez-vous cette ravissante Alsacienne, que Ton a tant
admirée ? Avouez qu'elle n'a pas pris un jour depuis celui où la
nouvelle mariée Mélanie de Pourtalès fit son apparition dans le
vieil hôtel de la rue Tronchet.
ALI BELKASSEM
11 est deux heures du matin, tout dort dans le douar, la nuit
calme et paisible n est troublée que parles aboiements des chiens
kabyles qui se répondent de tribu en tribu, et par le hurlement
que les chacals jettent à la lune, plainte déchirante, qui retentit
dans la nuit comme un lugubre cri de mort.
De Tune des tentes, un homme sort silencieux : aux clairs
rayons de la lune on peut lire sur son visage une indomptable
énergie, il traverse sans bruit le douar portant sur son épaule un
fusil au long canon; puis, de ce pas habituel au chasseur de nuit,
qui ne soulève pas la feuille qu'il froisse et ne brise pas les bran-
ches sèches qu'il heurte dans sa marche, il semble glisser comme
458 LE SPORT
une ombre sous les troncs gigantesques des cèdres de la forêt
voisine.
Cet homme, c'est Ali Belkassem, le tueur de grands fauves
celui dont le courage est passé en proverbe dans toutes les mon-
tagnes de la Kabyiie, et dont le nom seul fait palpiter le cœur des
brunes filles de l'Orient, qui rêvent le soir, étendues nonchalantes
à l'ombre des orangers en fleurs.
Ah ! c'est que Belkassem est un véritable héros entre tous les
jeunes gens des tribus...
Nul, comme lui, ne dompte en si peu d'instants l'étalon le plus
sauvage... Nul, comme lui, n'arrête d'une seule balle l'aigle perdu
dans la nue... Nul, aussi, ne chante plus beau chant d'amour à
l'oreille de celle qu'il a distinguée.
Trente ans, grand et souple, Ali semble résumer le modèle des
formes de ce type arabe qui unit à la beauté mâle du visage une
expression de bravoure indomptée...
Cependant, il a pénétré en plein cœur de la forêt, et maintenant,
immobile comme les rocs qui l'entourent, il fouille du regard les
profondeurs silencieuses des fourrés, tandis que son oreille sonde
les bruits de la nuit.
Tout à coup, un rugissement sourd éveille les échos endormis;
à ce bruit, le regard d'Ali brille d'une lueur étrange, sa main fait
jouer dans sa gaine le couteau qui plus d'une fois lui a sauvé la vie,
puis, armant son fusil, sans en faire claquer les batteries, il coupe
au-devant des rugissements qui deviennent de plus en plus rap-
prochés et de plus en plus fréquents.
Bientôt il arrive dans un de ces sentiers arabes, de deux mètres
environ de largeur, qui sillonnent en tous sens les forts de ces con-
trées ; il s'arrête et écoute. . .
Le lion rugit toujours, sa voix majestueuse se rapproche de
seconde en seconde, sans aucun doute il suit ce sentier qui doit
ALI BELKASSEM 159
le conduire à la source voisine. Rapide. Belkassem s'est étendu
de toute sa longueur sur le bord du sentier, la tête tournée du côté
d'où vient le roi des forêts... Son couteau dégainé est à portée de
sa main et le fusil est épaulé.
La lune s'est voilée ; au bruit de la voix du maître, les chacals
se sont tus, on n'entend plus maintenant que le bruit rauque de la
respiration du lion, qui. privé d'odorat, s'avance tranquille, bat-
tant ses larges lianes de sa queue puissante ; déjà son haleine
brûle le visage de Belkassem, un pas encore et le fauyese trouvera
à côté et à un mètre du hardi chasseur; c'est l'instant si attendu...
prompt comme l'éclair, Belkassem a épaulé son arme et, visant
en plein corps, a pressé la détente, puis, d'un bond terrible, le
couteau au poing, il a disparu derrière une énorme broussaille qui
borde le chemin où, toujours silencieux, il attend le résultat de son
audace.
La balle a frappé à quelques centimètres du cœur, sans
l'atteindre cependant, la charge tout entière a pénétré dans la
blessure, la poudre a brûlé la peau ; blessé à mort, le lion pousse
d'effroyables rugissements, il laboure la terre de ses griffes, puis,
réunissant toutes ses forces dans un dernier effort, il retrouve
assez d'énergie, dans sa rage et ses souffrances, pour bondir sur
le coup... mais, rien..., l'ennemi a disparu... son regard fouille les
buissons...
Dans sa retraite, Belkassem a laissé entr'ouvrir son burnous
noir, un coin de sa gandoura fait tache, ce lambeau blanc a suffi à
l'œil perçant du lion pour lui faire découvrir celui qu'il cherche.
Malgré les douleurs épouvantables qu'il endure et le sang qui
coule en abondance de ses blessures, le lion se ramasse sur lui-
même et, dans un dernier effort, il bondit sur Ali Belkassem.
Un rugissement épouvantable a retenti et deux ombres rou-
lent enlacées au milieu des bruyères.
100
LE SPORT
Une seconde s'écoule, et Belkassem, couvert de sang, se dresse,
semblable à l'archange vainqueur de Satan, tenant dans sa main
crispée le manche de son couteau dont la lame brisée est fichée
dans le cœur du roi des forêts, étendu raide à ses pieds.
/
: :$ . >É.*.
LADY FLORENCE DIXIE
Chasseurs mes amis, si, au cours de vos déplacements cynégé-
tiques, dans les moors d'Ecosse, ou dans les prairies de TAmé-
rique du Sud, ou sur les bords des rivières de la Patagonie, ou sur
les terres du Chili, il vous arrive de rencontrer une mondaine
d'une grande simplicité, le fusil sur l'épaule, arrêtez-vous, et pré-
sente«-]ui respectueusement les armes, c'est une intrépide parmi
les intrépides disciples de saint Hubert : c'est lady Florence Dixie,
une physionomie intéressante et sympathique de véritable sportswo-
11
162 LE SPORT
man, un type complet de la femme d'outre-Manche; c'est une
beauté parfaite, dont le buste délicieusement modelé lui eût fait
obtenir, sans conteste, le prix, au temps du berger Paris.
Cette intelligente et charmante sportswoman est la femme de
sir Beaumont Dixie.
Fanatique de grand air et de mouvement, la vocation de chas-
seresse s'est révélée dé fort bonne heure chez lady Dixie, et l'on peut
affirmer que son fusil est un des plus meurtriers du Royaume-Uni.
Elle aime la grande existence en plein air, les joyeuses chevau-
chées, les chasses lointaines et tout le faste champêtre des vieux
manoirs.
Aussitôt que la chasse aux grouses est ouverte, lady Dixie prend
le chemin de l'Ecosse. Elle s'installe là-bas comme chez elle ; et,
pendant toute la durée de son déplacement, on la voit braver tous
les temps pour se livrer à son sport de prédilection. De longue
date, exercée à cette chasse pénible, elle réussit toujours à avoir
le plus beau tableau. La chasse aux grouses est son divertisse-
ment favori. Elle s'établit là-bas dans cette terre féodale, comme
en son propre domaine, emmenant avec elle un groupe charmant
d'amis auxquels elle offre une hospitalité princière.
Une fois la chasse aux grouses terminée, cette sportswo-
man s'en va guerroyer ailleurs. Et c'est ainsi qu'elle a parcouru
successivement l'Amérique du Sud, la République Argentine, la
Patagonie, le Chili d'où elle a rapporté, en collaboration avec un
de ses compagnons, M.JoliosBeerbohm, lefrèredeBeerbohmTree,
le grand acteur, des récits de voyage, entre autres : A travers la
Patagonie, écrits d'une plume exercée, alerte et élégante que les
gens compétents apprécient beaucoup.
Lady Florence Dixie a publié, — son intelligence souple et
prompte lui permettant de se plier à tout, — un drame, Abel
Vengé, et plusieurs romans, dont le dernier, Gloriana ou la Revo-
LADY FLORENCE DIXIE 463
lution de 1900, a obtenu un vif succès. C'est au milieu de ces
campagnes lointaines et presque sauvages, qui semblent un décor
dressé seulement pour les sports violents de la vie à Pair libre, que
se développa chez lady Dixie cette culture intellectuelle qui lui per-
met de s'intéresser à tout, de tout comprendre, de parler de tout
sans pédanterie.
Elle a ramené de ses expéditions lointaines une jeune panthère,
qui ne la quitte jamais, au grand effroi de ses visiteuses.
11 y a quelque dix ans, lady Florence Dixie était en villégiature
près de Windsor. Un beau soir, ou plutôt une belle nuit, son cottage,
qu'elle habitait seule, fut visité par une bande de tramps (cam-
brioleurs) qui mirent tout à sac, volèrent ses bijoux, parmi les-
quels figurait un collier de perles très connu, et, tout en se
défendant fort énergiquement et en tenant tête à ces bandits, ils
la laissèrent en fort triste état.
Le lendemain, la Reine, apprenant ce drame, envoya son
fidèle Écossais, John Brown, pour prendre des nouvelles de lady
Dixie. Le Highlander attrapa, en rentrant au château, une ondée
formidable, suivie d'une pleurésie qui l'enleva en peu de jours, au
grand désespoir de la Poor Queen, qui le pleura presque à régal du
prince consort, lui fit élever un mausolée et une statue. Tout
cela explique le surnom que, dans la société, on donne en plai-
santant à lady Florence Dixie. Lady Dixie excelle dans tous les
sports, partout elle est la première ; sa vaillance étonne tout le
monde et lasse les plus courageux. On Ta vue souvent, après une
journée tout entière consacrée à saint Hubert, à ses pompes et à
ses œuvres, enterrer le cotillon qu'elle danse comme pas une. Pour
savoir manier comme personne un fusil ou un rifle, on n'en est
pas moins habile, quand on a l'âme alerte comme lady Dixie, à
manœuvrer une traîne. Elle aime la grande existence en plein air,
et, comme nulle part ailleurs, elle ne trouvera un pays aussi beau
m
LE SPORT
que TËcosse, elle a du mal à le quitter pour les chasses de France
qui ne peuvent pas lui offrir les chasses difficiles qu'elle aime
par-dessus tout.
Tempérament de fer, d'une énergie à toute épreuve, elle tait
fadmiration de tous les sportsmen.
HENRI JOURNU
C'est comme tireur au pigeon que je veux vous présenter
M. Journu, qui est connu, non seulement de tous les sportsmen,
mais encore de tous les parisiens parisiennants. C'est un fana-
tique du sport, et il excelle dans tous les exercices du corps.
Non seulement c'est un grand fusil, mais c'est encore un tireur au
pistolet, un chauffeur et un escrimeur de premier ordre; et si je
considérais la vélocipédie comme un sport, j'ajouterais que c'est
un bicycliste distingué, capable de tenir n'importe quel record.
Journu — ainsi que disent ses amis— est de taille moyenne
et bien pris ; et lorsqu'on le voit, on ne soupçonnerait jamais que
c'est une des musculatures les plus puissantes qui soient. C'est le
propre des hommes forts de « n'avoir l'air de rien » dès qu'ils
1(36 LE SPORT
sont habillés. Voyez les gymnasiarques les plus étonnants, moulés
dans leurs maillots couleur chair, faisant ressortir leurs formes
superbes ; voyez-les encore dans leurs vêtements de ville étriqués,
ils n'ont l'air de rien. Tel est le cas de Journu qui est doué d'une
force peu commune.
La tête, chez le tireur d'escrime bordelais, respire l'énergie
et la ténacité. Il a neigé sur ses cheveux et sur sa barbe noire
taillée court, qui encadrent un visage aux traits réguliers, éclairé
par deux yeux d'une vivacité extrême.
Henri Journu est un des plus remarquables tireurs de pigeon
qu'on ait jamais vus. Il a remporté du reste le Grand Prix de
Monte-Carlo, et au Hurlingham-Club, son fusil est considéré comme
un des meilleurs.
Le tir au pigeon, ce sport qui a été mis à la mode par les
Anglais, donne lieu chaque année en Angleterre à des tournées
d'adresse entre les membres du Hurlingham et du Gun-Club et les
meilleurs fusils étrangers. Il y a quelques années, les prix furent
remportés par Journu et Paul Gervais.
Le tir au pigeon demande une grande pratique et beaucoup
de chasseurs fort habiles et qui manquent rarement une pièce de
gibier, ne réussissent que médiocrement dans le tir au pigeon.
C'est un truc à prendre. Les Anglais, qui sont passés maîtres dans
ce sport, tirent le pigeon sur la boîte. Aussitôt qu'elle s'ouvre, ils
tirent au-dessus et le pigeon, en s'envolant, se jette dans le coup.
Aussi refusent-ils presque toujours le pigeon qui reste sur la boîte
à son ouverture, et qu'on est obligé de faire partir, en lui lançant
une boule. Les fameux mots No beard sont souvent prononcés
dans les stands.
Journu n'excelle pas seulement comme tireur au pigeon ; à
la chasse il est d'une adresse remarquable. Il résume du reste
toutes les qualités exigibles d'un tireur. Sa tenue, son calme, sa
HENRI JOliUNr 167
façon d'épauler l'arme et certaines minuties relatives à la poudre
employée, à la charge de plomb, etc., etc., lui permettraient de
rédiger le parfait manuel du tireur.
Le perdreau en battue a en lui un ennemi dangereux et, quelle
que soit la vigueur de son aile, il est bien rare qu'il échappe au
plomb de ce sportsman. Les prouesses des chasseurs sont aujour-
d'hui extraordinaires et le nombre des bons fusils s'est considéra-
blement accru. Jadis on admirait le coup d'œil d'un gentleman
campagnard qui tuait une fois sur deux. Nous n'en sommes plus
là. Les gens qui brûlent efficacement la moitié de leurs cartouches
entrent dans la catégorie des passables, et l'on ne fait même plus
attention au monsieur qui abat le tiers des animaux qu'il a visés...
Me croira-t-on si je déclare qu'on rencontre actuellement dans les
chasses des environs de Paris des gentlemen qui, sur dix per-
dreaux passant ou partant à portée de leur mitraille, en abattent
jusqu'à huit et neuf?
C'est dans la classe aisée que se trouvent les premiers fusils,
car il en est du tir comme des autres exercices : ceux-là y excel-
lent qui lui consacrent le plus de temps. Or, je sais une foule
d'hommes — hier encore adolescents — qui, grâce aux loisirs que
leur procure leur fortune, brûlent jusqu'à cinq cents cartouches
par semaine. Leur prunelle gagne, à ce jeu, une justesse éton-
nante. Leur geste acquiert une promptitude qui, mariée à la subti-
lité de leur vision, donne des résultats stupéfiants : ces mêmes
individus puisent dans la fréquentation des tirs aux pigeons un
surcroît de vitesse et de sang-froid qui ajoute encore à leur quasi-
infaillibilité. Le pigeon — oiseau difficile entre tous — développe
chez ces « amateurs » des aptitudes qui font merveille sur le ter-
rain de chasse. La rapidité et les caprices de son vol lui permet-
tent de narguer les tireurs de force ordinaire, et la preuve, c'est
que les plus malins chasseurs, amenés sur la planche, en face des
168 LE SPORT
boîtes, sont tout surpris de rater quinze fois sur vingt. Bref, comme
gammes préparatoires, rien ne vaut le tir au pigeon, et si l'on
me confiait l'éducation d'un Carwer ou d'un Ira Payne, c'est là
que je les mènerais tous les jours, avant de les lâcher sur les
lapins et les perdreaux.
2
^W 1
y/TV '
LORD DE GREY
Depuis quelques années, les grands fusils se sont multipliés en
France et surtout aux environs de Paris. Cette amélioration de tir
est due en grande partie aux chasses princières de Seine-et-Marne
et de Seine-et-Oise, et aussi aux tireurs étrangers qui s'y montrent
chaque année à la saison de chasse. Parmi ceux-là figure en pre-
mière ligne un Anglais, lord de Grey, qui est considéré comme un
des fusils les plus brillants de tout le Royaume-Uni.
C'est un fusil absolument remarquable qui arrive à faire non
seulement des « doublés », mais des « quadruplés » sur les grouses,
abattant deux oiseaux de face et deux autres de queue. Je vous
laisse à penser quelle maestria est nécessaire pour arriver à tirer
ses quatre coups de fusil en cinq secondes, au maximum. Il a d'ail-
leurs avec lui un homme qui lui passe un fusil chargé et prend
170 LE SPORT
l'autre en un clin d'œil littéralement. Lord de Grey reste épaulé
pour ainsi dire, et l'arme lui est mise clans la main avec une dex-
térité sans égale. Des pigeons-shooters de toute première force,
habitués aux plus rapides blue-rocks, n'ont jamais pu arriver à
accomplir une pareille performance, et cela parce qu'ils sont sou-
vent décontenancés par le vol de flèche des grouses. Lord de Grey
tire avec des armes à lui, garnies de cartouches fabriquées par lui
et amorcées d'une façon à part. Il n'hésite pas à complimenter ses
compagnons d'un joli coup, car, durant une battue, bien que très
occupé lui-même, il voit tout ce qui advient, la façon dont ses
voisins ajustent, le nombre des perdreaux qui se sont présentés aux
plombs de la ligne. Enfin on sent que ce Garver britannique connaît
à fond son affaire et que le tir du perdreau a été étudié et pratiqué
par lui à l'égal d'un culte ou d'une profession. On m'a affirmé de
source sûre que lord de Grey se faisait maintenant accompagner,
pour les battues en plaine, par deux hommes. Total : trois fusils
doubles. Une compagnie de perdreaux arrive, lord de Grey décharge
son fusil en tête, les deux hommes sont étendus aux pieds du
tireur ; l'un d'eux tend son fusil que lord de Grey décharge en
travers, laisse tomber l'arme, saisit l'autre et termine par un doublé
en queue. Trois doublés sur la même compagnie. Cette rapidité
d'exécuter tient véritablement du prodige.
Le vol du perdreau, qui est déjà très rapide, n'est rien auprès du
vol du grouse, et l'on comprend aisément qu'un sport présentant
des difficultés aussi grandes soit des plus en honneur dans les
« moors » d'Ecosse.
On a calculé que leur vitesse, quand ils sont bien lancés, n'est
pas moindre de 90 kilomètres à l'heure, c'est-à-dire à peu près
celle d'un train express. En raison même de cette allure, ils filenfe
horizontalement, à six pieds de terre ordinairement. Pour donner
aux tireurs novices une idée de la distance en avant de laquelle ils
LORD DE GREY 171
doivent jeter leur coup de fusil quand l'oiseau passe par le travers,
les gardes écossais ont l'habitude de mener le jeune chasseur près
d'une ligne de chemin de fer. Ils indiquent comme points de
repère deux poteaux distants de 50 mètres ; quand un train arrive
à toute vitesse, ils invitent leur élève à mettre vivement en joue
(de leur fusil déchargé naturellement) le second poteau au moment
où le chasse-pierres de la machine atteint le premier poteau,
puis à observer avec quelle quasi-instantanéité ils aperçoivent la-
dite machine au bout de leur guidon.
« Un grouse vole aussi vite, » ajoutent-ils en matière de con-
clusion à leur leçon expérimentale.
Je conviens volontiers que la chasse devant soi avec un bon
gordon setter, telle qu'on la pratiquait autrefois, est beaucoup plus
« cynégétique ».
Si j'ose ainsi parler, j'ajouterai même quelle offre un tout autre
attrait, à nos yeux, que les battues. Mais, aujourd'hui les oiseaux
sont tellement sauvages, huit jours après l'ouverture, qu'on ne
peut songer aies aborder à portée ; force est donc de recourir aux
rabatteurs.
Gagner les plateaux sur lesquels vivent les grouses en compa-
gnies nombreuses est déjà une fatigue assez rude, car, à moins de
se mettre en marche la nuit, il faut, pour profiter de quelques
heures de lumière des journées d'hiver, gravir des pentes à pic, en
coupant au court, et non pas suivre les routes en lac et qui tournent
sur le flanc des collines. Il faut pour cela bon jarret, je vous assure,
et quand, après deux heures d'ascension, on arrive à destination,
un lunch léger n'estpas de trop pour réparer les forces et détendre
les nerfs.
Les grouses ont l'œil très perçant, et il importe que les tireurs
soient parfaitement dissimulés, au moment surtout où les oiseaux
s'enlèvent, car, une fois bien dans leur vol, ils n'obliquent plus
\~rl
LE SPORT
ruère et ne cherchent leur salut que dans la rapidité de leurs
ailes.
Le grouse est assurément le plus beau coup de fusil que je
sache, c'est un gibier sportif, et, comme tel, lord de Grey avait sa
place marquée dans celte galerie.
LE COMTE A. DE LAFONT
Quarante et quelques années, d'une taille fort au-dessus de la
moyenne, tête prompte et bon cœur, passionné pour tous les
sports, mais surtout adorant lesémolions assaisonnées de dangers,
des chasses en pays lointains, voici en deux mots le portrait du
comte de Lafont.
Il adore la chasse depuis sa plus tendre enfance, écoulée sous
les futaies séculaires du grand parc du château de TEscorcicre,
en Poitou. Il apprit lâchasse en apprenant à parler, et ne voulait
s'endormir, dans les premiers sommeils de son jeune âge, que
174 LE SPORT
bercé par les voix de basse-taille des chiens de son oncle, le baron
Victor de Beaujour, mort tout jeune, d'une imprudence de cbasse.
Le comte de Villars, de si regrettée mémoire, et son neveu le
comte Emile de la Besge, dont les châteaux sont voisins de celui
de l'Escorcière, chassaient, avec le baron de Beaujour, un fort
louvart qui venait de les mener grand train pendant deux heures ;
l'animal, sur ses fins, se jette à la nage dans la Vienne, très pro-
fonde en cet endroit, et aborde dans l'île de Varenne, à 30 mètres
au large ; Teau était très froide, les chiens hésitaient, le baron de
Beaujour, n'écoutant que sa fougue, enlève sa jument, la force à
bondir dans la Vienne, gagne l'ilot et dague, aux applaudissements
des spectateurs, le louvart acculé.
Cette imprudence lui coûta la vie ; huit jours après, il était en-
levé par une pleurésie.
N'entendant parler autour de lui que chasse et chevaux, jouant
toute la journée sur la pelouse du parc avec les jeunes chiots à
rélevage, qui, souvent dans leurs ébats, le renversaient sur l'herbe
et le roulaient comme un bouchon, notre gamin ne rêvait plus que
chasse ; tousses jeux ne consistaient que dans des simulacres de
chasse, forçant sa bonne, une fort jolie Anglaise, à se mettre à
quatre pattes dans le salon pour faire le chien, et à aller chercher
sous les meubles des animaux en carton. Puis ce furent les ci-
vettes et les rats d'eau des ruisseaux du parc qui devinrent ses
bêtes de chasse ; à six ans, il en détruisait des quantités considé-
rables, les tuant à la course, d'une balle de carabine Flobert.
C'est ainsi que naquit en lui cette passion que rien ne peut as-
souvir! Son oncle y contribua pour beaucoup ; son plus grand plai-
sir était de prendre le gamin sur sa selle, au grand désespoir de
sa mère, et de lui faire suivre des chasses de lièvres dans les
brandes avoisinantes, et le jeune boy de crier : Tayaut ! Tayaut !
comme un vieux veneur.
LE COMTE A. DE LAFONT 175
Trop jeune à la mort de son oncle pour pratiquer lui-même cet
art qu'il adorait, le comte de Lafont vécut cinq ans, voyant sa pas-
sion grandir de jour en jour au récit ou à la vue des chasses du
grand maître le vicomte Emile de la Besge, le vénéré président du
Rallye-Poitou.
Enfin ses quinze ans ont sonné, il commence à chasser et à
montrer ce qu'il deviendra, ce qu'il est à cette heure, un des pre-
miers fusils.
Trois ans s'écoulèrent, et les perdrix, lièvres et chevreuils de
ce coin du Poitou n'avaient pas beau jeu ; mais notre jeune chas-
seur n'était pas encore heureux... et, bien que sa grand'mère fit
tout pour le satisfaire, remplaçant sans se plaindre trois chevaux
fourbus en un mois, il ne trouvait pas là encore la réalisation de
ses rêves. Aussi, son droit fini et son grade d'avocat cueilli entre
deux coups de fusil, le voyons-nous à vingt ans partir pour les
Alpes du Tyrol, s'y installer dans une hutte de pâtre, n'ayant pour
compagnon qu'un vieux chasseur de chamois, y rester six mois
sans crainte de se rompre le cou, sans peur d'être enseveli sous
les avalanches, et chasser sans trêve ni repos le chamois, le coq
de bruyère et la bécasse.
Puis,, chassé parles neiges, il traverse la Méditerranée, va chas-
ser la caille dans les plaines d'Egypte; après quoi, nous le retrou-
vons en Sardaigne, chassant le cerf et le sanglier, puis enfin en
Algérie où, pendant quinze mois, il chasse à tir le jour et passe ses
nuits à raffut de la panthère. Deux de ces fauves ont roulé sous sa
balle.
Invité en 1877 par Si Ali, gouverneur d'Ouddja, au Narve, il en
profite pour traverser seul avec un Arabe, ancien officier dont il est
l'ami, tout le territoire séparant Ouddja de Tanger, où il arrive sain
et sauf après les plus émouvantes péripéties.
Le comte Auguste de Lafont revint alors en France et épousa
176
LE SPORT
en 1882, à Marseille, M lle de Giraud d'Agay, qui est devenue une
de nos plus intrépides sportswomen.
Après son mariage, M. de Lafont s'installa en Sologne, mais
bientôt la nostalgie des voyages le reprit et il lui fallut repartir
pour le pays des chasses émouvantes ; il est même allé jusque
dans le Mentana chasser Tours gris.
S. E. LE GÉNÉRAL DE DIVISION CHÉRIF PACHA
AIDE DE CAMP DE S. M. I. LE SULTAN
Ghérif Pacha, fils de l'illustre homme d'État Saïd Pacha, occupe,
en Turquie, une position des plus brillantes. Véritablement homme
de sport, c'est un des généraux de cavalerie les plus élégants, les
plus distingués et les plus intelligents de l'armée ottomane. Son
allure toute martiale et son caractère très affable, très courtois et
très franc, nous rappellent le type du parfait officier. Possédant des
qualités marquées, il cherche toutes les occasions pour user de l'in-
12
178 LE SPORT
fluence dont il jouit, à si juste titre, dans son pays, pour servir ses
amis.
Le général Chérif Pacha est un Parisien dans toute l'acception
du mot, il a demeuré très longtemps parmi nous comme attaché
militaire et il a conservé le meilleur souvenir de son long séjour
en France, qu'il aime comme sa seconde patrie, et il tient nos
compatriotes dans la plus grande estime et la plus grande affection ;
aussi ses amis sont surs de trouver chez lui l'hospitalité la plus
large. Il a laissé la meilleure impression dans la société parisienne
où ses nombreux amis regrettent son absence.
Ancien élève du premier Escadron de France, Chérif Pacha
est un cavalier accompli et s'occupe en outre de tout ce qui
est sport en parfait connaisseur ; il a, aux environs de Constanti-
nople, une superbe chasse de plus de deux mille hectares ; les
gibiers les plus variés s'y trouvent en très grande abondance;
lièvres, renards, chevreuils, sangliers, loups et hyènes habitent
ses charmantes forêts, et sur les hauts sommets on trouve même
l'ours. Le gibier à plume n'y manque pas non plus, les bécasses et
les faisans y sont en très grand nombre.
Ce n'est pas sans peine que Chérif Pacha est parvenu adonner
à ses forêts et montagnes tout ce qu'il fallait pour les rendre des
chasses qui puissent rivaliser, sans contredit, avec les meilleures
de l'Occident ; le général est arrivé à y mettre une organisation
toute européenne.
Ses parties de chasse sont aussi agréables qu'intéressantes. Jl
possède une meute de plus de quatre-vingts chiens courants, dits
« Copoï », et ses rabatteurs sont dressés à la perfection; aussi
c'est bien rare de voir une journée de chasse terminer sans un
grand nombre de gibier abattu. Très bon tireur lui-même, il manie
sa carabine Purdey avec une adresse prodigieuse, et souvent on l'a
vu, à la stupéfaction de ses compagnons de chasse, tirer et
S. E. LE GÉNÉRAL DE DIVISION CHÉIUF PACHA 17<)
abattre dos sangliers et des chevreuils à des distances énormes.
Le général Chérif Pacha aime beaucoup à s'exercer au tir, et
tous les matins immanquablement il tire vingt-cinq balles avec
des pistolets de Gastine-Rennette et il fait des mouches vraiment
surprenantes. Pendant qu'il était élève à Saint-Cyr, il obtenait
toutes les récompenses du tir. Il est aussi fort à l'épée. Après
avoir travaillé avec Gabriel, qui était alors professeur d'escrime à
l'École de Saint-Cyr, Ghérif-Pacha s'en vint se perfectionner à la
salle Cain. C'était à l'époque un des élèves les meilleurs de Cain,
qui en comptait cependant quelques-uns de fort remarquables.
Le général Chérif Pacha était un tireur de tête. Il excellait dans les
temps d'arrêt. Il avait pour habitude de toujours consacrer la pre-
mière partie de sa leçon au plastron ; il faisait assaut avec
n'importe quel élève. Il recherchait les jeux difficiles et, lorsqu'un
tireur étranger se présentait à la salle du passage de l'Opéra, on
était certain de voir Chérif Pacha se mesurer avec lui. Très cour-
tois, il ne contestait jamais un coup et, lorsqu'il était touché, il le
disait bravement. Le général n'est pas seulement excellent tireur à
balle, il manie également ses fusils lices Purdey avec la même
adresse, et souvent on le voit en automne abattre en une journée
plus de deux cents cailles.
Il chasse aussi beaucoup les différentes variétés de canards
sauvages qu'on rencontre en abondance dans le lac d'Erseck, qui
lui est réservé.
Pour finir, nous dirons que Chérif Pacha, qui aime à rendre le sé-
jour de sa chasse aussi confortable que possible, a fait cons-
truire au milieu de ses forêts une maison où il s'empresse tou-
jours d'inviter ses camarades de promotion et ses amis français
toutes les fois qu'ils passent par Constantinople. Ses invités sont
toujours agréablement surpris de l'abondance du gibier et très in-
téressés par les différents types des paysans turcs au milieu des-
180
LE SPORT
quels ils chassent et ils vivent ; aussi ils s'en vont en emportant
ie meilleur souvenir tant de la chasse que du général, dont l'hospi-
talité est tout orientale.
Le général Chérif Pacha est cousin de S. A. le Khédive, par
son mariage avec S. À. la princesse Eminé d'Egypte, petite-fille
du grand Mehemmet-Ali.
/
LE MARQUIS DE GHAMBONAS
De taille moyenne, les cheveux drus, coupés ras, une moustache
iine et cavalière, la lèvre impérieuse et sardonique, l'œil d'un éclat
bizarre, tel est le marquis de Chambonas ; un bel et fier officier
retiré du service après avoir fait vaillamment son devoir.
Ancien capitaine de chasseurs à pied, décoré pour sa belle
conduite pendant la guerre, le marquis est un sportsman accompli,
et, comme il est d'une activité extraordinaire, son sport favori est
la chasse au chamois, dans les montagnes de l'Isère.
Il faut être solide et avoir bon jarret, je vous le promets, pour
pratiquer ce genre de sport, car, à part les dangers sans nombre
482 LE SPORT
auxquels on est exposé, il y a de la fatigue à revendre avant
d'arriver au port.
Le marquis de Chambonas, qui connaît les montagnes de l'Isère
mieux que le boulevard, chasse généralement le ;chamois à V ap-
proche. L'approche est pratiquée par les intrépides, car on n'est
jamais plus de deux ou trois.
Pour chasser le chamois à l'approche, surtout lorsqu'on est
seul, il faut d'abord connaître parfaitement les montagnes où l'on
chasse et les mœurs des chamois, et arriver ensuite à apercevoir,
sans éveiller son attention, un troupeau de chamois, à la distance
d'une centaine de mètres. Les chamois paissent tranquilles, et le
chasseur choisit sa victime, celle qui montre le mieux les pou-
mons. L'explosion retentit, mais le chasseur reste immobile, pour
ne pas perdre la chance, — en montrant aux chamois, par un
mouvement, d'où vient le danger, — de tirer un second coup à
bout portant si les chamois, effrayés par les échos du premier
coup de feu, prennent la fuite dans sa direction.
La chasse à l'approche se pratique, d'ordinaire, de haut en bas.
Elle exige des détours sans fin, et des précautions sans nombre,
une prudence consommée et un rampement continuel.
La chasse à la traque se fait au contraire en nombreuse com-
pagnie, au moyen de chiens et de rabatteurs qui traquent un trou-
peau de chamois et le font passer par certains défilés où les chas-
seurs postés les abattent d'un coup de fusil au passage.
Le directeur de la chasse donne ordre aux chasseurs de ne
s'écarter de leur poste sous aucun prétexte. C'est en n'observant
pas cette consigne que le capitaine Gollet-Meygret, qui assistait
pour la première fois à une de ces battues, s'étant écarté pour
poursuivre un chamois qu'il avait blessé, s'est tué en dégringo-
lant avec le chamois dans un précipice de 100 mètres, au fond
duquel coule le Guiers, qu'ont traversé sur un pont des plus hardis
LE MARQUIS DE Cil A M BON A S 183
tous ceux qui sont allés à la Grande-Chartreuse par Saint-Laurent-
du-Pont.
Presque tous les chasseurs qui, pour la première fois, chassent
à la traque, lorsqu'ils ont la bonne fortune ou plutôt la malchance
de blesser un chamois, courent le danger le plus extraordinaire
et le plus irrésistible de la chasse au chamois.
On voit à Versailles, dans la Prise de la Smala, d'Horace
Vernet, la fameuse figure du Kabyle : grand, long, maigre, l'œil
ardent. Ce Kabyle est tout simplement un indigène de la Grande-
Chartreuse, du nom de Vialy, qui a été le héros de la plus prodi-
gieuse chasse à la traque dont les annales cynégétiques de ces
montagnes conservent le souvenir.
Quand la République fut proclamée en 1848, les habitants de
la Grande-Chartreuse, ne sachant pas ce qui allait arriver, vou-
lurent, avant qu'il arrivât quelque chose et pour jouir à tout
hasard de leur reste, se livrer à une grande chasse à la traque,
qui pouvait être prise, d'autre part, parle nouveau régime, comme
une réjouissance propre à leur concilier ses faveurs. Vialy, retiré
dans son pays natal et jouissant d'une grande réputation de chas-
seur, fut chargé d'organiser la chasse. Mais il voulut faire une
chasse comme on n'en avait jamais fait. Il choisit l'étroit massif
de forêts et de rochers qui sépare le monastère des Chartreux du
Grand-Som, cette haute montagne à pic, surmontée d'une croix,
à laquelle le monastère semble adossé.
A mi-hauteur du Grand-Som se trouve comme une tablette de
pierre, une corniche, un balcon, par lequel les chamois franchis
sent le milieu du massif, quand on les traque d'un côté et qu'ils
veulent gagner l'autre côté pour prendre la clef des champs.
Au risque de se rompre le cou, Vialy se hisse jusqu'à la cor-
niche, où jamais être humain n'avait mis le pied, et là, le torse
arc-bouté sous le roc qui surplombe, sur la hanche et sur la cuisse,
m
LE SPORT
sa main droite serrant son chapeau de feutre, sa main gauche
crochée au roc, comme un crampon de sûreté, le bout de ses
souliers dépassant la tablette et dans le vide de l'abîme, il retient
sa respiration et attend, les yeux regardant à [gauche, d'où doi-
vent venir les chamois, que traquent à grands cris les chasseurs
et les chiens.
Bientôt un petit bruit sec et rapide se fait entendre. Un chamois
arrive. Un mouvement du genou droit, un coup de chapeau. La
secousse, la surprise, la terreur jettent le chamois dans l'abîme.
Un second chamois, puis un troisième, puis vingt-huit sont vic-
times du même stratagème. Le soir, tous les villages environnants
mangèrent du chamois en l'honneur de la République ou du dernier
beau jour qu'elle pouvait leur laisser. . .
Non content d'être un grand fusil, le marquis de Chambonas est
encore un de nos meilleurs escrimeurs ; il pratique également
le tir au pistolet; et il le pratique surtout parce que c'est une arme
de guerre.
GUSTAVE VOULQUIN
M. Gustave Voulquin est un homme de sport, dans toute l'accep-
tion du terme, occupant une des premières places dans le monde
des tireurs au pistolet. Et cette place lui appartient, c'est le cas de
le dire, par droit de conquête, parce qu'il excelle dans tous les
genres de tir au pistolet, au visé, au commandement, à moyenne
ou à grande distance ; et ensuite parce que nous pouvons le consi-
dérer comme un des principaux créateurs de la société, « le Tir au
pistolet », dont il est le secrétaire dévoué.
M. Gustave Voulquin, qui est né en 1852, a commencé, à sa sor-
tie de Sainte-Barbe, où il a fait ses éludes, à s'intéresser à Peau-
forte, mais il n'a pas tardé à renoncer à cet art, qui le tenait trop
sédentaire. Il était fait pour le grand air; aussi, dès qu'il eutaban-
donné Peau-forte, il se livra au sport, et, à partir de cette époque,
il lui appartient tout entier. L'escrime, la gymnastique, la chasse,
186 LE SPOUT
en un mot tous les exercices de plein air, ont en M. Gustave Voulquin
un zélé défenseur ; et il Ta prouvé en maintes et maintes circons-
tances : le baron de Coubertin en sait quelque chose, car il Ta ren-
contré souvent sur sa route ; surtout au moment de l'organisation
des jeux Olympiques, contre lesquels il a mené, partout où il a pu,
une campagne des plus énergiques. A Besançon, à Caen, à Bor-
deaux, il a pris la parole et il a été si éloquent, si persuasif, qu'il
est arrivé à faire triompher ses idées, et il a même eu la chance de
voir voter les vœux déposés par lui aux congrès de l'Association
française pour l'avancement des sciences, qui se sont tenus dans
ces villes.
Si vous voulez être son ami, ne lui parlez pas du foot-ball ou
autres jeux anglais, il ne veut en entendre parler à aucun prix. Le
concours du tir au pistolet n'a plus de secrets pour lui aujourd'hui ;
ce qui ne l'empêche pas cependant d'y prendre part chaque fois
qu'il a lieu.
Tireur attentif, observateur plein d'entrain, il fait un carton
avec ce sentiment artistique qui appartient aux seuls privilégiés.
L'exercice du tir au pistolet a pris, grâce à lui et au comte
Gary, une très grande extension dans les mœurs parisiennes, et
notre jeunesse y déploie une aptitude remarquable.
Gustave Voulquin est dans toute la force de l'âge : quarante-
cinq ans, petit, nerveux, cheveux complètement rasés, moustaches
en crocs, et ressemble un peu à un de ces officiers en demi-solde de
la fin du premier Empire ; il a de qui tenir, du reste, car le nombre de
ses parents qui ont fait et font encore partie de l'armée est consi-
dérable. Ancien délégué de la Ligue des patriotes, rédacteur par
occasion au Drapeau, moniteur officiel de la défunte ligue, M. Gus-
tave Voulquin est un des lieutenants les plus dévoués de M. Paul
Deroulède, c'est dire que le mot France est son mot d'ordre. C'est
un adversaire des jeux anglais qui ont été introduits chez nous
GUSTAVE VOULQUIN 187
depuis quelques années, et toute son activité se porte à faire
triompher ce qu'il appelle les sports utiles, comme l'escrime, le
tir, Téquitation, le rowing, la boxe, la gymnastique, etc. Malgré
son antipathie pour les exercices anglais, si nos voisins d'outre-
Manche veulent nous édilier sur leurs illustres performances, ils
trouveront en M. Gustave Voulquin un tireur qui n'hésitera pas à
se mesurer avec eux ; et, comme c'est un fanatique de la mer, il
serait capable, si on le lui proposait, de venir faire ces matches
au pistolet à Maisons-Laffîtte, après avoir fait le tour du monde en
yacht.
Si au premier abord M. Gustave Voulquin paraît un peu rébar-
batif, cela ne l'empêche pas d'être un cœur excellent et de compter
des amis sûrs dans tous les mondes.
La Société le Pistolet, dont nous parlons plus haut, fut fondée
vers 1894. Le comte Clary et Gustave Voulquin en furent les
créateurs. Après une campagne menée dans la France mili-
taire en faveur du tir à longue portée sur silhouettes et même sur
silhouettes mobiles, ces deux sportsmen eurent une idée commune :
fonder une société de tir sur silhouettes noires placées à 28 ou
30 mètres des concurrents, qui se .tiendraient sur la même ligne,
près l'un de l'autre, chacun ayant en face de lui une silhouette ;
puis tirer au commandement, au pistolet ou au revolver, aussi
rapidement et justement que possible.
C'est M. Mérillon qui a trouvé la place que les concurrents
devaient occuper près l'un de l'autre.
La Société, fondée le 2 mai 1894, par le comte Clary et Gustave
Voulquin, comptait, au moment de sa fondation, 75 membres; à
l'heure actuelle, elle en compte 230.
Les deux présidents d'honneur de la Société le Pistolet sont
M. Daniel Mérillon, président de Y Union nationale des Sociétés
de tir de France, et M. Hébrard de Villeneuve, président de la
488 LE SPORT
Société d'Encouragement de V Escrime. M. le lieutenant-colonel
Dérué est vice-président d'honneur.
Le Bureau se compose de MM. le comte Clary, président;
comte de PAngle-Beaumanoir et Maurice Faure, vice-présidents:
Gustave Youlquin, secrétaire ; capitaine Bizot, trésorier.
Le Comité se compose de quinze membres élus par tous les
sociétaires.
Des poules sont organisées tous les mois, à l'exception des
mois de juillet, août et septembre. Ces poules ont lieu en plein air,
pendant la belle saison, aux stands de Versailles, Maisons-Laflitte,
ou dans une propriété d'un membre du Cercle. Selon le nombre de
tireurs présents, il y a deux, trois ou quatre poules. Les gagnants
ont comme récompense et comme souvenir une superbe médaille
gravée par le célèbre graveur Frédéric Vernon, prix de Rome,
hors concours du Salon. Chaque tireur ne peut remporter qu'une
médaille par an; mais, dans le cas où il gagne plusieurs poules
dans la même année, les dates sont gravées aux frais de la Société,
sur le revers de la médaille; sur ce revers est une branche de
laurier, à laquelle sont entrelacés un pistolet et un revolver, avec
la devise : Gardien de la Gaule, vengeur de l'honneur ! La face
représente une magnifique tête déjeune Gauloise. Cette médaille
est la propriété exclusive de la Société, De plus, chaque gagnant
a son nom inscrit sur un tableau d'honneur, au siège social de la
Société, 10, rue Blanche.
Pendant les mois d'hiver, les poules ont lieu au tir Gastinne-
Renette, avenue d'Antin, prêté gracieusement par son propriétaire.
Le Comité vient de décider que des poules au revolver ainsi
qu' t au pistolet, au visé, puis sur silhouettes mobiles, alterneraient
avec les poules au commandement.
On se rendra compte des progrès réalisés par la jeune Société
en apprenant que les vainqueurs des premières réunions gagnaient
GUSTAVE VOULQUIN 189
avec 5 ou 7 points, tandis que présentement les gagnants ont de
1 1 à l!x points.
Les poules réunissent habituellement dix tireurs, et, comme les
membres présents sont souvent trente et plus, il arrive qu'il est
nécessaire d'organiser trois ou quatre poules. Les séances,
malgré ce nombre de tireurs, ne sont que de deux heures, grâce à
l'habileté,. à l'expérience, que possèdent les chargeurs du tir Gas-
tinne-Renette.
Les vainqueurs de une ou de plusieurs poules sont jusqu'à
présent : MM. Paul Moreau, comte Glary, René Pensa, Joseph Labbé,
Maurice Faure, comte Henri d'Havrincourt, Daniel Mérillon, Georges
Kohn, Gustave Youlquin, Eugène Guvillier, Richefeu, W. Seligmann,
Gaston Legrand, de la Ville-le-Roux, Paul Manoury, Roger-Nivière,
baron de Schonen, comte R. de Quélen, A. Demis, Georges Lam-
bert, E. Arthez, baron Larcanger, comte J. de Chabannes-La-Pa-
lice, capitaine Dilschneider, vicomte d'Hauterive, Léon Lecuyer,
Lafourcade-Cortina, Pierre Perier, Georges Bureau, baron Jaubert,
capitaine Chauchat, capitaine de la Falaise, de Felcourt, Joseph
Renaud, Clolus, Cahusac-Delaroche, H. Lavertujon, Horace de
Callias.
Beaucoup de ces messieurs sont en même temps d'excellents et
réputés escrimeurs, dont la compétence fait loi.
L'escrime, le tir, l'équitation, les exercices de gymnastique de
toutes sortes doivent marcher ensemble les mains serrées, dans
l'intérêt de la véritable éducation physique, propre à défendre la
patrie, le foyer, la famille, lier ensemble tous ces gens de cœur,
leur apprendre à se connaître, à s'estimer, les faire se rencontrer
pour le bien de tous, faire que les escrimeurs donnent leurs goûts,
leurs conseils aux tireurs, et réciproquement; essayer de faire
venir autant d'adhérents que possible à chaque spécialité, car
aucune ne peut faire de tort à l'autre, bien au contraire ; ne pas
190
LE SPORT
se cantonner dans un seul exercice, mais pratiquer tous ceux qui
peuvent être non seulement utiles, pratiques, mais aussi sains et
fortifiants, nécessaires au développement physique, ainsi qu'à la
force et à l'adresse corporelle; voilà le but qu'il a paru à la Société
du Pistolet bon et utile de poursuivre, et qu'elle atteindra avec
l'aide de tous ceux qui désirent le relèvement de la Patrie.
1 I//I 'EMF^^rrr
M. POIDATZ
Le tir de Gastinne-Renette est, sans contredit, un des tirs les
plus fréquentés de Paris. C'est là que la gentry parisienne vient
chaque jour tirer ses douze balles, c'est là que se font les réputa-
tions. C'est justice, du reste, car M. Gastinne-Renette a tout fait
pour donner à ce sport si français la place qu'il occupe aujour-
d'hui, en organisant chaque année des concours au visé et au
commandement.
C'est de l'avenue d'Antin que sont partis, à diverses époques,
ces tireurs extraordinaires dont les noms figurent presque en lettres
192
LE SPOIIT
d'or sur le tableau des primes. Et à l'appui de mon dire, laissez-
moi vous présenter M. Poidatz, un des principaux lauréats du tir
de l'avenue d'Antin.
De taille ordinaire, bien fait, bien découplé, le teint légèrement
coloré, d'une mise correcte et soignée, M. Poidatz a Pair d'un
officier de zouaves en bourgeois. La chose n'a rien de bien extra-
ordinaire. Avant de faire son droit et d'être secrétaire général du
Petit Journal et directeur du Matin, M. Poidatz a appartenu pen-
dant cinq ans à l'armée. Engagé volontaire, à sa sortie de Charle-
magne, il a été successivement caporal, sergent, sergent-major,
et, à l'heure qu'il est, il est sous-lieutenant de réserve.
C'est en 1886 que ce sportsman a commencé à s'exercer au tir
au pistolet, et c'est au hasard qu'il doit d'être aujourd'hui un des
premiers tireurs au pistolet. Entré au tir Gastinne-Renette pour
chercher un ami, il prit un pistolet et tira en l'attendant une
douzaine de balles sur le bonhomme. Gomme il le toucha presque
chaque fois, il s'aperçut bien vite qu'il avait quelques dispositions
pour ce sport si attrayant, et à partir de ce jour il devint un des
tireurs assidus du tir de l'avenue d'Antin où il enleva rapidement
toutes les médailles.
\
M. MAURICE FAURE
Un des rois du tir à l'arme de guerre et à la carabine de pré-
cision, un des princes du tir au pigeon, au pistolet et au revol-
ver, a été à tous les concours de tir de France et de l'étranger,
et en est revenu chaque fois avec une ample moisson de lauriers.
Il vient du reste de se couvrir encore de gloire, au grand concours
international de tir qui a eu lieu en juillet 1898, à Neufcliâtel, en
Suisse : M. Maurice Faure a fait une carte de série de cent coups au
revolver d'ordonnance suisse, à 50 mètres, avec 75 cartons tou-
chés sur 100. Ce brillant exploit lui a valu le diplôme de maître
tireur et une médaille d'honneur de la Société suisse des Carabi-
niers. Cette médaille a été frappée spécialement avec le nom du
13
194 LE SPORT
titulaire. Depuis quatre ou cinq ans que les maîtres tireurs ont été
institués, il n'y en a pas plus de dix à douze. C'est dire l'importance
de la médaille qui est cotée très haut en Suisse, M. Maurice Faure
est le premier étranger qui est obtenu cet honneur, il peut en être
très fier.
M. Maurice Faure est encore de première force à la paume et,
comme chauffeur, on n'a plus rien à lui apprendre. Il fait encore
du Trout Fishing et il est pour les pointeurs à grande quête. Ses
élèves sont fort remarquables. Pratique l'escrime depuis peu de
temps et deviendra aussi bon escrimeur que bon tireur, surtout
s'il abandonne l'épée pour reprendre le fleuret. Trente-huit ans,
petit, râblé, l'air très pacifique, et l'est réellement, car tous ses
camarades l'estiment et font son éloge.
11 nous est impossible de citer les noms de tous les forts tireurs
que nous connaissons, et qui sont beaucoup plus nombreux que le
commun du public ne le pense. Parmi ceux-là nous citerons :
MM. le comte Jean de Ghabannes La Palice (classé premier au
dernier concours de tir au visé) ; John B. Paine (classé premier
au dernier concours de revolver); prince Gantacuzène, prince de
Tarente, lieutenant d'Àpplaincourt, du 39 e de ligne ; G. Lambert,
fils du peintre connu ; Sunner, Paine, J. Deseilligny, E. Arthez,
de Semitchoff, capitaine Dilschneider, E. Demuth, etc.
Tous ces tireurs ont pour devise : Touche'jet fais mouche !
M. EMILE ALLAIR
CHAMPION AU FUSIL DE GUERRE
Né le 25 décembre 1860, à Savenay, dans la Loire-Inférieure
qu'il habite encore aujourd'hui, M. Emile Allair exerce la profes-
sion d'entrepreneur de travaux publics. 11 s'est mis au tir seule-
ment à vingt-neuf ans et de suite a obtenu de nombreux succès,
servi du reste par une vue et une constitution physique excellentes.
Les principaux prix qu'il a remportés sont: en 1893, 1 er prix
d'honneur au Mans et à Angers ; en 1894, 1 er prix au concours
international de Lyon, au tir debout et avec notre fusil Lebel,
1 er prix au concours de Satory ; en 1895, prix d'honneur et 1 er prix
au concours de Rouen.
196 LE SPORT
Le champion de France tire également bien aux armes de pré-
cision, le fusil de guerre et le revolver, il s'efforce de propager le
goût et l'art du tir, qu'il enseigne comme professeur volontaire au
lycée de Nantes et à l'institution Livet.
M. Emile Allair est un tireur hors ligne, dont les valeureux et
persévérants efforts ont trouvé partout où il s'est présenté leur
récompense dans un éclatant succès.
Sans vouloir, à son sujet et prêchant l'exemple, exalter le thème
patriotique, nous lui devons bien ici de sincères félicitations aux-
quelles s'associeront nos lecteurs. Nous devons aussi le remercier
d'avoir toujours, clans les concours où il a pris part, vaillamment
et victorieusement défendu l'honneur national contre les tireurs
étrangers très forts avec lesquels il s'est souvent trouvé en lutte.
Et, à ce propos, enregistrons le succès qu'il a obtenu au con-
cours de Turin, où il a gagné la grande médaille d'or du concours,
médaille d'autant plus précieuse que trois exemplaires seulement
en ont été frappés. Elle est du module d'une pièce de 100 francs
en or et porte au recto l'Italie personnifiée par une jeune femme
couronnée et donnant une leçon de tir à un enfant. Au verso un
cartouche sur lequel sont inscrites les dates des concours inter-
nationaux ayant eu lieu à Turin : 1848, 1870, 1898. Ce cartouche
est supporté par un aigle les ailes déployées.
Le concours avait lieu en 120 balles, 40 dans chacune des
trois positions réglementaires : debout, à genou et couché ;
6.000 tireurs ont pris part au concours.
Le soir de la distribution des prix, en sortant de la salle, les
Français ont été portés en triomphe par les Italiens aux cris de
<( Vive la France ! » pendant que trois musiques italiennes
jouaient la Marseillaise. L'enthousiasme était indescriptible et
prouvait bien que, si le gouvernement fait partie de la Triplice, le
peuple italien nous conserve ses sympathies.
M. EMILE ALLAIR 197
Do Turin, les tireurs français se sont rendus à Vienne, où
avait lieu un grand concours de tir en riionneur du cinquantenaire
de l'empereur Franeois-Joseph.
Si en Italie ils avaient été reçus à bras ouverts, en Autriche
la réception a été froide, très froide même. Cela n'a pas empêché
nos compatriotes de briller encore au premier rang, et M. Allair
a conquis les palmes de premier maître tireur autrichien. Pour
avoir ces palmes très enviées en Autriche, il faut mettre 20 balles
à 300 mètres dans la tête d'un mannequin représentant un homme,
épreuve dont notre concitoyen s'est tiré à son honneur, aucune
de ses balles ne donnant lieu à une contestation. Il a gagné en outre
de nombreux et splendides prix, dont deux superbes montres de
précision.
Les performances de M. Allair sont certainement remarquables,
mais, en ma qualité de chasseur, je suis l'ennemi juré du tir posé,
et je me demande pourquoi l'on ne développe pas davantage le tir
à but mobile, qui offre plus de difficultés, et qui, par cela même,
serait plus intéressant. Depuis que Ton se sert d'arcs, d'arbalètes
et de fusils, cela a toujours été afin d'arrêter une proie ou un
ennemi, et, dans la généralité des cas, le tireur s'adresse à un but
mobile. Nous ne voyons véritablement que le tir de guerre qui
vise un ennemi que, vu son éloignement, on puisse considérer
comme immobile. Cette dernière considération motive d'autant
moins l'habitude que l'on a prise de s'exercer au tir presque exclu-
sivement à la cible, que, même à la guerre, les circonstances obligent
parfois des fantassins à tirer sur des cavaliers qui fuient avec toute
la rapidité de leurs chevaux.
Cela dit, n'allez pas croire que nous voulons détourner de leurs
devoirs tous les jeunes gens qui s'exercent au tir à la cible avec le
fusil de guerre. Nous sommes loin de confondre l'importance de la
défense nationale avec l'agréable plaisir de la chasse, et, bien au
198
LE SPORT
contraire, nous sommes le premier à reconnaître la nécessité
d'avoir une armée de bons tireurs et à reconnaître combien nous
sommes encore sous ce rapport inférieurs à nos voisins les Suisses
et les Allemands.
Il convient donc de féliciter M. Allair, ce vaillant qui va soute-
nir au loin la réputation du tireur français et qui sait se montrer
Parisien partout avec sa rude franchise et sa finesse d'esprit.
1
ï^Ém^
''■m:
m^:
ifàîri: :l ^ !; 3$ : k
LE TIR AU PIGEON DU BOIS DE BOULOGNE
Parmi les sports introduits en France à l'imitation de l'Angle-
terre, le pigeon shootùig est un de ceux dont la vogue s'est le plus
promptement développée depuis son importation. Il n'est plus
guère de ville de province qui n'ait son stand, à côté de son hippo-
drome, et le cercle des patineurs du Bois de Boulogne a, depuis
plusieurs années, conquis une importance analogue à celle du
Hurlingham et du Gun-Club de Londres.
Mais s'il n'est pas de sport plus élégant, il n'en est pas de plus
difficile et de plus dispendieux. Il faut une longue pratique avant
d'acquérir l'habileté, le sang-froid, le fond nécessaires pour y réussir
et se mesurer, sans trop de désavantage, avec les « grands fusils »
de la spécialité. L'installation d'un tir au pigeon dans toutes les
200 LE SPORT
conditions de confortable désirables est beaucoup plus onéreuse
qu'on ne suppose. Aussi il n'y a guère que trois ou quatre tirs :
le Bois de Boulogne, Monte-Carlo et Spa, qui peuvent être cités
comme des tirs de premier ordre, où se rencontre l'élite des
tireurs des quatre parties du monde, élite qu'on ne voit du reste
nulle part ailleurs. Le tir au pigeon, une des meilleures écoles de
tir, fit son apparition à Paris vers 1831. C'est Bryon qui l'installa,
dans les jardins de Bivoli. A peine né, il figura aussitôt parmi les
plaisirs que le monde brillant recherchait à cette époque ; il fut
même accueilli avec une prédilection enthousiaste. C'était une
occasion non seulement d'adresse et d'habileté, mais de jeu, de
paris, d'émotions ; un tapis vert moins la carte filée ou biseautée.
Les réunions du jardin de Tivoli étaient délicieuses ; malheureuse-
ment, le jardin culbuté par les poussées de la population toujours
croissante de Paris, obligea le tir au pigeon d'émigrer. Il vint
s'installer alors à la barrière Monceau, puis plus tard à la porte
Dauphine, sous la direction de Gastinne-Benette, et enfin au Bois
de Boulogne, où il est actuellement.
C'est une halte charmante après une promenade à cheval. Tout
à l'heure on luttait de vitesse dans les allées du Bois, maintenant
on lutte d'adresse, le fusil en main.
Le président du cercle fut d'abord le marquis de Mornay ; puis
il eut pour successeur le prince Joachim Murât. Aujour'dhui la
nouvelle société du tir au pigeon s'appelle « les Acacias » et a
pour président le prince de Sagan.
Très prospère et comptant un grand nombre de fins tireurs, le
Shooting du ois Bde Boulogne est au premier rang parmi les
« Gun-Clubs » en renom ; son règlement fait autorité et est suivi
par tous les stands. L'installation du tir est très pratique et très
confortable, et son secrétaire, M. Eckert, dirige avec beaucoup de
compétence et d'urbanité toutes les opérations. Le comte de
LE TIR AU PIGEON DU BOIS DE BOULOGNE
201
Mirabal (1), auquelj'emprunte ces renseignements, ajoute : « Devant
et tout le long des bâtiments se trouve une vaste et élégante mar-
quise sous laquelle les tireurs sont assis en attendant leur tour.
a A gauche et h droite du bâtiment, une pelouse ; puis les deux
M. PAUL GERVAIS
pièces d'eau qui servent l'hiver pour le patinage. La limite du tir,
c'est-à-dire l'enceinte dans laquelle les pigeons doivent tomber
pour être jugés bons, est un arc de cercle d'un rayon de 55 mètres
dont le centre est à la plate-forme du chalet ; la distance de la
boite centrale à la circonférence est de 25 mètres.
« Les boîtes dans lesquelles on met les pigeons pour le tir sont
au nombre de cinq, espacées de 5 mètres.
(1) Le Livre d'or du sportsman.
202 LE SPORT
« Ce tir serait irréprochable si l'orientation était au nord, et les
pigeons se défendraient mieux.
« Dans le pigeonnier très élégant se trouvent nombre d'oiseaux
de l'espèce dite des « bisets », dont le vol est très rapide dès qu'ils
sortent de la boîte, et qui sont préférables aux pigeons belges, beau-
coup plus lents. Cette différence clans le vol des oiseaux est cause
de nombreuses déconvenues et de variations très sensibles dans
le tir des plus habiles shooters. Les jours où le tir est animé, le
beau décor que forme cette jolie partie du bois offre le plus ravis-
sant coup d'œil. »
Parmi les célébrités qui fréquentent le tir au pigeon du Bois de
Boulogne, nous pouvons citer: MM. Drevon, PaulGervais, Journu,
le vicomte de Quelen, le prince Poniatowsky, le baron Gourgaud,
le baron Léon de Dorlodot, le comte J. Clary, le D r Doyen, de
Tavernost, le comte de Lambertye, Robert Hennessy, le comte
de Saint-Quentin, Vansittart, de Bioncourt, le comte du Taillis, le
baron de Larnage, le prince de Chimay, Lunden, le comte de
Montesquiou, le comte de Sainte-Alclegonde, le comte de Robiano,
les comtes H. et G. de La Rochefoucauld.
■ •■■■
y •<■ .-«g*
«g
al
a. .su jpu . :%
, iV .". ,<y : - _~
LE TIR AU PIGEON DE MONTE-CARLO
C'est à Monte-Carlo, où se dispute tous les ans le grand
prix de Monaco, que se rencontrent tous les grands pigeonniers
connus. Le tir, parfait sous tous les rapports, est aménagé avec
un luxe qui ne laisse absolument rien à désirer. Quand le vent
souffle un peu fort ou que le soleil brille de tout son éclat, comme
cela arrive souvent sous le beau ciel de la Méditerranée, le tir
n'est pas commode. On est pour ainsi dire perdu dans le bleu :
ciel bleu, mer bleue, montagnes bleues, pigeons bleus, car les
blue-rocks, les meilleurs pigeons anglais pour le shooting, sont de
cette couleur.
Installé sous les terrasses des jardins de Monte-Carlo, domi-
nant la mer, le tir au pigeon, dans ce merveilleux décor de lumière,
d'azur et de verdures, jouit d'une situation exceptionnelle. Au
204 LE SPORT
point de vue de son organisation, on peut dire qu'il répond à tous
les desiderata. Durant des années, l'initiative compétente de l'an-
cien secrétaire général du tir, le regretté Blondin, s'est appliquée
à en perfectionner l'installation clans les moindres détails ; il n'est
pas possible de trouver mieux.
Vous ètes-vous jamais surpris à rêver du bonheur ? Guidé
dans vos songes par la baguette magique de la fée poétique, vous
ètes-vous parfois laissé conduire jusqu'aux régions du bleu? Tout
ce que votre imagination s'est représenté de plus idéalement beau,
de plus charmant dans la fiction, vous le.trouverez réalisé au cercle
des Étrangers, dans ce joyau enchâssé dans un écrin de fleurs
odorantes et de feuillage parfumé. Construit dans une situation
sans pareille, il a pour vis-à-vis les collines éternellement vertes,
couronnées de monts, dont les sommets neigeux teignent de tons
argentés la voûte azurée, et, à ses pieds, les flots de la Méditer-
ranée viennent en ondes harmonieuses y mourir. Favori du so-
leil, il étincelle sans cesse sous ses rayons d'or et ses radieuses
caresses, rayons et caresses portés sur les ailes d'un sourire
aussi frais que parfumé. Dans le tir tout vous ravit en réalisme,
tout ce qui vous entoure vous incline, par un enchantement inévi-
table, aux charmes du beau vivre. Les shooters, en dehors de la
gloire d'avoir leurs noms inscrits en lettres d'or sur les plaques de
marbre dans l'intérieur du stand, sont attirés par la perspective
de toucher des sommes importantes et de gagner des médailles
d'or et des objets d'art d'une grande valeur. 11 n'est donc pas
étonnant, surtout dans les grands concours internationaux, qu'il
se présente, comme l'an dernier, 139 tireurs au tableau : chiffre
qui n'avait jamais été atteint.
Quelques-uns des grands fusils qui prennent part chaque année
à cette lutte de shooting, vraiment internationale, méritent une
mention spéciale.
LE TIR AU PIGEON DE MONTE-CARLO
205
La France est généralement représentée par : M. L. de Bertier,
un maiden à Monte-Carlo; M. Lecombe d'Elsloo, peu exercé encore
à tirer en public, mais qui doit remarquablement tirer à la chasse;
M. Begule, un assidu de nos concours, mais qui ne s'est pas
encore classé parmi les veinards ; M. Demouts, qui réussit
M. LE COMTE VOSS
principalement dans les handicaps; M. Galfon, qui ménage
toujours quelque surprise avec ses cartouches bordelaises qui
font merveille ; M. Doyen, un de nos grands chirurgiens, auteur
d'un magnifique ouvrage sur les maladies d'estomac, très en tir
et en voie d'éclipser « la Gloire de Reims», — c'est le surnom
de M. Verdavaine, qu'on voit toujours armé de sa pipe légen-
daire; MM. Maurice et Robert Gourgaud. Ce dernier a, dans Un
206 LE SPORT
match de cinquante oiseaux, prouvé des qualités de grand
tireur; les oiseaux étaient difficiles ; M. Lo, lauréat de plusieurs
bons prix ; M. Péru, un débutant ici ; M. de Tavernost, qui a de
bonnes performances; M. Ginot, qui, à son arrivée, a montré une
forme excellente et a dominé te champ, mais qui décline un peu ;
M. Béthune, un de nos bons tireurs de Roubaix, assez peu favorisé
jusqu'ici; M. le comte de Montesquiou, un nouveau qui promet;
M. de Luserna, un Niçois bien en tir ; M. de La Selle, qui fera son
chemin avec un peu plus de pratique ; M. Drevon, un de nos cracks
qui vient de prouver que quelques mois de repos ne lui ont rien
ôté de ses remarquables qualités.
M. Descharmays, qui vient de décrocher quelques timbales et
d'indiquer par là qu'il est en forme ; M. Paul Gervais, qui est très
en tir et vient de remporter la coupe de 5.000 francs au Hurlin-
gham, battant 75 tireurs. 11 gagnait aussitôt après la grande poule
et le fusil de 1.600 francs. On se souvient que, Tannée dernière,
il était quatrième dans le grand prix. Le comte Cioleck qui, par
suite de la lenteur de son second coup, voit tomber beaucoup de
ses oiseaux de l'autre côté de la grille, au grand désespoir des
preneurs du fusil, mais à la grande admiration de la galerie.
Les Belges : M. Louhienne, qui ne tire généralement qu'en Bel-
gique, s'est trouvé en bon barrage l'autre jour ; M. le chevalier
David, un de nos meilleurs pigeonniers belges, très en tir, a gagné
à Nice ces jours derniers; M. de Kniff tire bien, mais semble per-
sécuté par la déveine; le comte de ïlobiano tire très bien, mais
plus avantageusement dans les enceintes un peu larges ; M. For-
tamps, très bon champion de handicap sur les petites distances ; le
baron Léon de Dorlodot, le patron des tireurs, lauréat du grand prix
en 1885, très régulier dans son tir; M. de Montpellier, bon tireur,
un peu nerveux ; M. Van den Bosch tire habituellement à Spa avec
grand succès.
LE TIR AU IMf.EON DE MONTE-CARLO
207
Les Américains : M. Hory, venu spécialement de son pays où il
jouit d'une grande réputation; il a gagné deux prix en arrivant,
mais parait maintenant un peu moins en forme ; les frères Denny,
tous deux bons tireurs, surtout J. Denny; Rutherford, fusil sérieux
lui aussi.
M. CURLING
La Hollande n'est représentée que par M. Bareel, très en pro-
grès depuis Tannée dernière ; c'est un excellent fusil, qui a déjà
remporté quelque succès et qui avant peu prendra place dans les
premiers.
Les Anglais : M. Poutz, très apte à défendre sa c hance dans un
208 LE SPORT
handicap ; M. Scott, tireur difficile à classer ; M. Horton, même
observation ; M. Blake, fusil de premier ordre, qui mériterait
d'être favori dans un match de longue haleine avec M. Roberts ;
il a gagné le championnat universel.
M. Deshayes, grand tireur, un peu journalier selon ses nerfs ;
Moroden Gobb, bon tireur, surtout dans son pays; S. Fortescue,
ami du prince de Galles, intermittent ; M. Hall, bon tireur ; M. R.
G. Thomas, tireur adroit, à ne pas dédaigner dans les handicaps ;
Harrisson, bon tireur, le champion de Glasgow.
M. Halfort réussirait mieux en ne mettant pas de poudre noire
dans son coup gauche ; Roberts, tireur excellent, d'une régularité
invariable, a gagné le grand prix et a obtenu Ja troisième place
l'année dernière. C'est le vrai champion de l'Angleterre.
M. Garreik, bon tireur, un tireur qu'avantage au moins d'un
demi-mètre la longueur de son bras; M. Orchardson, très en tir et
bon à prendre dans le grand prix, tireur très rapide, ne laissant
jamais à l'oiseau le temps de devenir difficile; M. Sutclitfe tire très
bien, mais pas veinard; M. Iïeygak, grand lauréat de shooting,
surtout en Angleterre ; M. Barrow, bon tireur avec un calibre 28 ;
M. Roche, très bon fusil.
Les Allemands: le comte Voss a montré de très bonnes qualités,
très souvent, dans les grands barrages ; le comte Dankelmann a
très bien tiré à Spa, mais pourra perdre de ses moyens dans une
enceinte plus restreinte ; le comte Bernstorff, très bon tireur.
Autriche-Hongrie : le comte TrauttmansdorfF, tireur de beau-
coup de sang-froid, lauréat du grand prix, très en forme, très
habile à décrocher les oiseaux de retour ; le comte Erdody, très
bon fusil ; le comte Esterhazy, remarquable tireur à la chasse,
un peu impressionnable, a continué de tirer avec le plus grand
calme bien que son fusil ait éclaté par suite d'une cartouche de
poudre anglaise; M. Sibrick, très bon chasseur aussi, tire le
LE TIR AU PIGEON DE MONTE-CARLO
209
pigeon comme à la chasse, mais le tire avec beaucoup plus de
succès ; Oscar deVojnish, vainqueur au tir au pistolet et qui fait
également mouche au pigeon dans un match avec M. Paul Ger-
vais. 11 a fait une série de dix-sept.
Les Italiens : ils sont trente-cinq. Les principaux sont : MM. Ca-
lari, très en forme, ayant déjà gagné des prix et pouvant prétendre
au grand prix; M. Gayoli passe ajuste titre pour un des meilleurs
M. MAINETTO GlIIDO
champions italiens ; M. Galetti, vainqueur du championnat univer-
sel en 1891 ; M. Queirolo, vainqueur de plusieurs grands prix à
Milan; M. Gasapiccola, très bon fusil ; le marquis di Rudini, fils du
ministre, tireur à considérer dans les handicaps; M. Oiva, bon tireur
comme son frère ; Mainetto Ghido, fusil de bonne classe ; M. Gui-
dicini, lauréat de trois grands prix ; M. Guido Malfetani, très bonne
jeune recrue ; le prince de Gerale, bon tireur, un peu intermittent.
Le grand prix de Monaco date de 1872.
14
210
LE SPOHT
LAUREATS DU GRAND PRIX DU CASINO DEPUIS SA FONDATION
Amérique (L T
•S.)
. 1872.
M. G. L. Lorillard.
Angleterre
1873.
M. J. Jee V. C. C. B.
—
1874.
1875.
Sir W. Cal. Bart.
Capitaine Aubrey L. Patton
—
. 1870.
Capitaine Aubrey L. Patton
—
. 1877.
W. Arundell Yeo.
—
1878.
Cholmondeley-Pennel.
—
1879.
E. R. G. Hopwood.
Hongrie . .
1880.
Comte Michel Esterhazy.
Belgique .
1881.
Godefroy Camauer.
France . .
1882.
Comte de Saint-Quentin.
Angleterre
1883.
J. Roberls.
Italie . . .
1884.
Comte de Caserta.
Belgique .
1885.
L. de Dorlodot.
Italie . . .
1886.
Guidicini.
Italie . . .
1887.
Comte Salina.
Angleterre
1888.
Seaton.
Angleterre
1889.
V. Dicks.
Italie . . .
1890.
Guidicini.
Italie . . .
1891.
Comte L. Gayoli.
Autriche .
1892.
Comte Trauttmansdorff.
Italie . . .
1893.
Guidicini.
Autriche .
1894.
Comte Casimir Zichy.
Italie , . .
1895.
Benvenuti.
France . .
1896.
Henri Journu.
Italie . . .
1897.
G. Grasseli.
Angleterre. .
1898.
Curling.
France . . .
1899.
Moncorgé.
LAUREATS DU CHAMPIONNAT UNIVERSEL
(Qui se tire tous les 3 ans)
1883 R. J. J. Lafond.
1886 H. Cholmondeley-Pennel.
1889 Walter-Blake.
1892 Oreste Galeti.
1895 Mainetto Ghido.
1898 Le comte Voss.
LE TIR AU PIf.EON DE MONTE-CARLO
211
Après quatre jours d'une lutte acharnée, le comte Voss, tirant
sous le pseudonyme de V. Black, a gagné avec 25/29.
Le stand de Monte-Carlo est dirigé parle baron de Boissieu.
Le règlement et les programmes du shooting sont approuvés
par l'administration des bains de mer.
M. LE BARON DE DORLODOT
Après le tir de Monte-Carlo, qui est presque aussi parisien que
celui du Bois de Boulogne de Paris, viennent les tirs d'Ostende,
d'Aix-les-Bains, de Vichy, de Deauville, de Boulogne-sur-Mcr,
de Dinard, mais ils ne peuvent être comparés, ni de près, ni de
loin, aux tirs du Bois de Boulogne, de Monte-Carlo et de Spa!
212
LE SPORT
Il existe encore d'autres tirs au pigeon, mais ils sont trop insi-
gnifiants pour en parler. Je citerai cependant celui de Dieppe, qui
est peu suivi. La station balnéaire, malgré les immenses sacri-
fices que s'impose le fermier du Casino, pour le rendre agréa-
ble, est aujourd'hui abandonnée par le monde sélect qui, lassé par
M. G. CAMAUER
les exigences toujours croissantes des Dieppois, s'en est allé villé-
giaturer sur des plages plus hospitalières. On y rencontre cepen-
dant encore quelques bons fusils, notamment les princes Michel
et Grégoire Stourdza, le marquis d'Houdetot, le marquis de Val-
carlos, le prince Poniatowsky, le comte des Renaudes, le comte
B. de Boisgelin, etc.
LE TIR AU PIGEON DE SPA
Le tir au pigeon de Spa peut rivaliser avec celui de Monte-
Carlo, il est installé depuis sa création sur la plaine de la Sauve-
nière (champ de courses), d'où se déroule un splendide panorama,
qui s'étend à plusieurs lieues.
Il se trouvait autrefois (il y a plus d'un quart de siècle) devant
les tribunes du champ de courses, exécuté à peu près à l'empla-
cement actuel, ayant comme local le pavillon que la ville de Spa
avait envoyé à l'Exposition Universelle de 1880, à Bruxelles.
L'installation était assez primitive, mais, comme elle n'était
que provisoire, on ne pouvait pas faire mieux. Aujourd'hui, ce n'est
plus cela, car depuis 1892 on y a fait chaque année des amélio-
rations considérables ; aussi est-il luxueusement installé, et, grâce
à l'administration du cercle des Etrangers, il peut lutter avanta-
geusement, comme matériel de tir, confort et organisation, avec
les tirs de Monte-Carlo et de Londres.
2f
LE SPORT
Immense hall, avec ses corbeilles fleuries, salle d'armes, res-
taurant, cabinets de toilette, vestiaires, garage pour bicyclettes,
jardin, magnifique ground gazonné, etc., etc.; rien ne fait défaut
pour que ce tir soit la perfection même. Le tir, qui ne voyait jadis
que des tireurs belges, laissait alors beaucoup à désirer sous tous
les rapports ; les prix étaient insignifiants, les oiseaux de qualité
médiocre ; aussi assistait-on quelquefois à des barrages sans fin,
car les tireurs, dont la plupart sont encore aujourd'hui des fidèles
des stands, étaient presque
tous d'excellents fusils et
plus d'un s'est brillamment
distingué à l'étranger. Parmi
ceux-là citons : le baron de
Dorlodot, Camaiier (tous
deux vainqueurs du grand
prix de Monte-Carlo), comte
de Ribeaucourt, chevalier
Ivan de Donea, E. Wauters,
Arnold de Prêt, baron de
Villenfagne Fortamps, Idès
von Hoobrouck, Pinson,
comte de Robiano, Lucien
Monskes, Drugmann, van
Delft, marquis de Croix, baron H. van Havre, etc., etc.
Depuis 4887, l'administration du cercle des Étrangers est
arrivée successivement à des allocations de plus en plus impor-
tantes et à attirer à Spa les meilleurs fusils du monde entier.
De 30.000 francs en 1888, le budget du tir monte rapidement
à 40.000, 50.000, 60.000, 70.000 et enfin, en 1898, à 120.000 fr.
Et les pigeons, bàie-roeks et bisets français sont de tout pre-
mier choix.
M. VAN DEN BOSCH
LE TIK AU PICEON DE SPA
-215
Ajoutez à tout cela que les conditions pour prendre part aux
concours sont des plus avantageuses.
Les handicaps sont en majorité, les entrées sont minimes (5, 10
et 20 francs suivant l'importance des prix). Cependant, pour con-
tenter tout le monde, on fait quelques prix à distance fixe, et quel-
ques prix avec poules importantes (ceci pour les grands tireurs
dont le handicap est très chargé).
Aussi voit-on tous les ans le
nombre des concurrentir au fusil de guerre,
et, quoique membre du contre de quarte, il a toujours refusé de
tirer dans les assauts publics lorsqu'il y avait autre chose que de
rescrime au fleuret.
M. Beau vois-De vaux, qui est aujourd'hui un des escrimeurs les
plus connus, eut à ses débuts, alors qu'il n'avait pas encore beau-
coup paru en public, une histoire assez amusante. Un jour, après une
partie de chasse avec plusieurs escrimeurs, on proposa de faire un
assaut dans la tenue dans laquelle on se trouvait, c'est-à-dire en
vêtements de chasse et en bottes. Il y avait un amateur assez
connu — (surtout par la réclame qu'il se faisait) —qui ignorait le
nom de M. Beauvois-Devaux. Ses amis s'arrangèrent pour le faire
tirer avec lui: étant donné son large plastron, il pensa avoir une
victoire facile. — Mais, pendant un quart d'heure, ils tirèrent sans
être touchés ni l'un ni l'autre : toutes ses attaques étaient parées,
mais Beauvois-Devaux ne ripostait pas ; ses attaques, trop courtes,
arrivaient à frôler sa veste sans toucher. — Enfin, quelqu'un dit :
faites les six derniers. L'adversaire de Beauvois-Devaux se
récria.
Ils étaient restés un quart d'heure sans se toucher ! — En moins
d'une minute, pourtant, développant alors à fond, M. Beauvois-
Devaux le toucha par six dégagements dedans. (Sa corpulence
fait qu'on se trompe beaucoup sur la distance.) Ces choses-là
arrivent quelquefois en escrime. On se plante devant un tireur
sans défiance ; à peine en garde, on est boutonné. On est à peine
consolé de ce premier échec que la pointe du fleuret vient encore
s'incruster au beau milieu du plastron, on persiste, et à la tin
on termine l'assaut avec un gilet dont on se souvient toute
sa vie.
228
LE SPORT
Depuis, cet amateur (qui d'ailleurs, escrime à part, est un
excellent garçon, et fait de belles et bonnes armes sans être bien
fort) a renoncé à tirer en public. — Rencontrant quelques jours
après M. Beauvois-Devaux dont on lui avait dit le nom, — il lui
dit d'un air triste : «Ali ! vous vous êtes joliment f... de moi ! »
M. G. BREITTMAYER
Les aptitudes physiques, jointes à un véritable amour de l'es-
crime, ont fait de M. G. Breittmayer un des plus forts gauchers
de Paris. Grand, svelte, jeune — il est né en août 1860, — M. G.
Breittmayer est venu, par une série de succès dans les assauts, con-
firmer sa réputation. Son talent d'escrimeur est un talent complexe
fait de qualités qui d'ordinaire se contredisent, et piqué çà et là
de quelques défauts dont il arrive à tirer parti.
L'épée à peine engagée, vous reconnaissez d'emblée que vous
avez devant vous un homme rompu à toutes les surprises.
Élève des professeurs Boyer, Chazalet, Midelaire et Rue, la
leçon d'armes qu'il prend depuis l'âge de dix ans est pour Breitt-
mayer un passe-temps favori. 11 fait de l'escrime aujourd'hui au
230
LE SPORT
Cercle d'escrime de larue Taitbout, à TÉcole d'escrime française ;
partout il rencontre de bonnes amitiés ; il va partout : a couru le
monde ; des mines d'or da Transvaal aux mines de pétrole de
M ne pEPPA LWERNIZZI
Crimée. Talent supérieur d'organisateur : a le sens, le génie du
« numéro » ; Molier lui doit ses meilleurs et le Cercle d'escrime son
dernier succès avec M ,lcs Peppa Invernizzi, de l'Opéra, et Matliilde
Salle, en chevalier Saint-Georges et chevalière d'Eon, qui obtinrent
M. G. BREITTMAYER 231
toutes deux pendant cette soirée inoubliable un véritable triomphe.
C'était justice, car jamais, au grand jamais, on n'avait mieux fait et
on ne fera mieux. Chez Molier, il reconstitua avec son frère la
fameuse rencontre de Jarnac etde la Châtaigneraie ; rencontre qui
stupéfia les invités de Molier, par l'habileté et l'adresse avec
leequelles les deux frères manièrent l'épéeà deux mains, et par la
légèreté avec laquelle Jarnac porta, à ce bravache de la Châtaigne-
raie, le coup qui lui coupa le jarret.
Adroit à tous les exercices du corps qui nécessitent de la sou-
plesse, M. C. Breittmayer est la personnification du gentleman pas-
sionné pour les différentes variétés de sports, même pour celui qui
consiste à arrêter les chevaux emballés. C'est même en se livrant à
ce genre d'exercice dans l'avenue du Bois de Boulogne qu'il eut
l'épaule démontée. Cela ne l'empêchera pas de recommencer à
la première occasion, seulement il rectifiera son jeu, afin de ne plus
être touché.
En matière de duel, ses avis, fort recherchés, valent un arrêt,
aussi presque toujours arrange-t-il l'affaire ; le terrain n'est que
pour lui. Empressons-nous de dire cependant que ce n'est pas un
bretteur, et que si trois fois il a dû mettre flamberge au vent, c'est
parce qu'il ne pouvait pas faire autrement sans paraître reculer.
Directeur du combat dans le duel Pini-Thomeguex, devant cinq
cents personnes, Breittmayer a su, par sa fermeté, tenir le
public en respect et, par son sang-froid, éviter uneissue tragique.
Comme tireur, M. G. Breittmayer est fort élégant ; son jeu est
souple et délié ; il recherche de préférence les jeux brillants et dif-
ficiles ; doué d'un sang-froid extraordinaire, il tire avec n'importe
qui; tousles Italiens qui sont venus à Paris , en commençant parle
chevalier Pini, se sont mesurés avec lui, et ce dernier fut légère-
ment blessé dans un de ces assauts. Aussi habile à l'attaque qu'à
la riposte, il assure franchement le coup de bouton en félicitant
232 LE SPORT
son adversaire de cette heureuse prise d'armes. Son jeu est telle-
ment vigoureux, tellement à surprises, que la plupart des maîtres de
Paris hésitent à risquer leur réputation, en tirant en public avec lui.
Toujours à la recherche de quelque chose de nouveau, et
trouvant que l'escrime cédait à la concurrence des sports nou-
veaux, auxquels la mode crée une prospérité factice, un succès
plus brillant que durable, il eut l'idée, pour réveiller cet art qui
sommeillait, de créer à Paris un tournoi international d'escrime.
Cette idée a été favorablement accueillie par le monde des armes, et
le tournoi international d'escrime, qui constitue en France une
innovation de vaste envergure, eut lieu du I er au 7 juin 1896, le jour
au Jardin de Paris, le soir au Nouveau-Cirque. Breittmayerfut classé
dans les premiers aux deux tournois du Figaro et entre temps a
été deux fois second aux tournois internationaux de Bruxelles et
Lille. llespère encore être sur ses jambespour, en 1900, participer,
le fleuret à la main, aux fêtes internationales d'escrime que Ton
nous promet. Enfin, pour finir avec ce brillant tireur, disons qu'il
est membre du Comité delà Société d'encouragement de l'escrime,
et qu'il a fait, en 1897, l'ascension du mont Blanc.
AD. CORTHEY
Qui ne connaît Ad. Corthey? 11 n'y a pas de bonne séance
d'armes sans lui et le cliquetis des fleurets l'attire —comme les
braves le bruit du canon.
Né à Lausanne en 1834, Corthey, qui a 65 ans aujourd'hui, est
sans contredit un de nos plus remarquables fleurets. Sa vigueur
est extraordinaire. C'est un grand gaillard du reste, très solide-
ment charpenté, aux grands yeux noirs éclairant un visage éner-
gique, mais plein de bienveillance.
La caractéristique de Corthey, c'est l'activité.
234 LE SPORT
A l'âge de neuf ans, il entrait dans un gymnase et menait de
front l'éducation du caractère et celle de l'intelligence.
Les progrès que fit Gorthey furent rapides; il avait compris de
suite que la gymnastique était le préambule et le complément de
tous les exercices de sport.
Quand on a vu l'armée de ces jeunes audacieux qui fréquentent
les gymnases de Paris s'élancer aux mâts, se suspendre aux cordes
qui nagent dans l'espace, marcher à la voûte sur ces lignes aux
inflexions multiples, sauter, franchir d'un bond ces obstacles qui
effrayent, puis, après la lutte et les audaces aériennes des trem-
plins, jouer avec la masse, les haltères et les barres de fer,
courir en se repliant sur soi-même, danser comme le gladiateur de
Rome, on comprend que le corps ainsi façonné, tordu, rompu,
assoupli, fortifié, se trouve admirablement préparé pour les appli-
cations variées de la vie du sport.
Eu même temps qu'il travaillait la gymnastique, Corthey
s'exerçait au tir au pistolet d'abord, à celui de la carabine ensuite,
et enfin à celui de Tare où il obtint plusieurs récompenses,
dont un l ftr prix; cela n'a rien d'extraordinaire pour un compatriote
de Guillaume Tell. Le voisinage du Léman le conduisit à faire du
canotage. En France, ou se complaît avec une certaine naïveté dans
des préjugés nombreux et très profondément enracinés contre le
canotage, on ne veut voir dans le canotage, même pour le fils d'un
prolétaire, que des occasions d'oisiveté, bonnes tout au plus à
façonner des flâneurs; la Suisse ne procède pas ainsi. Elle sait
trop bien quel parti on peut tirer des hommes courageux, adroits
et forts; aussi encourage-t-elle de ses sympathies tous ces jeunes
gens qui se livrent à ce genre de sport. Le canotage en Suisse
n'est pas un jeu, c'est une occupation sérieuse, un enseignement
qui a ses disciples, ses règlements et ses encouragements.
Dès qu'il fut familiarisé avec le canotage, Corthey, qui voulait
AD. CORTHEY 235
pratiquer tous les sports, apprit la lutte, la boxe française et
anglaise, l'escrime du fleuret et du sabre et l'équitation. Il n'a
négligé qu'un seul exercice, celui du patin. Je n'oserais pas l'affir-
mer, mais je crois bien que son indifférence pour ce sport provient
de ce qu'il est plutôt en France un plaisir de représentation qu'un
exercice. On ne peut aimer à patiner que là où le climat permet de
longues promenades sur la glace, des explorations de villégiature,
des voyages même. Le plaisir naît alors de rétendue et delà vitesse
des courses; car c'est quelque chose que de pouvoir, sans se fati-
guer, parcourir l'espace avec la rapidité du cheval au galop.
Après avoir parcouru toute la gamme sportive, Corthey s'est
arrêté à la boxe et à l'escrime, ce sont les deux sports qu'il pra-
tique journellement, et dans l'un comme dans l'autre il passe pour
un adversaire extrêmement difficile.
La vigueur, ce n'est pas ce qui manque à Corthey. Il a des
jambes d'acier qui se détendent comme des ressorts, une main
d'une légèreté inouïe et des poumons de cheval de course. Il fait
montre encore d'un jugement très sûr et d'un à-propos remar-
quable. Il attaque et riposte avec une égale supériorité. Il prend
le contre et le double contre de sixte et riposte souvent alors par le
dégagé dans la ligne basse.
Non content d'être un escrimeur complet, Corthey est encore
un travailleur. C'est à lui qu'on doit la création des assauts histo-
riques. Celui qu'il organisa, il y a quelques années, au Cirque
d'été, a émerveillé tout le monde. Il a écrit plusieurs ouvrages sur
l'escrime, entre autres le Fleuret et rÉpée, un traité d'escrime à la
baïonnette et récemment un volume sur VEscrime à travers les
âges.
Nous devons encore à ce sportsman la création de l'épée qua-
drangulaire pour le duel et l'assaut et une baïonnette toute nou-
velle, pour remplacer celle du fusil Lebel, et en collaboration, avec
436
LE SPORT
M. Gaston Aridrieu, un sabre de cavalerie qui sera avant peu,
croyons-nous, adopté par l'armée.
M. Cortliey est un des rares sport smen qui n'ont point d'enne-
mis; la loyauté de son caractère, sa modestie, sa science profonde
de l'escrime sont unanimement appréciées.
HENRY GERVEX
De taille moyenne, d'une physionomie très expressive et éclairée
par des yeux vifs et doux à la fois, les cheveux châtain foncé qu'il
porte courts, une barbe à la Henri III dessinant une lèvre fine et
ironique, tel est Henry Gervex, le grand peintre portraitiste à la
mode.
Très communicatif et plein d'aménité, courtois, bienveillant
et, ce qui ne gâte rien, spirituel, Gervex est très aimé dans tous
les mondes, surtout dans celui de l'escrime, où il ne compte que
des amis.
238 LE SPORT
Le jeu de ce grand artiste auquel nous devonstant de belles toiles
est ferme et régulier; c'est le classique porté à son plus haut degré.
Doué d'une grande énergie, il est infatigable sous les armes. Il a le
poignet bien placé et sa parade a cela de bon qu'il la varie avec
facilité, passant du simple au contre et du contre au simple.
Quand il attaque, ses coups sontportés avec une étonnante jus-
tesse; ce qu'il réussit admirablement surtout, et avec la vitesse
la plus surprenante, c'est dans la ligne de quarte, la pression en
marchant, suivie d'un coup droit, coup qu'il prépare, on ne peut
mieux, par les engagements de quarte et de tierce. Bien rarement
on lui pare, à moins que l'on ne connaisse d'avance son extrême
vitesse.
Très habile à lire à première vue le jeu de son adversaire,
Gervex attaque avec beaucoup d'à-propos par quatre ou cinq
feintes de coupés, mais si son adversaire lui est supérieur, il mo-
difie immédiatement son jeu.
Henry Gervex est un de nos rares tireurs qui aient le mieux
compris que toute la science de l'escrime résidait dans l'étude du
plastron : aussi chaque jour le voit-on plastronner à la salle
d'escrime de la rue Taitbout avec l'un ou l'autre des professeurs.
Gervex est un modèle d'assiduité, de zèle, de docilité, d'exacti-
tude. Pour qu'il manquât sa leçon un seul jour, il faudrait qu'il fût
atteint de paralysie. Il plastronne, il fait assaut selon la volonté
du maître sans jamais se permettre la moindre observation, écou-
tant bien, essayant d'exécuter mieux et s'appliquant toujours. Il
va sans dire que des progrès journaliers sont la conséquence d'une
telle façon. Pour être exact, il faut ajouter que depuis quelques
temps Gervex, pris par de grands travaux de peinture, qui ont
nécessité plusieurs voyages en Russie, délaisse un peu la salle
d'armes ; mais il y reviendra, car il aime les armes.
Avez-vous remarqué comme moi que les goûts, que les habi-
HENRY f.ERVEX 239
tudes donnent à la physionomie, au caractère, à ^a démarche une
allure et un caractère tout particuliers. Il est certain par exemple
([ue l'auteur de Roi la et de vingt autres chefs-d'œuvre a bien l'air
d'un homme d'épée. Non pas certes qu'on le prenne pour un spa-
dassin ou pour un foudrede guerre, ce qui n'est pas la mêmechose.
Comme tous les hommes très forts, il a le sentiment de sa force.
Ce n'est jamais un tireur émérite qui provoquera une rencontre.
Il ne la fuira pas, et Gervex est là pour le prouver, lui, qui s'est
battu plusieurs fois, pour faire comme les autres; mais, sans tran-
siger avec l'honneur, il fera tout ce qui dépend de lui pour l'éviter.
Donc, avec sa barbe Henri IN, avec ses vestons élégants dont la
boutonnière est ornée de la rosette d'officierde la Légion d'honneur,
Gervex a bien Pair d'un homme d'épée. Cette qualification d'homme
d'épée donnée aux escrimeurs me remet en mémoire l'idée plus
que folle qui avait germé, il va quelques années, dans le cerveau de
quelques mondains, à la tête desquels se trouvait ce pauvre
Bachaumont, qui voulaient fonder en France une association for
discourayement ofduelling, telle qu'elle existe au delà du détroit
où elle compte, parmi ses adhérents, de nombreuses notoriétés de
l'aristocratie, de l'armée, de la magistrature et du haut com-
merce.
Commeil fallait le prévoir, cette idée n'eut aucune suite, etj'en
félicite mon pays. Ce que n'a pu détruire le cardinal de Richelieu,
qui, lui, ne regardait pas aux moyens pour arrivera ses fins, ne pou-
vait pas être aboli par la simple croisade de pacifiques philan-
thropes. Le meilleur moyen de combattre le duel, c'est de pro-
pager fart de l'escrime. Le jour où tout le monde saura tenir une
épée, les rencontres nées d'un faux amour-propre seront infiniment
plus rares. On ne verra plus ces promenades à main armée, sous le
nom de duel, qui n'ont d'autre but que de satisfaire la galerie, et le
duel reprendra tout son prestige et toute son efficacité. 11 n'est
240
LE SPORT
rien de tel qu'un homme qui a fait ses preuves pour se montrer
circonspect en matière de cartel, et ceux qui se battent le mieux
sont justement ceux qui se battent le moins.
Henry Gervex n'est pas seulement un homme d'épée. C'est encore
un tireur au pistolet et, horresco referens, un bicycliste! ! !
ERNEST JUDET
Homme d'épée, homme de cheval, homme de sport, M. Ernest
Judet est également homme de lettres. Chef du service politique
au Petit Journal, M. Ernest Judet est certainement le premier,
entre ses pairs, de ce directoire que préside, avec son génie d'in-
venteur et son expérience d'homme d'affaires, M. Marinoni.
C'est avec le professeur Laurent que M. Judet a fait ses pre-
mières armes, et c'est M. Emmanuel Arène, un de nos plus bril-
lants hommes de plume, mais un piètre homme d'épée, qui a su
apprécier le premier sa méthode. Il Ta même appréciée à trois
reprises différentes, car il fut touché chaque fois dans ses trois
rencontres avec son adversaire.
M. Ernest Judet est un tireur de tempérament, bien pris et d'une
grande agilité. Son jeu, excessivement difficile, a une très grande
rapidité. Il fait grand honneur à son maître qui le tient d'ailleurs
16
242 LE SPORT
en haute estime. Il aime l'escrime et la travaille comme pas un.
Bien placé en garde, il sait attendre le moment favorable au lieu
de dissiper sa vigueur en efforts inutiles.
Avec beaucoup d'à-propos, il pare les attaques très sévèrement,
en ajoutant au besoin une légère retraite de corps, et riposte du
tac au tac avec une grande rapidité. Quand l'occasion se présente,
il saisit son adversaire dans sa préparation, et fournit une attaque
à fond qui manque rarement son but. Il n'interrompt jamais une
phrase, quelque longue qu'elle soit, et la termine presque toujours
heureusement. Il tente souvent la demi-attaque pour revenir et
amener des contre-ripostes qu'il exécute d'ailleurs d'une façon
très brillante.
M. Ganclerax, mon camarade de la salle Gain, a tracé de M. Ju-
det un portrait que je lui demande la permission de reproduire, car
je ne saurais mieux faire.
Grand, svelte et bien membre ; les cheveux blonds, taillés en
brosse ; l'œil bleu clair et la moustache pâle, dans le visage hâlé
d'un homme de plein air. Plus jeune d'aspect que ses quarante
ans : le même, à peu près, que lorsqu'il entrait à l'École normale,
en 1873, le premier de sa promotion. L'aisance, la promptitude et
la vigueur d'un corps entraîné à tous les sports ; la tournure et
l'allure d'un officier de cavalerie en bourgeois, — dragon ou cui-
rassier ; là-haut, derrière le pince-nez, la lumière d'une intel-
ligence limpide et le rayon d'une volonté nette : — ainsi nous ap-
paraît aujourd'hui le chef du service politique au Petit Journal.
Ses articles, signés Tristan, sont d'une tenue, à l'ordinaire, qui
ne déparerait pas les plus « grands » journaux ; mais, lors même
qu'il n'écrit pas, il est présent, agissant, et ce n'est pas seulement
pour le bien de la maison, le plus souvent, mais pour le bien pu-
blic. Il est l'âme de cet organe en quelque sorte national ; et si l'on
peut différer d'opinion avec lui sur le principe et même, de temps
ERNEST JUDET 243
en temps, sur les faits de la politique intérieure, au moins lui recon-
naît-on, d'un commun accord, une belle qualité d'âme française.
Il ne fait pas métier d'interviewer ; mais il a raconté, avec leur
permission, deux entretiens que lui avaient accordés ces person-
nages : le prince de Bismarck, après sa disgrâce, et le pape
Léon XIII, à la veille de l'Encyclique sur les choses de France,
Deux interviews — disons mieux, s'il vous plaît : deux entre-
vues — qui, dès maintenant, appartiennent à l'histoire !
En dehors des journaux, il n'a publié, ce normalien, qu'une
petite brochure : un éloge raisonné des nouvelles fortifications de
la France, élevées par le général de Rivière après la guerre de 1870,
abri derrière lequel nous avons recommencé de vivre. Et d'autres,
sans doute, qui ne pouvaient ignorer son œuvre, ont payé le gé-
néral de la plus rigoureuse ingratitude ; M. Judet l'a salué comme
le Vauban moderne.
Universitaire et dispensé du service en temps de paix, j'ai dit
que, pour son plaisir, il y a quinze ans, il avait fait un premier
stage dans l'artillerie, à Grenoble. Ayant les intérêts qu'il a main-
tenant dans la vie civile, notre confrère a demandé comme une
grâce, il a obtenu d'être attaché à une batterie qui accompagne
une brigade de cavalerie indépendante sur la frontière de l'Est.
Sept heures — le temps de rejoindre — avant une déclaration
de guerre — l'avantage d'être bien informé ! — il quittera le bu-
reau du Petit Journal pour être, avec les camarades, où l'on doit
être une heure après. Il s'est battu naguère, une première fois, à
Tépée, avec M. Camille Dreyfus, directeur de la Nation ; il a tou-
ché son adversaire ; en ce temps-là, il ne savait pas tirer.
Depuis, il a eu l'imprudence d'apprendre ; et, comme nous le
disons plus haut, il a touché trois fois, tout de même, en trois ren-
contres successives, au cours de sa campagne contre l'opportu-
nisme en Corse, M. Emmanuel Arène.
9.U
LE SPORT
Au pistolet, il fit ses débuts aux dépens de M. Jean de Bonnefon.
Il est encore intact ; allons, tant mieux ! Pour un journaliste,
en somme, il a bonne figure ; et bien des gens, qui n'aiment pas la
profession peut-être, excuseront la visite que lui a faite, lors de ce
duel, S. E. l'ambassadeur de Russie.
/ &
LE DOCTEUR HERMEÏ
Qu'il neige, qu'il vente ou qu'il pleuve ! vous êtes certain de
voir, chaque matin, le D r Hermet faire son entrée au Bois, au petit
galop de son cheval. Homme de tous les sports, le docteur les pra-
tique tous avec la même ardeur, et ses loisirs sont en entier con-
sacrés aux exercices du corps, qui préparent, plus qu'on ne le
pense, aux carrières utiles et brillantes de la société.
De taille moyenne, le sang fouettant la peau du visage, sec,
nerveux, avec sa fine moustache, Hermet a plutôt les allures d'un
officier de cavalerie en bourgeois que d'un savant docteur.
Issu d'une des meilleures familles d'Auvergne, ce sportsmah
LE SPORT
est devenu rapidement, à Paris, l'un des médecins auristes les plus
connus ; sa science d'abord, son goût et son mérite ensuite, comme
homme de sport, n'ont pas peu contribué à lui créer de nom-
breuses relations dans la haute société.
Le D r Hermet est du reste d'une parfaite courtoisie de ton
et de manières. C'est le type du sportsman de la bonne école.
Élève de la salle Caïn, une des meilleures salles de Paris, le
talent du D 1 Hermet comme escrimeur est un talent complexe, fait
de qualités qui d'ordinaire se contredisent et piqué çà et là de
quelques défauts, dont il arrive à tirer parti.
L'épéeàpeine engagée, vous reconnaissez d'emblée que vous
avez devant vous un homme rompu à toutes les surprises.
L'engagement est fin, et c'est presque avec indolence que Hermet
prend le dessus ou le dedans des armes. Ne vous y laissez pas trom-
per. Cette indolence est apparente et n'a pour objet que de saisir
vos préférences, et, par la tentation de ce laisser aller, de tâter
votre tempérament. Le corps effacé, la tête en avant, la main un
peu basse, la garde trop grande, avec la pointe du pied droit en
l'air, voilà, je ne dirai pas l'attitude, car l'attitude implique une
stabilité, un maintien, une assise que vous ne trouverez pas dans
ce jeu ondoyant, où les fugues ont de l'à-propos et où la franchise
a de l'imprévu.
C'est un jeu tout personnel qui ne ressemble à celui de personne,
c'est un tireur presque insaisissable.
Il semble insaisissable, en effet : il marche, il rompt, il est hors
de portée, il est sur vous, et la témérité de telles évolutions est
annulée par la finesse de l'à-propos et la rapidité électrique de
l'exécution. Ajoutons un sentiment exquis du fer, une main juste,
la loyauté du coup de bouton poussée parfois à l'extrême, et vous
aurez l'homme.
Avec ce caractère, la phrase est courte et le style est à surpri-
LE DOCTEUR IIERMET 247
ses ; mais les reprises se serrent, et l'assaut ne languit jamais. Les
coups sont simples et d'une exécution parfaite : engagements avec
coupés sur pointe, menacés suivis de une deux, telles sont les
bottes que leD r Hermet affectionne.
Illes affectionne, mais il les réserve.
Tel est le tireur, original et tout personnel, qui a toutes les
audaces, semble ignorer la fatigue et connaît comme personne les
ruses, les témérités et les prudences de ce bel art, qui consiste,
comme on Ta dit à donner et à ne pas recevoir.
Le docteur est également un tireur au pistolet de mérite et un
homme de cheval. C'est un cavalier expérimenté et connaissant
son affaire. Tout jeune le docteur a été mis à cheval, et, dès qu'il a
su se tenir, on l'a lancé à travers champs. Cet enseignement est le
seul vrai : car c'est là qu'il faut que l'apprenti cavalier se mette,
bon gré mal gré, dans sa selle, autrement gare la casse, la sépa-
ration ne se fait pas attendre ; il est vrai qu'à vingt ans avec une
chute on passe partout.
Il prend ainsi la solidité, base première de toute équitation, la
sûreté de la main et surtout le sentiment du train, sans compter
l'audace le sang-froid nécessaire pour aborder sans crainte et
avec justesse un obstacle sérieux.
Cette équitation large et usuelle est tellement affaire d'habitude,
que le docteur s'y livre aujourd'hui avec habileté, et aussi avec
une liberté de faire que l'on ne trouve plus chez les cavaliers de
nos jours qui ignorent les périlleux déduits du fullery.
La chose n'est pas bien étonnante, car de nos jours l'équitation
n'est plus qu'un corollaire insignifiant et facultatif de l'éducation.
Aussi nos jeunes gens montent-ils à cheval beaucoup trop tard,
n'ayant point reçu ce premier enseignement de l'enfant, si précieux
que rien ne peut le remplacer. Ils sont conduits au manège une fois
par semaine ; ils montent. Dieu sait, sur quels chevaux et avec
LE SPORT
quels préceptes ! D'un côté, la pratique du cheval fait absolument
défaut; de l'autre, renseignement n'existe pas. Aujourd'hui, si nous
pouvons citer encore quelques hommes de cheval, c'est grâce à
cette éducation première dont nous parlons, c'est-à-dire à la fré-
quentation des manèges dont l'enseignement a formé le plus grand
nombre de nos cavaliers ayant une notoriété reconnue.
JEAN BERAUD
Jean Béraud est un studieux en armes ; et, quoique n'ayant pas
encore vieilli sous le plastron, il n'en est pas moins un tireur des
plus élégants et des plus habiles. Ce sportsman, dont le talent
comme peintre est incontesté et incontestable, excelle, du reste,
dans presque tous les sports.
Il ne faut pas croire que l'escrime nuise au talent du peintre.
Cet art, composé tout d'équilibre, ne saurait en rien nuire à la
250
LE SPORT
délicatesse de main qui distingue ce maître. Du reste, il compte,
dans la famille des artistes, d'illustres ancêtres Raphaël : était un
escrimeur de primo cartello ; Benvenuto Cellini, Velasquez, Sal-
vator Rosa maniaient l'épée avec une grande perfection et avec
une grande habileté.
Lespagnolet Ribera, qui a été tué en duel, passait avec raison
pour la plus célèbre spada de toutes les Espagnes ; et, sans re-
monter si haut, n'avons-nous pas de nos jours une foule d'artistes
aussi célèbres comme tireurs que comme ciseleurs, comme
peintres et comme statuaires ?
La liste est longue, et si, au lieu de faire l'histoire du sport, je
faisais l'historique des salles d'armes de Paris, j'aurais encore
bon nombre de portraits à donner qui prouveraient, ainsi que je le
dis plus haut, que l'escrime ne nuit en rien au talent du peintre et
du statuaire.
Jean Béraud, dont les allures rappellent Bussy d'Amboise, a
toutes les qualités physiques des anciens preux. Sa figure mâle
respire l'énergie, la volonté et la courtoisie ; une moustache noire
et soyeuse est fièrement campée au-dessus de sa lèvre aristocra-
tique; de taille élancée, c'est le type accompli du parfait gentil-
homme.
Tireur élégant, Jean Béraud sait profiter fort habilement des
fautes commises; ce qu'il préfère surtout, c'est de voir son adver-
saire l'attaquer, car il excelle dans la parade et la riposte, en variant
avec le coup de temps. La souplesse de son poignet, l'habileté
de son doigté, lui permettent d'exécuter avec une rare préci-
sion et une rapidité étonnante le battement de sixte par change-
ment de ligne en marchant ; le dégagement en quarte ne lui est pas
non plus désagréable.
A des aptitudes physiques naturelles et une intelligence rare
Jean Béraud joint une connaissance très grande de l'art de l'es-
JEAN BËRAl'I) 2oi
crime et une science telle qu'avant peu il arrivera à occuper dans
le monde de l'escrime la place qu'il occupe dans le monde de la
peinture, c'est-à-dire une des premières places.
Doué d'une très grande amabilité et d'une courtoisie exquise,
JeanBéraud, ce grand artiste auquel nous devons tant de belles
toiles, compte beaucoup d'amis dans tous les mondes.
Son existence est des mieux remplies ; ses loisirs sont rares.
Force lui est de compter avec parcimonie les moments dont il
peut disposer. Aussi son professeur d'escrime se plaint-il souvent
de ne pas voir son élève lui consacrer plus de temps.
La leçon d'armes est pour Béraud un passe-temps favori. Dès
qu'il a le fleuret — pardon! l'épée — à la main, son visage s'illu-
mine et devient radieux. Il avait bien fait de l'escrime autrefois
mais sans frein et sans mesure.
Il s'était acquis un de ces jeux irréguliers, qui peuvent être
embarrassants, surtout sur le terrain, mais dont un véritable
escrimeur a toujours raison. Ces jeux-là n'intéressent personne ;
on en rencontre des milliers de ce genre, aujourd'hui surtout que
tout le monde se croit homme d'épée. Aussi, comprenant qu'en
fait d'art on n'atteint la perfection que par l'étude, il s'était pro-
mis, dès que l'occasion s'en présenterait, de prendre des leçons
sérieuses.
Comme c'est l'épée qui l'a séduit, il s'est adressé à Baudry et,
depuis qu'il est son élève, sa place est marquée parmi les amateurs
sérieux, et il apporte en armes la volonté qu'il met en tout ce qu'il
étudie ; il a voulu être tireur et il est devenu tireur de mérite.
Bien que tireur d'une force réelle, il ne participe jamais aux
assauts ; de sorte que c'est seulement lorsqu'il engage une lutte
sans importance avec son professeur ou ses amis qu'il est permis
d'apprécier son jeu et de l'analyser. Il tire pour tirer, bien plus que
pour briller, et c'est peut-être à cette insouciance du coup de
252
LE SPORT
bouton qu'il doit de fournir presque toujours des assauts remar-
qués .
Non content d'être un de nos plus grands peintres, JeanBéraud
a voulu être un sportsman dans toute l'acception de ce mot. C'est
encore un ami sincère et par-dessus tout un gentleman accompli.
GASTON ANDRIËU
Grand, large, puissant, taillé en pleine chair. Cependant ses
formes herculéennes ne nuisent en rien à sa souplesse et à sa
vivacité. Le vrai type du Gaulois dans le meilleur sens du mot, et
s'il n'en restait qu'un en France, ce serait lui. Du reste, quoique né
à Paris, il est originaire de l'Aveyron, ce coin des Gévennes qui a
été le dernier à se rendre à César. Les vainqueurs de Rome
s'écriaient : — Nous ne pouvons avoir qu'une crainte, c'est que le
ciel nous tombe sur la tête.
Gaston Andrieu dirait sans doute :
— Une seule chose peut me faire peur, c'est de froisser un ami.
Quant à ceux qui lui chercheraient querelle et le forceraient à
fermer la main qu'il tend si volontiers ouverte, cette imprudence
ne serait pas pour eux sans quelque danger, car il a le poing dur
254 LE SPOKT
et exercé selon la mode des boxeurs anglais à frapper sur le ballon
(boxing-bag), et sur le sac de sable. Aussi, malheur au nez qui se
substituerait au sac ou au ballon ! M. Andrieu n'est du reste pas
exclusivement boxeur à l'anglaise et à la française : vigoureux
tireur d'épée, — il Ta prouvé sur le terrain, — il cultive assidû-
ment le fleuret, le sabre, le pistolet. 11 a beaucoup fréquenté le
tir Gastinne-Renette, et Ton se souvient des séances du cirque
Molier, où il imita au pistolet les exercices d'Ira Paine. Enfin,
Gaston Andrieu adore la chasse et le cheval, qu'il pratique
depuis l'enfance. Il ne se contente pas de faire des armes... il en
fabrique. En collaboration avec Ad. Corthey, il a créé un sabre de
cavalerie qui, quoique de forme moderne et nouvelle, possède
toutes les qualités des épées de la Renaissance, sans en avoir les
inconvénients. C'est qu'il les connaît bien, ces épées qui flam-
boient si magnifiquement dans la main des Russy, des Chicot
et autres héros d'Alexandre Dumas. On s'en doute en visitant sa
collection d'armes, et il Ta prouvé dans les assauts historiques
donnés par la Société d'encouragement de l'escrime et où il
portait si crânement le justaucorps d'un capitaine d'aventures de
répoque Henri III ou le pourpoint du comte de Montmorency.
E. BRUNEAU DE LABORIE
Ancien président de la Société la Jeune Epée, membre du
comité de la Société d'encouragement de l'escrime, président du
Boxing^Club de France.
Très grand de taille, de très grande allure, très svelte, quoique
de très belle prestance, très modeste, quoique très jeune. A la
parole extrêmement douce et le poing extrêmement dur. En assaut
de boxe anglaise et en public, renverse son adversaire d'un seul
coup, avec l'intime persuasion de ne l'avoir touché que du bout de
son gant.
Cette illusion spéciale ne l'empêche pas d'avoir dans toutes les
circonstances graves un sang-froid imperturbable. Adore la chasse,
-256 LE SPORT
mais trouve le lapin de nos contrées trop petit et trop timide .
Aussi lui préfère-t-il le tigre et le rhinocéros.
Cette préférence marquée pour ranimai qui se défend quand on
l'attaque l'a entraîné dans des voyages beaucoup plus lointains que
Ton pourrait le supposer en raison de son âge .
A collaboré, comme son ami Gaston Andrieu, aux assauts histo-
riques de la Société d'encouragement. On l'y a vu tantôt représen-
tant un mousquetaire, tantôt sous le costume de la Châtaigneraie r
l'adversaire de Jarnac. Dans ce dernier rôle, et ayant été désarmé,
avait trouvé un moyen ingénieux de reprendre ses armes. Il avait
commencé par prendre son adversaire lui-même, l'avaitjeté en l'air
et était allé ensuite tranquillement ramasser son épée. N'a pour-
tant pas eu encore besoin sur le terrain de recourir à ce moyen
extrême, sa bravoure calme lui donnant un avantage suffisant.
En tout cas, et grâce à un travail intelligent et soutenu, ne
tardera pas à devenir un de nos plus redoutables escrimeurs
s'il n'arrive pas à mépriser ce mince joujou comme arme de
combat, de même qu'il dédaigne le lapin comme objet de
chasse.
IL ' v >t '
ANDRE POUGET
L'ancien directeur du journal feu l'Escrime, André Pouget, est
Méridional ; il en a le type et le tempérament. 11 est de taille
moyenne, d'une physionomie expressive et sympathique, il res-
semble, avec sa moustache finement retroussée, à un officier de
hussards, tout frais émoulu de Saumur.
C'est au lycée de Cahors, où il a commencé ses études, qu'il
fit ses débuts comme escrimeur, avec un vieux maître nommé
Fouïnde, et lorsqu'il vint à Louis-le-Grand, il continua à travailler
avec Louis Merignac. En sortant du collège pour faire son droit,
M. Pouget n'abandonna pas l'escrime, au contraire il travailla
même plus les contres que le droit, et lorsqu'il devint l'élève de
M
LE SPORT
Rue en 1889, il était déjà d'une certaine force. Gaucher comme
son maître, mais de taille moins élevée, il y supplée par un jeu de
souplesse, de diplomatie, d'intelligence et de volonté. Ses qualités
maîtresses sont la précision et la rapidité, et une allonge d'une
puissance et d'une soudaineté incroyables.
C'est un jeu tout personnel, alerte et déconcertant, où les
fugues ont de l'à-propos et où la franchise a de l'imprévu.
11 semble insaisissable ; il marche, il rompt, — il est hors de
portée, — il est sur vous, et la témérité de telles évolutions est
annulée par la finesse de l'à-propos et la rapidité électrique de
l'exécution. Ajoutons un sentiment exquis du fer, une main juste,
la loyauté du coup de bouton, et vous aurez l'homme.
Avec ce caractère, la phrase est courte et le style est à sur-
prises; mais les reprises se serrent et l'assaut ne languit jamais.
Ses coups sont simples et d'une exécution parfaite; sa riposte est
vive et d'autant plus juste que souvent l'attaque, à laquelle elle
succède, est la suite diplomatique d'un piège qu'il a tendu.
Ses meilleurs assauts sont ceux qu'il soutint en public contre les
professeurs Georges et Adolphe Rouleau, le lieutenant Sénat, l'adju-
dant Sauze de l'École de Joinville-le-Pont, les maîtres militaires-
Léonardi, du 2 8 cuirassiers, Muller, professeur à l'Ecole de
Saint-Cyr, et en Italie, au tournoi international de Livourne, où il
fit, entre autres, un assaut sensationnel avec le professeur Pini; il
obtint deux médailles d'or et un premier prix.
M. André Pouget est non seulement un homme de sport de pre-
mier ordre, mais encore un écrivain de talent.
Son goût pour l'escrime Pavait conduit à prendre la direction
du journal l'Escrime française, fondé autrefois par M. Yvan de
Wœstyne, paraissant chaque semaine, et pendant tout le temps qu'a
duré cette direction il nous a prouvé qu'il maniait la plume aussi
bien que le fleuret.
ANDRÉ POUGET 259
La tache qu'il s'était imposée, en prenant ce journal, n'était pas
mince, il voulait arriver à démontrer à tous l'utilité de l'escrime.
L'utilité de L'escrime!... Elle est tellement évidente, me direz-
vous, que personne ne songe à la contester. Mais tout le monde
n'en comprend certainement pas les incontestables bienfaits. Non
seulement c'est l'École de la modération et de la courtoisie ; mais
c'est aussi l'étude de cet exercice qui permet cà l'homme
outragé de défendre « utilement » son honneur d'abord, sa vie
ensuite. A un autre point de vue, pour les gens absorbés par
un travail intellectuel, pour les littérateurs, pour nous tous qui
étouffons dans la fournaise parisienne, l'escrime est un véritable
délassement, un dérivatif puissant, sans oublier (détail qui a bien
sa valeur) que s'adonner à la culture des armes, c'est presque se
décerner un brevet de longévité. - Ne riez pas ! on a remarqué
que les maîtres d'armes et les fervents du fleuret atteignaient
généralement un âge avancé. Voyez Bertrand, Gordelois, ils ont
vécu presque nonagénaires ; — le vieux Pons, le père Ardohain
ont atteint presque le centenariat.
En tout cas, elle vaut à ses adeptes une agilité et une souplesse
qui font reculer la vieillesse impotente.
Enfin, au risque d'être accusé de cultiver le paradoxe, je sou-
tiens que l'escrime aiguise le jugement, L'escrime, art admirable et
science compliquée, ne permet-elle pas aux tireurs doués de
moyens physiques restreints de se rattraper... avec leur tête ? Il est
en effet des tireurs dont le jeu est plein d'intelligence et d'esprit. On
peut dire qu'ils fontavec leur fer, comme d'autres avec leursplumes,
« des mots, des phrases » et même «des pointes » dont le trait final
part comme une flèche pour aller toucher leur adversaire en pleine
poitrine. Le tireur de « tête » qui se défie de ses jambes, qui ne
se sent pas suflisamment entraîné tend des pièges ou savants ou
malicieux dans lesquels finit généralement par tomber le tireur
260 LE SPORT
pourvu d'un jugement inférieur ou nul. La spontanéité de la déci-
sion, la rapidité d'exécution, l'harmonie des mouvements qui sont
les principales qualités de l'escrime, n'exigent-elles pas un juge-
ment prompt, et n'est-ce pas par une tension d'esprit continue que
l'on profite, à un moment donné, de la moindre faute de son adver-
saire ?
On voit que l'escrime est une science plus vaste que ne le croit
le commun des mortels. C'était une tâche difficile que de diriger un
journal de ce genre, car il faut une rare légèreté de touche pour
aborder chaque semaine un sujet aussi délicat et pour ménager
les légitimes et respectables susceptibilités du monde de l'es-
crime.
C'était une tâche lourde et délicate qu'avait entreprise là
M. André Pouget; il s'en est tiré, pendant toute la durée de sa
direction, je le reconnais volontiers, fort bien : répudiant tout
esprit de coterie, son seul but étant de rester l'organe de tous
et non d'un seul.
M.André Pouget, qui passe pour un excellent camarade dans le
monde des lettres, ne manque nid'humour, ni de causticité à l'occa-
sion, en dépit de sa réelle bienveillance.
LOUIS DE CATERS
M. Louis de Caters, qui, par des ouvrages de valeur tels que
Revanche d'amour, Confession d'une femme du monde, Passion-
nette, De baisers en baisers, s'est classé au rang des meilleurs
romanciers de notre époque, fut un homme de sport très en vue à
une époque éloignée déjà où il ne se doutait guère peut-être qu'il
serait un jour un écrivain en renom.
Il appartient à une grande et très ancienne famille des Flandres.
Son grand-père, le baron Pierre de Caters, le célèbre financier
belge qui. sauva le commerce d'Anvers en 1857, était un cavalier
remarquable que Ton vit en selle jusqu'en sa quatre-vingt-trei-
zième année, et qui plus d'une fois vint des bords de l'Escaut à
Paris, d'une seule traite, à franc étrier. Son père fut un gentle-
262 LE SPORT
man-rider qui remporta nombre de courses d'obstacles, monta au
Cbamp de Mars, et fut un des fondateurs de la Société des stee-
ple-chases de France. Il fut aussi un des bons élèves du vieux Pons,
et c'est avec une des épées, que ce maître lui avait données en
souvenir, que le duc de Grammont-Caderousse tua en duel le publi-
ciste Dillon.
Si donc Louis de Caters est un artiste du fait de l'hérédité ma-
ternelle, il n'est donc pas étonnant qu'il tienne de son père le
goût de tous les sports et qu'il excelle dans celui auquel il s'est
le plus particulièrement adonné : l'escrime.
Le turf, qu'il aima dès son enfance, ne le lui rendit guère ; les
chevaux lui firent de terribles tête-à-queue et payèrent sa passion
de maintes ruades.
Très connaisseur, cependant, habile dans ses achats, il eut à
la Morlaye des cracks qui eussent dû gagner largement leur avoine,
si la prodigieuse déveine du patron n'eût comme ensorcelé la ca-
saque bouton d'or, toque bleue. Saint Georges fut un cheval de
Derby, puisqu'il eut raison, en d'autresmains,dcsdeuxdead-eatersdu
prix du Jockey-Club ; Capucin, Fort-en- Gueule, Vaillance, Avenues,
Jsmaël, furent des steeple-chasers de bonne classe qui ne rappor-
tèrent guère au « baron Louis» que des déceptions.
C'étaient courses sur courses perdues d'une tête, ou à la suite
d'un accident à la dernière haie, lorsque la victoire était nettement
acquise. Cela semblait une constante ironie du sort. Des revers
de fortune venus d'ailleurs atteignirent M. Louis de Caters. Il li-
quida, renonça au turf; puis, attiré bientôt, et définitivement, vers
les lettres, il se cloîtra presque au milieu des livres, travailla avec
une persévérance, une énergie dont seraient capables bien peu de
ceux qui ont l'habitude de la vie extérieure, facile. Il produit ses
premières chroniques paraissant au Pays, sous la direction Robert
Mitchell ; il publie clans Paris, trois années durant, des articles de
LOI IS DE CATERS 263
critique littéraire fort remarqués, entre autres un sur Barbey-
d'Aurevilly qui le met très en lumière ; il donne à VÈvénement
des chroniques, et successivement ses deux premiers romans.
L'homme qui a eu vingt-cinq chevaux dans son écurie, que Ton
a vu chaque matin à l'exercice galopant un de ses pur sang sur les
obstacles du terrain d'Avilly ou dans la route des Lions ne semble
plus se souvenir d'avoir été riche, d'avoir vécu luxueusement,
d'avoir chevauché béatement au trot de son hack dans la forêt de
Gouvieux ou de Chantilly, d'avoir laissé libre cours à l'impulsion
dans l'exercice rude, brutal du steeple-chasing, h l'heure où ne
nous soutiennent ni yeux, ni intérêts, au petit jour, pour l'amour
seul de la violence de l'exercice. 11 ira pas un mot amer contre le
destin, sa philosophie est telle que, lorsque d'aucuns s'étonnent
de ce renoncement facile ou de cette résignation, il répond sim-
plement : « Je fais beaucoup d'armes ».
L'escrime, en effet, détend et lasse les nerfs, repose l'esprit,
relève le moral ; elle dérive à merveille les préoccupations men-
tales, éloigne les soucis ; après des journées de labeur, notre nou-
veau confrère s'y livre, s'y abandonne complètement ; ses aptitudes
physiques le servent ; et au sentiment inné de l'épée vient s'ajou-
ter l'expérience ; sa science grandit ; il approfondit les complexes
questions que suscite l'arme ; sous la direction de Mérignac — qui
lui adressera plus tard son portrait avec cette dédicace : « A mon
meilleur élève et ami L. de Caters, » — il pousse à fond son en-
traînement ; le maître surveille le plastron, règle sa position, dé-
veloppe ses précieux moyens d'allonge, imprime à sa main cette
vitesse et cette précision peu communes, conserve sa finesse sans
nuire h sa vigueur, et ainsi la plume et l'épée vont de pair, n'ayant
d'autre but chez Louis de Caters que le sentiment de défense.
Dans les grandes solennités, nous le voyons longtemps, avant
d'avoir partagé la palme avec son brillant condisciple Chevilliard,
264 LE SPORT
et après le départ regrettable de G. Laroze, nous le voyons le
« champion » des élèves de Mérignac. Ce nom lui reste encore à
la salle de la rue Joubert où on ne le désigne pas autrement.
Une excessive impressionnabilité a nui parfois au champion.
Il nous souvient d'un assaut au Nouveau-Cirque où il fut parfait un
jour contre Paul Ruzé, et tout à fait indigne de sa réputation un
autre devant Rouvière, le professeur du Figaro, lui-même paralysé
parla peur.
Loin d'être de ceux qui se font prier comme des ténors et ont
toujours mille excuses à la disposition de leur insuffisance, M. de
Caters a porté son fleuret dans toutes les salles d'armes de Paris,
a croisé le fer avec les jeunes comme avec les anciens ; sa franchise
envers ceux-ci, sa bienveillance envers ceux-là sont dignes de
remarque et d'imitation.
Mais il s'est créé d'irréconciliables ennemis dans le monde des
armes ; si les articles qu'il a publiés sur l'escrime d'autrefois ont
été bien accueillis, les critiques, toujours courtoises d'ailleurs,
sur les contemporains ont irrité d'excessives susceptibilités.
Chacun a soif de pompeux éloges, et Ton ne pardonne pas plus
les compliments, trop bénins toujours au gré du bénéficiaire, que
les attaques virulentes. On préfère même celles-ci. Quelques es-
crimeurs, les de l'Angle, les Villeneuve, les Guignard, et d'autres
lui rendent loyalement pleine justice ; Rouleau, Cain Rergès Font
en haute estime ; des amateurs et des professionnels se revan-
chent par des jugements mesquins dont on devine aisément l'esprit.
Certaines rancunes sournoises ont même fomenté des cabales quand
il paraissait en public, et le tumulte a pris de telles proportions au
Grand Hôtel et à la galerie Georges Petit, que la Société d'encoura-
gement semble maintenant éviter d'inscrire son nom au programme.
Le « champion » eût préféré mettre l'arme à la main pour tout
de bon ; il a dû riposter de pacifique façon et s'est contenté de
LOUIS DE CATKKS 26!
priver les tapageurs de ses chroniques d'armes ; cet exemple a été
suivi par d'autres confrères et tout le cabotinage grouillant, am-
bitieux sans talent des escrimailleurs improvisés virtuoses, s'est
effondré comme château de cartes. Le syndicat des ratés doit se
repentir de la suppression d'un festin dont les restes leur parais-
saient insuffisants et qui les nourrissaient cependant. Il y a donc
lieu, pour les vrais friands, de se réjouir des incidents qui ont
débarrassé les armes d'encombrants et néfastes parasites.
Nommé parmi les plus fines lames de son époque, Louis de Ca-
ters a donc, par son autorité et son jugement, combattu le bon
combat en faisant hardiment la guerre à tous ceux dont rensei-
gnement était nuisible, dont le talent était nul. Mais il sera décrié
par toute une coterie d'obscurs ferrailleurs qui ignorent jusqu'à la
gamme élémentaire du métier, car, disons-le pour mémoire, il
faut dix années d'assiduité pour qu'un homme doué devienne un
vrai tireur.
Nous avons parlé des avantages physiques de Louis de Gaters;
la nature l'a en effet servi à souhait. De très haute taille, élancé,
les jambes longues et musclées, il est, selon le terme consacré,
bâti pour les armes. Son calme, sa froideur, sa réserve, l'ont fait
accuser souvent d'une pose qui est bien loin de son caractère, ont
laissé supposer aussi une certaine indolence. Lorsqu'on Ta vu à
l'œuvre, lorsque l'on connaît sa vie de labeur, on est au contraire
surpris de ce courage robuste.
Mais voici, pour finir, un fait qui dénote sa grande énergie : Il y
a plusieurs années, à Mers, la mer était démontée. Quelques jours
auparavant, par un temps semblable, un fort nageur avait été em-
porté au large, avait disparu.
M. de Caters eut la curiosité de ce danger, du mal qu'on aurait
à franchir ces hautes lames qui ouvrent comme un gouffre après
elles. S'il fallait porter seeours cependant î La plage était déserte ;
206 LE SPORT
malgré l'expresse défense, il se mit à l'eau. Pendant vingt minutes,
il lutta en vain, fut rejeté sans cesse, meurtri, sur le galet, roulé
dans les lourds paquets de mer, parvint enfin à couler dans les
hautes lames qui barraient une région d'eau plus calme. Pour reve-
nir, ce fut un autre combat plus terrible encore contre le courant
qui remportait. Il se vit perdu, mais ne s'épuisa pas en inutiles
tentatives ; il céda, reprit des forces, sut profiter d'une vague mon-
tante, se confia aux masses d'eau qui le rejetèrent rudement sur
le bord, après une lutte impressionnante pour ceux qui étaient ac-
courus.
Cilerai-je son départ pour Dieppe, sans entraînement, sur une
lourde bicyclette. Seul, allant contre le vent, sous la pluie, sur un
terrain gras, couvrant la distance en moins de neuf heures, ayant
pour seul objectif de se rendre compte de « ce que peut encore
un homme qui n'en peut plus ! »
Lorsque l'endurance répond à un tel vouloir, on peut s'attendre
à ce que l'œuvre soit couronnée de succès.
/
\Jf
LAFOURCADE-GORTINA
Il y a quelques années, je vis arriver cbez moi, entre six et sept
heures du matin, mon ami le D r Pedro Luro.
— J'ai une affaire sur les bras, me dit-il, pour une femme que
je ne connais pas, avec M. Lafourcade qui ne la connaît pas davan-
tage. As-tu déjà rencontré ce monsieur clans les salles d'armes
que tu fréquentes ?
— Non, je n'en ai même jamais entendu parler.
— Alors, tu peux être mon témoin ; je veux le pistolet à
vingt pas, au visé.
— C'est donc grave ?
— Oui, c'est très grave, puisqu'il y a eu altercation et voies
de fait dans un lieu public.
16$ LE SPORT
— Mais, puisque ni l'un ni l'autre vous ne connaissez cette
femme, il me semble que la chose peut s'arranger.
— Du tout, je veux me battre et je veux un duel sérieux. Du
reste tu auras le temps d'y penser, car nous sommes trois dans le
même cas, et comme j'arrive le dernier en date, il faudra prendrejour
avec les témoins de mon adversaire pour cette rencontre, à moins
qu'il ne soit envoyé ad patres par l'un ou l'autre.
— C'est entendu ! Mais quelle est cette femme que personne
ne connaît et pour laquelle quatre hommes vont risquer leur vie ?
— Une ballerine de TOpéra, Renée Maupin, qui a, je crois, tous
les torts.
La rencontre eut lieu, malgré tous les efforts que firent les
témoins pour l'empêcher ; et M. Lafourcade, après avoir essuyé
bravement le feu de son adversaire, tira en l'air.
C'est depuis cetteépoque, qui remonte à une dizaine d'années,
que je connais ce sportsman.
Né en 1865, à Labastide-Clairence, en plein pays basque,
M. Lafourcade a été élevé à la Havane. Sa mère, née Molinier y
Alphonso, est originaire de ce pays. Après avoir fait ses études à
New-York, il s'en vint en France faire son volontariat, trouvant le
métier militaire de son goût — il avait de qui tenir, son grand-père
maternel était le colonel baron de las Gradanellas qui défendit le
fort de San-Juan de Ulloa, contre les Mexicains, pendant la guerre
de l'Indépendance — il se rengagea au 20 e régiment de chasseurs
d'où il sortit maréchal des logis.
Élève de Ruzé père, de Kirchoffer père, d'Àyat et de Hottelet,
M. Lafourcade est un de nos meilleurs escrimeurs de la jeune
gé n < ; ration.
De taille moyenne, bienfait, cheveux coupés courts, excellente
figure, aussi ardent dans ses convictions sportives qu'il est fou-
gueux en escrime. Son jeu, qu'il a perfectionné avec son cousin
L A F ( ) ( R C A 1) F. - C O R T I N A 269
Alfonso de Aldama, qui était une de nos premières lames, est
d'une vitesse foudroyante, toujours calculé. Il affectionne les
coups simples, qu'il exécute avec une grande sûreté de main et
de coup dïeil : soit le dégagement simple ou par battements en
changeant de ligne, soit une-deux sur les armes. Excelle clans les
ripostes du tac au tac.
Sa parade a cela de bon, qu'il la varie avec facilité, passant du
simple au contre, et du contre au simple. Infatigable, grâce à son
énergie et à son travail journalier, il peut fournir sans aucune
t'aligne un long assaut.
Cet escrimeur, que sesprofesseurs tiennent en haute estime, est
appelé à être avant peu un tireur de tout premier ordre.
M. Lafourcade ne se contente pas de l'escrime comme sport, il
pratique encore la boxe à laquelle sa musculature d'Hercule
Farnèse est merveilleusement appropriée. Il est d'une agilité extra-
ordinaire, et son coup de poing peut lutter avec n'importe quel
boxeur anglais.
L'étude de la boxe complète les exercices du tir et de la salle
d'armes. Elle constitue, en effet, le travail gymnastique le plus
eflicace pour le développement des aptitudes physiques du corps
de l'homme.
Apprendre la boxe et la canne, c'est évidemment apprendre à
tirer parti de ses moyens naturels de protection.
On n'a pas toujours une épée sous la main, encore moins un
revolver, plus compliqué dans son appareil, et la justice est bien
lente et bien éloignée quand il s'agit de nous mettre à l'abri d'une
agression soudaine ou d'un guet-apens.
Il est difficile de douter de la puissante efficacité d'un mode de
défense à l'aide duquel un homme d'ordinaire habileté parvient à
distribuer autour de lui de soixante-dix à soixante-quinze coups en
quinze secondes.
270
LE SPORT
Je ne sais si M. Lafourcade fait du bâton, mais ce que je sais,
c'est que comme boxeur il est de première force, et c'est à elle, je
crois, qu'il doit ce courage indomptable et tenace qui ne lui a
jamais fait défaut en aucune occasion.
r s. j '.
EGERTON GASTLE
L'Angleterre, qui passe avec raison pour le pays du sport par
excellence, professait il y a quelques années encore une indiffé-
rence profonde pour tout ce qui se rapportait à l'escrime. Non
seulement elle ne pratiquait pas ce sport, mais elle semblait vou-
loir rignorer complètement. Cela n'avait rien de bien étonnant,
car, depuis fort longtemps, on ne pratiquait plus à Londres fart
des armes.
Depuis quelque temps, un revirement complet, ou à peu près
complet, s'est produit dans les mœurs sportives de nos voisins,
et, à l'heure qu'il est, Londres compte plusieurs salles d'armes et
quelques escrimeurs de grande valeur, à la tête desquels se trouve
un homme de lettres, romancier et auteur dramatique, M. Egerton
LE SPORT
Castle, auquel revient tout l'honneur de cette rénovation. Nous
ne saurions trop l'en féliciter, car il lui a fallu la foi de l'apôtre
pour arriver à un semblable résultat.
Maintenant, comme escrimeur, M. Egerton Castle est un fleuret
qu'il n'est pas aisé de déranger de sa route, car, pour peu qu'on
récarte une demi-seconde, de quelques millimètres, il revient instan-
tanément à sa place, après avoir rapidement paré et placé la riposte
en pleine poitrine de son adversaire. C'est un tireur de force réelle,
régulier et énergique.
De taille élevée, d'une physionomie franche et sympathique,
éclairée par des yeux vifs et doux à la fois, avec une légère mous-
tache blonde estompant sa lèvre aristocratique, tel est au physique
cet escrimeur qui est en même temps un littérateur et un écrivain
de sport de grande et réelle valeur.
Ancien élève des universités de Glasgow et de Cambridge,
M. Egerton Castle est entré à l'École militaire de Sandhurst, d'où
il sortit avec son brevet de lieutenant.
Ayant dépassé l'âge pour entrer dans la cavalerie, il se fit
attacher, après avoir passé par le 2 e West IndiaReg , un régiment
de noirs, comme instructeur à un régiment de milice qui tenait
garnison à Porstmouth. Comme son service ne lui prenait pas
tout son temps, il consacra ses loisirs à la littérature ; et c'est en
s'occupant, pour la Saturday Reviens de questions militaires et
sportives, qu'il futamené à étudier l'escrime sous toutes ses formes.
Ce sujet l'intéressa tellement qu'il fit paraître, peu de temps après
une étude fort curieuse et fort originale sur l'épée.
Son travail fut vite remarqué et, à partir de ce moment, on
reparla d'escrime en Angleterre.
Entre temps, M. Vigeant, l'ancien professeur du cercle de
l'Union artistique, auteur de plusieurs ouvrages sur l'escrime,
faisait paraître sa bibliographie de l'escrime. Ce livre, quoique
EGERTON CASTLE 273
rempli d'erreurs, intéressa M. Egerton Gastle, qui songea à
son tour à écrire l'histoire de l'escrime, qui était encore à faire.
Lui seul, avec sa connaissance des langues étrangères, pouvait
mener à bien cette tâche difficile, et nous devons lui savoir gré de
l'avoir entreprise.
Il donna alors sa démission d'officier de la milice et s'en alla
étudier l'escrime un peu partout. Lorsqu'il eut visité l'Italie, l'Alle-
magne, l'Espagne et la France, où il travailla l'escrime avec les
maîtres les plus renommés, il se mit à compulser les vieux au-
teurs. C'est à la suite de ces études pratiques et théoriques qu'il
lit paraître son bel ouvrage : Schools and Masters of Fence.
Cette publication, qui fut traduite un peu dans toutes les
langues, lui valut le titre de membre honoraire de l'Académie
d'armes de Paris.
L'Autriche, qui n'a pas d'académie d'armes, se contenta de
reproduire — sans citer le nom de l'auteur, bien entendu — dans
un ouvrage sur l'escrime tout ce qu'avait écrit M. Egerton Castle,
sur l'art des armes aux xvi e et xvn c siècles.
Chaque pays a une manière particulière de reconnaître le talent
d'un écrivain.
Poursuivant toujours son but de vulgarisateur de l'escrime en
Angleterre, M. Egerton Castle continua ses publications.
C'est ainsi qu'il lit paraître dans la Badminton Library une
bibliographie complète de l'escrime. En même temps il convoquait
tous ses amis à une grande conférence dans la salle du Lyceum,
mise k sa disposition par son ami le grand artiste Sir Henry
ïrving.
Avec l'aide de quelques amis escrimeurs, qu'il avait réussi à
intéressera son idée, il démontra pratiquement et théoriquement
tout ce que l'escrime avait de bon, d'intéressant et de sportif.
Tous les genres d'escrime furent passés en revue, etle savant con-
18
274 LE SPORT
férencier fut si éloquent, si entraînant, si beau sous les armes
quil obtint un succès colossal.
L'épée à deux mains, Tépée et le broquel, l'épée et ie manteau,
la dague et la rapière, le fleuret français, le fleuret italien, l'épée
de combat, etc., furent tour à tour démontrés et expliqués.
Ce panorama de l'escrime fit tant de bruit dans la presse que S.
A. R. le Prince de Galles pria M. Egerton Castle de refaire cette
conférence pour lui et ses amis.
Elle eut auprès de la sélect assistance le même succès. A par-
tir de ce moment, M. Egerton Castle avait cause gagnée, car
l'escrime, dont on ne parlait plus en Angleterre, redevenait à la
mode ; et, à l'heure qu'il est, Londres possède quelques forts
tireurs.
Néanmoins les escrimeurs ne seront jamais très nombreux, car
la tradition n'y est pas. Il y a plus de cinquante ans que le duel est
tombé en désuétude, et il y a près d'un siècle qu'on ne s'est battu à
Tépée en Angleterre.
L'escrime, pour les Anglais, n'est plus qu'un sport et comme
tel se trouve en rivalité avec un si grand nombre de jeux athlétiques,
qu'il y a peu de chance pour que cet art puisse prendre la place
d'honneur qu'il occupe en France et en Italie.
Cependant l'escrime a des attraits incomparables, et rien à, notre
sens, ne peut remplacer ce sport qui donne l'énergie et la noblesse
du caractère, lecourage et non la pusillanimité et lamodération, le
mérite et non le subterfuge de la prudence, toute la puissance de
la générosité, en un mot un art qui vous donne la science de
l'adresse et du courage.
Il est évident que tous les sports qu'on pratique chez nos voi-
sins sont utiles, mais aucun, à notre avis, ne vaut l'escrime, car
elle résume et les supplée tous en quelque sorte. Placée comme
point de communication entre les arts mécaniques et les arts
EGERTON CASTLE
libéraux, l'escrime exerce à leur manière sa double influence sur
les deux parties constitutives de l'organisation de l'homme ; elle
répartit avec une scrupuleuse vigilance ses dons entre le physique
et le moral ; elle règle les mouvements du corps, dont elle accroît
la vigueur, et tempère l'impétuosité du caractère, auquel elle
assure une sage énergie ; partout elle proscrit la violence et bannit
la mollesse ; elle attache l'homme aux difficultés par le plaisir
qu'elle procure à les vaincre; elie rend son esprit et son œil
observateurs, et l'accoutume à juger promptement de la nécessité
et de la nature des ressources, c'est-à-dire à approprier avec-
précision et justesse les moyens aux exigences des cas, c'est Tà-
propos.
La netteté des allures n'est pas sans liaison avec la franchise du
caractère. La puissance que l'escrime donne à l'homme sur lui-
même, en lui enseignant à dompter son emportement, est une
grande conquête dont la civilisation lui est redevable sur la bar-
barie.
L'habitude de dompter les émotions fortes rend l'âme moins
.accessible aux émotions de l'injure, et quand on sait se vaincre
soi-même, on a sur l'imprudent qui offense une supériorité, un
■empire qui annule les griefs, et qui même lui transmet parfois les
nobles inspirations dont il reçoit l'exemple. Quand l'escrime ne
donnerait que le droit d'être généreux dans certaines occurrences
sans que cette générosité soit soupçonnée de faiblesse, elle aurait
toujours celui d'être comptée comme le complément d'une éduca-
tion distinguée.
Voilà la petite croisade qu'a entreprise M. Egerton Gastle, et
qu'il, a ma foi, fort bien menée! puisqu'à l'heure qu'il est Londres
possède une quinzaine de tireurs qui peuvent se mesurer avec nos
meilleurs escrimeurs.
Non content d'être un homme d'épée, M. Egerton Castle est
276
LE SPORT
encore un rowingman qui a gagné quelques coupes dans les courses
de quatre et huit rameurs.
11 s'est aussi beaucoup occupé de boxe avec les maîtres J. Gai-
pin de Cambridge et Badman, dont le nom de guerre fut Johnny
Walker.
LE MARQUIS DE VALCARLOS
Le colonel marquis de Valcarlos, fils de feu don José Guèll y
Rente, sénateur de la Havane — qui ne fumait pas — et de l'in-
fante Josepha, sœur du roi François d'Assise. Neveu de la Reine
Isabelle et cousin du Roi d'Espagne, beaucoup moins fier que ceux
qui ne sont ni l'un ni l'autre.
Grand d'Espagne, commandant de bussards, d'une bravoure à
toute épreuve, dont il a particulièrement donné un échantillon à
la bataille d'Alcolea. Très répandu dans la haute société parisienne
et dans le monde des armes, auteur d'un ouvrage estimé sur
l'armée française.
278 LE SPORT
Au physique, grand, fort, essentiellement décoratif, profil
« hispano-bourbonien », rappelant un peu celui de l'Empereur
don Pedro.
Escrimeur émérite, tireur de pistolet de premier ordre, homme
de cheval accompli, il est dommage que le marquis avec sa taille,
sa prestance, sa crânerie et ses traits mâles et énergiques, n'ait pas
vécu au siècle où la France gagnait des provinces. Il eût porté
comme pas un l'uniforme rouge galonné d'or et le justaucorps
bleu croisé de blanc : car il est de cette race qui se faisait raser
de frais et poudrer avant d'aller au combal, et s'il avait été à
Fontenoy, soyez assuré qu'il aurait imité le comte d'Auteroehes,
ce lieutenant de grenadiers, qui adressa à lord Charles Hay le
mot si chevaleresque et si français : Messieurs le% Anglais, tirez
les premiers.
Doué d'une énergie et d'une volonté heureusement secondées
par des muscles d'acier, le marquis de Valcarlos est vite arrivé à
être le plus aimable et le plus franc escrimeur que je connaisse.
Servi merveilleusement par ses jambes, il affectionne, dans les
débuts d'un assaut, les attaques simples et répétées de pied ferme,
les coups d'arrêt, il provoque ainsi l'hésitation dans le jeu de
l'adversaire et l'amène fatalement à subir ses marches, abritées
par des doubles engagements etdes pressions qui préparent encore
des attaques variées.
Le jeu de Valcarlos est fin et correct et, qualité immense pour
un tireur, il n'essaye jamais d'escamoter un touché : il renierait
la plus brillante de ses phrases d'armes si elle pouvait être dis-
cutée.
Gomme tireur de pistolet, Valcarlos a obtenu tous les prix qu'il
pouvait obtenir au commandement et au visé.
Dans presque tous les concours, son nom figure sur le tableau
des primes ; un de ses cartons compte 12 balles placées consécu-
LE MARQUIS DE VALCAKLOS 279
tivement dans le troisième cercle, formant 9 centimètres de
diamètre.
Maintenant, comme la force physique est plus utile aujourd'hui
«lue jamais, et qif il est bon de pouvoir se défendre soi-même, afin
de se mettre à l'abri d'une agression soudaine ou d'un guet-apens,
le marquis est également de première force à la canne. C'est un
moyen de défense de premier ordre ; il est du reste difficile de
douter de la puissante efficacité d'un mode de défense à l'aide
duquel un homme d'ordinaire habileté parvient à distribuer
autour de lui soixante-dix à soixante-quinze coups de canne à la
seconde.
Un sportsman connaissant la canne n'est en danger que devant
le projectile dîme arme à feu ; mais s'il évite le heurt de la balle,
il est maître de son adversaire. Ni l'épée, ni le sabre, ni même la
lance ne pourraient l'arrêter.
Je n'en veux pour preuve que l'anecdote suivante. Un jour le
professeur Lecour, qui rentrait à Paris dans une pauvre petite
charrette traînée par une maigre haridelle, accrocha, sans le vou-
loir, le phaéton tout battant neuf d'un sportsman qui, d'humeur
peu commode ce jour-là, se mit à invectiver le malheureux con-
ducteur de cet apocalyptique équipage. Abasourdi par les apos-
trophes et les épithètes peu aimables qu'on lui adressait, Lecour
ne répondait rien et son silence exaspérait tellement son interlo-
cuteur que celui-ci, à bout d'arguments et rouge de colère, lui cria :
«Descends donc de ta brouette que je te corrige !!! » A ces mots,
Lecour se ressaisissant accepta le défi et, sa canne à la main, il
sauta de la voiture, en même temps que le sportsman mettait pied
à terre. En moins d'une seconde, le propriétaire du phaéton,
M. Xavier F. ..t, qui avait reçu quatre-vingts et quelques coups de
canne, était remonté sur son siège tout meurtri, jurant, mais un
peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
280
LE SPORT
Remarquons en passant que, si la boxe est une des gloires du
sport anglais, la canne et le bâton nous assignent ou plutôt assi-
gnent à Paris une supériorité hors ligne. Mais l'Angleterre, qui ne
néglige aucun des moyens favorables au maintien physique de
ses populations, a toujours entretenu le culte de la boxe en l'admet-
tant même comme partie intégrante de toute bonne éducation
virile, tandis que pendant longtemps nous avons tenu en une sorte
de dédain cet art puissant delà défense naturelle. 11 y avait peut-
être une raison futile à cela : on disait autrefois tirer te bâton, la
canne et la savate ; ce dernier mot aura fait tout le mal. A Paris on
est généralement dupe des mots. Quoiqu'il en soit, le préjugé a été
vaincu. Depuis quelques années, ces exercices sont en grande
faveur dans le haut monde, au patronage duquel ils sont redevables
d'un lustre très réel de bonne compagnie.
HENRI GASELLA
Italien? Évidemment Français? Eli ! oui, Parisien? Peut-être
Anglais? Pourquoi pas? Américain? Sans doute. En tout cas et
surtout, le plus Napolitain des Napolitains.
Homme d'affaire ou de loisir? Grand seigneur ou bohème?
Banquier ou aventurier ? Artiste ou gentleman ? Publiciste ou ren-
tier ? Amateur ou professionnel ? Rien de tout cela, et tout en
même temps.
Ne cherchez pas, vous ne trouverez pas : Casella est Casella,
voilà tout. Vous croyez saisir l'artiste, pas du tout, c'est le gent-
leman qui vous parle. Vous vous adressez au gentleman, c'est le
publiciste qui vous répond. Un bout d'oreille échappé par malheur
vous fait croire au bohème, mais le grand seigneur vous arrête
d'un geste.
Casella fait des armes, comme un maître ; oui, mais il ne donne
pas de leçons. Donc, c'est un amateur. Permettez, il organise
dans les deux continents des assauts payants dont il est le tireur
-28-2 LE SPORT
en vedette, c'est un professionnel. Pas du tout, la recette est
aussitôt dépensée par lui avec la prodigalité d'un grand seigneur
qui sait ce qu'on doit à ses hôtes.
Casella est droitier. Non, il est gaucher. Ah ! cette fois, vous
vous trompez, Casella est droitier. Mais non, il est ambidextre.
Un des plus distingués jurés du dernier tournoi d'épée du
Figaro, M. G. de Borda, y fut pris, voici comme : De passage à
Milan, il ne pouvait manquer d'aller faire des armes au cercle
d'escrime de cette ville. Tout le monde sait que de Borda est
gaucher, puisque son meilleur coup consistait, au fort de l'assaut,
à lancer son fleuret de sa main gauche dans sa main droite : l'ad-
versaire ébahi s'arrêtait et recevait un formidable coup de bouton
en pleine poitrine : c'est la dernière botte secrète, et seul G. de
Borda en a eu et conservé le secret. Après quelques assauts, de
Borda accepte volontiers de croiser le fer avec Casella qui tombe
en garde, à gauche. « Ah ! dit de Borda, vous aussi, vous êtes
gaucher ! — Mon Dieu, oui î » dit Casella, et il fait un assaut
superbe : de Borda s'en souvient encore.
Quelques mois plus tard, à la salle Mérignac, de Borda, retour
d'Italie, parla de son voyage, et dans la conversation survint le
nom de Casella. « Casella, ditMérignac ! — Ah ! reprend de Borda,
c'est un rude gaucher ! — Comment gaucher, il est droitier comme
moi. — Non, gaucher. — Vous vous trompez, il est droitier. —
Ah ! c'est trop fort, j'en suis bien sûr, j'ai tiré avec lui, àNaples. »
A quelques jours de là, de Borda tirait encore à Paris avec Casella
qui, cette fois, était bien droitier. Décidément, Mérignac avait rai-
son, mais de Borda n'avait pas tort. Casella était ambidextre.
La vie de Casella fourmille d'anecdotes curieuses et divertis-
santes, mais il faudrait un gros volume pour les raconter. Peut-
être les racontera-t-il un jour, et ce seraient là des mémoires que
les gens d'escrime notamment liraient avec le plus grand intérêt,
HENRI CAS EL LA 283
car Casella connaît l'escrime de tous les pays, et a pratiqué l'es-
crime dans tous les pays. L'escrime est sa passion dominante, car
ce n'est pas la seule. Mais il le déclare, c'est encore la meilleure,
et il s'y connaît.
Son premier maître fut Stellali. 11 travailla ensuite avec le
chevalier Massei et en 1871 il devenait un assidu de notre Pons
neveu, l'adversaire de San Malato.
En 1881, Casella entre à la salle Mérignac, où il travaille ferme
trois années.
Il entreprend alors une tournée dans le nouveau monde qui le
conduit, toujours tirant, toujours ardent, toujours débordant de
vie, de belle santé et de belle humeur, deBuenos-Ayres à Monte-
video, de New-York àRio-de-Janeiro, etc.
Il repart en 1885 pour l'Europe, après deux ans de voyage, dont
son fleuret fit tous les frais.
San Malato était alors en pleine vogue et Casella soutint
contre lui plusieurs assauts à Rome et à Naples.
C'est sur son initiative que, délégué par Y Académie nationale
d'escrime de Naples, V Ecole magistrale de Rome fut fondée, et
Masaniello Parise, proposé comme directeur par le groupe napo-
litain, fut accepté aussitôt.
On ne s'étonnera donc pas que le promoteur du premier tournoi
international annuel, qui eut lieu en 1896, soit justement Henri
Casella. Il mettait le Figaro sur la voie d'un succès et les armes
sur le chemin de la gloire. Mais dès 1897 le tournoi interna-
tional tournait à la coterie, les idées pratiques et fécondes de
Casella furent sacrifiées à des préoccupations de chèvres et de
choux, et cette fête annuelle des armes, qui aurait dû servirde fais-
ceau à toutes les forces de l'escrime à travers le monde, ne servit
qu'à nommer quelques présidents, et éloigner tous les tireurs de
marque, français comme étrangers.
28;
LE SPORT
Gasella est avant tout un vigoureux, un maie. Mais la force
n'exclut pas la finesse et il apprécie avec une rare justesse sa force
et celle d'autrui. Son jugement est presque infaillible : il a le coup
d'œil, et le sourire aussi, qui est chez lui un vaste éclat de rire, à
gorge déployée, sa tête puissante renversée sur son cou de tau-
reau.
« Quand on ne peut pas terrasser son adversaire, il faut le
caresser. » Ce principe éminemment napolitain, Casella l'applique
avec une supériorité et une aisance rares. Il a le don de caresser
et de plaire : mais sous la caresse on sent la griffe prête ; sous la
séduction, la voluptueuse morsure prompte. C'est un félin, et fort
lancé dans l'existence qu'il a toujours envisagée en bel animal de
proie.
WILLIAM MORIAUD
L'escrime est très en honneur dans toute la Suisse et particu-
lièrement à Genève, qui compte plusieurs salles d'armes qui n'ont
rien à envier aux cercles les plus sélect de Paris. Les escrimeurs
sont fort nombreux et parmi ceux avec qui j'ai fait connaissance,
l'épée en main, pendant mes déplacements en Suisse, je citerai
M. William Moriaud.
Élève de Schiep père, Gardiel et Nanclie, M. Moriaud est un des
meilleurs tireurs de Genève. Dès qu'il se met en garde, on sent en
lui l'habile manouvrier, doué d'un grand sang-froid. Quoique doué
d'une grande taille, il a une prédilection marquée pour lesparades
et les ripostes, et nul ne sait mieux que lui prendre un temps ou
un coup d'arrêt.
286 LE SPORT
Le jeu de M. Moriaudest très régulier, sa tenue estcorrecte; le
corps, droit et bien d'aplomb sur les hanches, est très effacé ; il
possède une puissance de jarrets peu commune; la main tenant
l'épée est bien soutenue et très en ligne. Il ajoute à une grande
harmonie de mouvements un jugement prompt, un coup d'œii vif
et une conception très rapide.
M. Moriaud possède une qualité, bien rare celle-là : en tous
lieux, en tous temps, quel que soit l'adversaire qui se présente à
lui, il ne refuse jamais le combat, et je l'ai vu, à Genève, se planter
devant les premières lames et fournir de ces assauts fulgurants qui
électrisent la galerie.
Comme tous les fervents de la lame, M. Moriaud se multiplie
dans toutes les fêtes d'escrime afin de bien montrer à ses compa-
triotes l'utilité des armes. Et de fait, il a raison, car, quand l'exercice
des armes ne serait pas aussi utile qu'il l'est pour la défense de la
vie, qu'il ne mettrait pas à l'abri de l'insolence des fanfarons qui
courent le monde et qui cherchent à attaquer ceux qu'ils savent
ne pas être en état de se défendre; quand il ne procurerait que de
l'adresse, qu'il ne servirait qu'à délier les membres, à former la
constitution, à affermir le tempérament, à adoucir le caractère, à
tempérer la jeunesse, qu'il ne servirait enfin qu'à entretenir la sou-
plesse, la vivacité, la force, la santé, ces objets seraient déjà trop
considérables pour être négligés par ceux qui veulent perfection-
ner leur éducation.
rs,
f'Wj
\ v -
LOUIS BUSCARLET
M. Louis Buscarlet est encore un des forts tireurs de Genève.
Il n'est pas inconnu des Parisiens, car il a figuré dans plusieurs
assauts publics à Paris, entre autres dans le grand assaut interna-
tional donné par la Société d'encouragement.
Après avoir commencé les armes à Genève avec M. Renevier
fils, M. Buscarlet s'en vint, à Paris, travailler avec Berges père.
Son instruction terminée, il s'en retourna à Genève où il se fit
recevoir membre de la Société d'escrime.
Détaille moyenne, solidement bâti, grâce aux armes auxquelles
il s'exerce chaque jour, M. Louis Buscarlet est un tireur plein de
force et de vigueur et le premier gaucher de Genève.
288 LE SPORT
Son jeu est fort difficile, car il est la rapidité même. La main
est vigoureuse, le doigté d'une extrême finesse. Parfaitement placé
en garde, il s'applique toujours à amener des phrases suivies et
bien nourries. Doué d'une grande énergie, il est infatigable sous les
armes. Ses ripostes sont étonnantes et arrivent au corps avec une
précision mathématique et la rapidité foudroyante de l'éclair.
Doué d'une force et d'une vigueur prodigieuses, M. Buscarlet est
vif, souple, il étonne même par son agilité. Jamais personne dans
la leçon, disait le père Berges, en parlantde son élève, n'a déployé
plus de grâce, plus de régularité. Non content d'être un tireur
élégant, M. Buscarlet est encore un tireur fort aimable. En tirant
avec ses amis, il apporte toujours une grande complaisance. Seu-
lement il ne faut pas s'en prévaloir, car, s'il s'en aperçoit, il a
vite fait de prendre sa revanche et une revanche avec intérêt.
M. Buscarlet n'excelle pas seulement dans les armes, il semble
né pour tout ce qui est du ressort du goût et de l'adresse. Ses
connaissances sportives sont profondes, et on peut le considérer
comme un des meilleurs sportsmen de Genève.
^^0HQ^
GUSTAVE HERGSELL
M. Hergsell n'est pas seulement un grand escrimeur, c'est encore
un écrivain très apprécié dans les pays de langue allemande par
quiconque s'occupe de point d'honneur et d'histoire de l'escrime,
qui devrait l'être également enFrance, et qui léserait, si nous avions
quelque souci des productions littéraires chez nos voisins.
M. Hergsell, né en 1847, en Moravie, est actuellement capitaine
dans l'armée austro-hongroise et directeur de la Landes Académie
royale de Prague, où, en 1869, il remplissait les fonctions de
maître d'armes. Ancien élève de l'École polytechnique de Brunn, il
a complété son instruction générale et spéciale et étendu le champ
19
200 LE SPORT
de son expérience par plusieurs séjours en France et en Italie. On
comprend que les deux écoles d'escrime n'aient pas de secrets
pour lui. Mais c'est la notre qui jouit de toutes ses préférences. Il
a, en cela, d'autant plus de mérite et d'autant plus de droits au
bienveillant accueil des lecteurs, que c'est l'école et la manière
italiennes qui, en Autriche, tiennent le haut du pavé. Espérons qu'il
n'y a là qu'une éclipse passagère, et que la faveur du public revien-
dra au bel art français, s'il peut compter sur les efforts et l'appui
d'un certain nombre de personnalités aussi marquantes que celle
de M. Hergsell.
Cette présentation faite, revenons au Duell Codex que vient de
publier M. Hergselt. Sans vouloir en faire une analyse détaillée, je
dirai cependant que ce livre renferme tout ce que les adversaires
et les témoins peuvent demandera un ouvrage de cette espèce.
Dans la première partie, l'auteur traite avec une science appro-
fondie les questions générales et particulières qui rentrent plus
spécialement dans ce qu'on peut appeler la jurisprudence cheva-
leresque (offenses, provocations, témoins, refus de se battre, capa-
cité satisfactionnelle, responsabilités, substitutions, jury d'hon-
neur, etc.). Dans la seconde, il expose, avec précision et clarté, la
technique des différents duels. La troisième contient les duels
exceptionnels. Un appendice offre des modèles de procès-verbaux
très bien rédigés et fort pratiques. Rien n'a donc été oublié. Jl
ressort de la lecture du Duell Codex qu'en matière de règles du
point d'honneur l'École française tient en Autriche-Hongrie le haut
du pavé qu'elle a perdu en matière d'escrime. Dans sa préface,
M. Hergsell se proclame disciple de Chatauvillard. « Je me suis
laissé guider, écrit-il, par les écrits du comte Chatauvillard
Bien que surannées dans certains détails, ses règles, ses prescrip-
tions, ses opinions offrent néanmoins des matériaux inestimables
et seront respectées aussi longtemps qu'une association compétente
GUSTAVE ÏIERGSELL 291
de gens d'honneur n'aura pas rédigé d'autres prescriptions,
d'autres lois... » On voit par cette déclaration si nette que, pour
M. Hergsell, VEssai sur le Duel de Chatauvillard reste la source
où doit puiser, la base sur laquelle doit s'appuyer, quiconque traite
du point d'honneur. C'est également l'opinion d'un auteur hongrois
pour lequel je professe beaucoup d'estime, M. de Bolgar. C'est la
thèse soutenue par M. Croabbon dans le premier chapitre de son
livre le Point d'honneur. Mais, si M. Hergsell a su se retenir sur la
pente dangereuse où on glisse involontairement lorsqu'on écrit sur
les règles chevaleresques, et qui vous entraîne à vouloir faire du nou-
veau, de l'inédit, du personnel, à légiférer en un mot ; si avec un
rare bon sens ila choisi le rôle de commentateur, rôle plus modeste,
mais seul véritablement utile, il ne s'est pas condamné, pour cela,
à rouler toujours dans la même ornière, et à regarder VEssai sur
le Duel comme l'UltimaThulé du monde chevaleresque.
Il a parfaitement compris que le rôle du commentateurestplus
haut et qu'il peut tenter même un esprit distingué, puisqu'il
consiste à se montrer infatigable dans le perfectionnement logique,
dans la mise au point scrupuleuse du texte original pris comme
base et comme modèle. Convaincu que la lettre tue, mais que l'es-
prit vivifie, il s'est attaché à sauvegarder l'intégrité de son auteur
dans tout ce qu'il y a de fondamental et d'essentiel, mais il ne s'est
pas interdit de suppléer à certaines insuffisances, de combler cer-
taines lacunes, d'apporter à certains détails les modifications
qu'exigent les inévitables différences d'époques, de nationalités et
de milieux. Problème difficile assurément ! Que M. Hergsell ait
essayé de les résoudre avec la conscience et la probité littéraires
qu'il montre dans tous ses travaux, c'est ce dont personne ne dou-
tera en lisant le Duell Codex. Ses efforts ont-ils été couronnés de
succès ? A-t-il su concilier les principes fondamentaux établis par
Chatauvillard avec les conditions de la vie moderne ? Pour répon-
29-2 LE SPORT
dre à cette question, à mon avis la plus grosse qui puisse être
soulevée par un livre de cette espèce, il faudrait procéder à une
discussion approfondie et de détails qui ne rentre pas dans le
cadre de cette notice. Je puis dire, cependant, qu'il me semble
avoir généralement réussi. Un exemple pris au hasard parmi les
importantes adjonctions faites à la première édition suffira, j'es-
père, pour le démontrer.
Lorsqu'il écrit que personne, même avec l'assentiment de ses
témoins, n'a le droit de refuser par avance la capacité satisfac-
tionnelle; que personne ne peut décliner une solution chevale-
resque de l'affaire, même si Ton a l'intime conviction que son
adversaire ne possède pas cette capacité ; que) toute contestation de
cette espèce doit être soumise à un jury d'honneur statuant en der-
nier ressort, et sans appel; lorsqu'il étend la compétence de ce jury
également au cas où une des parties manifesterait la volonté iné-
branlable de maintenir ses prétentions, ou de provoquer une obs-
truction en vue d'empêcher la solution de l'affaire, ou d'entraîner
une solution conforme à ses désirs ; lorsqu'il affirme que, si une des
parties répond par une fin de non recevoir à la demande qui lui
est adressée de réunir un jury d'honneur, ce refus constitue un déni
de justice et équivaut à un refus de se battre, il trace des règles
nouvelles. Ces règles modifient profondément la législation du
point d'honneur, telle qu'elle est exposée dans le code de Chatau-
villard, puisqu'elles substituent une juridiction bien définie et sou-
veraine, celle du jury d'honneur, à une juridiction mal définie et
non souveraine, celle des témoins ; puisqu'elle déplace, en un
mot, le pivot sur lequel tournait la machine chevaleresque. Et
cependant, non seulement ces règles nouvelles ne violent pas les
principes sur lesquels Ghatauvillard s'est appuyé pour investir les
témoins de leurs fonctions, mais elles leur communiquent une force
nouvelle. Qu'a voulu en effet Chatauvillard en faisant rentrer la
GUSTAVE HERGSELL 293
fonction de juge parmi les attributions multiples des témoins ?
Remédier aux coutumes vicieuses qui, de son temps, permettaient
aux adversaires de régler eux-mêmes les différends au gré de leur
caprice et au hasard de leurs conventions ; substituer à la passion
aveugle des intéressés une autorité calme, éclairée et impartiale.
Que veut M. Hergsell ? Qu'ont voulu le regretté Paulo Fambri,
M. Jacopo Gelli et tous les partisans des cours ou des jurys d'hon-
neur ? Combattre par des moyens plus efficaces l'abus du point
d'honneur qui, malgré les efforts de Ghatauvillard, laisse encore
trop souvent les parties maîtresses de s'ériger en juges dans leur
propre cause. N'est-ce point là vouloir ce qu'a voulu Chatauvillard,
tendre au même but, s'appuyer sur les mêmes principes, les cor-
roborer ? N'est-ce pas observer une juste mesure entre le respect
dû à l'auteur qu'on veut commenter et l'indépendance que tout
commentateur intelligent peut et doit conserver ? N'est-ce pas
résoudre un difficile problème ? N'est-ce pas mériter des éloges ?
Aussi ne les marchanderai-je point à M. Hergsell, en les
assaisonnant toutefois d'une légère critique. Pourquoi, dans sa
troisième partie, a-t-il cru devoir reproduire les règles des duels
exceptionnels ? Si Ghatauvillard a publié cette réglementation,
c'était contraint et forcé par les mœurs de son époque et pour
ainsi dire malgré lui. Il a fait une concession qui, à l'heure
présente, n'a pas sa raison d'être. Ne parlons donc plus des duels
exceptionnels que pour les exclure de la pratique chevaleresque !
Mais ce n'est là qu'une ombre qui n'enlève rien à l'harmonie du
tableau ! La troisième partie du Duell Codex supprimée, il reste
encore un tout bien homogène, bien ordonné, et qui mérite le
succès.
M. Hergsell n'est pas seulement l'auteur du Code du duel dont
il vient d'être parlé et le commentateur éclairé dont il a été ques-
tion. Nous lui devons encore la publication des fameux Livres
294
LE SPORT
d'escrime de Talhoffer, d'après les manuscrits originaux du
xv e siècle. Ces ouvrages, d'une haute valeurhistorique et artistique,
donnent la représentation la plus complète et la plus suggestive de
ce qu'étaient en Allemagne, au moyen âge, les duels judiciaires, et
sans doute aussi, d'après l'opinion du savant écrivain, les autres
combats singuliers alors en usage. Les historiens et les amis des
arts y puiseront, je ne crains pas de l'affirmer, d'inestimables docu-
ments, s'ils parviennent à les consulter.
LE LIEUTENANT AMON VON GREGURICH
Voici un des plus brillants et des plus élégants hommes d'épée
de l'armée autrichienne. Grand, svelte, bien pris, d'une adresse
peu commune, le lieutenant Amon von Gregurich a su conquérir
très rapidement, par des succès nombreux, la place qu'il occupe
dans le monde de l'escrime viennoise. C'est à son père que le lieu-
tenant von Gregurich doit cette situation, car il le façonna de
fort bonne heure à tous les exercices du corps. L'escrime et
Téquitation ayant ses préférences, c'est vers ces deux branches
<2% LE SPORT
du sport que furent dirigées les études du jeune Gregurich; et lors-
qu'à dix-huit ans — en 1885 — il entra à l'École des cadets, il
était déjà de première force au sabreetà l'épée. En 1887, il arrivait
au 18 e dragons, d'où il était envoyé au cours militaire des moni-
teurs d'escrime. Il en sortait avec le n° 1. Dans un voyage qu'il fit
à Trieste en 1892, où il avait été envoyé en qualité de Fechtlehrer
commandist, il fit la connaissance de Luigi Barbasetti, le profes-
seur de la Société di Scherma de cette ville ; et, comme il avait
le désir d'apprendre l'escrime italienne, il saisit donc avec em-
pressement l'occasion qui lui était donnée de s'initier à cet art.
Grâce à ses aptitudes et aussi à sa grande passion pour les armes,
il fut très vite au courant de toutes les finesses de l'escrime ita-
lienne ; et aujourd'hui il est considéré comme la première spada de
f Autriche-Hongrie. En 1895, dans le grand tournoi de Budapest, il
obtenait le prix de l'État, la grande médaille d'or, pour la contre-
pointe, et à Prague la médaille d'argent pour l'escrime ; la même
année, il obtenait, à l'assaut international, la grande médaille d'or
avec diplôme et à Vienne la médaille de bronze. En 1896, le
lieutenant Amon von Gregurich était proclamé vainqueur du grand
tournoi austro-hongrois de Vienne ; il gagnait la grande médaille
d'or avec diplôme donnée par S. A. f archiduc Bainer, et à Buda-
pest il enlevait dans le tournoi international la grande médaille d'or
pour le fleuret, la grande médaille d'or avec diplôme pour le sabre
et le prix d'honneur offert par le ministère Honved.
LE DOCTEUR EDWARD BREGK
M. Breck est né en 1861, à Boston, dans le Massachusetts;
son père était officier de la marine des États-Unis. Après avoir fré-
quenté les écoles américaines, le lycée Amherst, l'Université
de Cambridge en Angleterre et les trois grandes universités
allemandes de Berlin, Munich et Leipzig, il obtint en 1887, à
Leipzig, magna cum laude, le titre de docteur en philosophie.
M. Breck s'est consacré à la carrière des lettres et il a fait du
journalisme un peu partout, à Boston, à Londres, à Berlin, et met-
tant toujours en pratique ce précepte : Mens sana incorpore sano, il
s'est adonné particulièrement au noble exercice des armes. Après
avoir essayé, pendant quelque temps, la rapière allemande (Schla-
298 LE SPORT
ger) à l'Université de Leipzig, il a rencontré là un maître italien qui
lui donna les premières notions du fleuret. En Amérique, il trouva
à Boston M. Rondelle, ancien maître d'armes de l'armée française,
qui lui démontra bien vite la supériorité de l'escrime française.
Depuis son retour en Europe, il a travaillé les armes avec
Calmels, l'ancien adjudant de l'École de Joinville, qui fut pen-
dant quelque temps professeur du Berliner Fecht-Clubb, de Berlin.
M. Breck est surtout un riposteur possédant maintenant à fond
la science de l'escrime ; son jeu vigoureux est d'une rapidité sur-
prenante. De taille élancée, il est très leste sur la planche et se sert
de ses jambes presque aussi bien que San Malato. Quoique cela, il
préfère l'École française, qui est beaucoup plus sobre de mouve-
ments; il prend sa garde le bras raccourci. M. Breck, comme beau-
cpup d'amateurs, est très journalier; lorsqu'il est bien disposé, son
jeu rapide, juste, élégant, est très varié ; ses attaques en marchant,
aidées par une détente de jarrets des plus vigoureuses, sont formi-
dables ; il a des parades un peu violentes, mais foudroyantes, qui
surprennent presque autant qu'une attaque. L'agilité de sa main lui
permet de rouler le contre de tierce jusqu'à rencontre du fer.
C'est vraiment extraordinaire de voir un homme aussi occupé
donner autant de temps et de soins au développement de l'art
des armes. Honneur à lui !
Ci
CHARLES DE KAY
PRESIDENT DU BERLINER FECHT-CLUBB
Fiis d'un amiral de la marine de la République Argentine,
M. de Kay est de l'Amérique du Nord. Son père, qui est entré dans la
marine comme volontaire, s'y est illustré en remportant des victoires
éclatantes pendant la guerre des Argentins avec l'empire du Brésil,.
il y a cinquante ans. Ses aïeux étaient, au siècle dernier, avant la
Révolution, officiers de l'armée coloniale d'Angleterre; sa famille,
d'origine protestante, a résidé en Hollande au xvi c siècle, venant
du Nord de la France.
Dans son enfance, M. de Kay habitait l'Allemagne, où il apprit
100 LE SPORT
les principales langues d'Europe, le français, l'allemand, l'italien.
De retour à New-York, il fit ses études à l'Université de Yale, à New-
Haven, Connecticut. Depuis il s'est fait poète, critique d'art et jour-
naliste. À Yale, où il n'y avait pas de professeur d'escrime, M. de
Kay chercha à initier ses collègues à l'art des armes, et, après
avoir remué ciel et terre, il arriva, dès 1882, à fonder un club, le
premier de ce genre en Amérique, Fencers Club de New-York, dont
il fut le président jusqu'en 1894.
M. de Kay a étudié les méthodes italienne, allemande et fran-
çaise, et c'est cette dernière qui a eu ses préférences. Il a tiré avec
MM. Sénac, Nicoles, Rondelle, Jacoby, Gignac, Tronchet, Vau-
thier, Pini, maîtres ou prévôts habitant ou de passage à
New-York. Appelé à Berlin comme consul général des États-Unis,
son premier soin, en arrivant dans cette ville, fut de s'occuper
d'escrime et il arriva à faire ce qu'on lui disait être impossible :
intéresser les Allemands à l'escrime au fleuret. D'un côté, les offi-
ciers de l'armée se battent presque toujours au pistolet, de l'autre
les étudiants sont dévoués à une espèce d'escrime, pour le duel à la
rapière, qui exclut tout à fait les finesses du fleuret français. En
plus, il y a en Allemagne un genre d'escrime spécial, mais il est si
mal combiné, qu'il n'y a vraiment pas de plaisir à le pratiquer.
A Berlin, on lui disait qu'on se moquait des clubs, que la haute
société de la ville était trop fière, et qu'aucun de ses membres
n'accepterait de se trouver dans le même cercle avec des simples
bourgeois ou avec les étrangers sans rang, ni titre, qu'au surplus
on n'aimait pas les sports français et que l'idée d'appeler à Berlin
un maître d'armes de Paris était de la folie pure. Sans se laisser
arrêter par ces conseillers lugubres, M. de Kay s'adressa à ses amis,
diplomates, médecins, juristes, banquiers, commerçants, et surtout
aux étudiants américains de l'Université de Berlin, et il fut assez
heureux pour intéresser tout le monde à son idée.
CHARLES DE K A Y 301
Grâce à l'aide de M. le major von Brand, de lord Granville, de
M. Spring-Rice et de M. le D r Breck, il fonda le Berliner Fecht-Clul>l>,
il fit venir pour le seconder dans cette entreprise hasardeuse,
M.Louis Galmels, l'ancien adjudant maître d'armes de Joinville-le-
Pont, qui passait avec raison pour un des premiers maîtres mili-
taires de France, et c'est grâce à cet éminent professeur qu'on
n'aurait pas dû laisser partir, que le Berliner Fecht-Clubb, a obtenu
à Berlin un succès colossal, et à l'heure qu'il est les cours de l'adju-
dant Calmels(l) sont très couruspartoutela haute société berlinoise ;
et ses élèves appartiennent tous à la cour, à la diplomatie, aux
consulats, à la haute finance, à l'Université, au commerce et à la
haute société étrangère. Voilà une victoire pour un sport français !
M. de Kay est un escrimeur d'une très grande vigueur et dont
le jeu varié est fort difficile. Il a beaucoup de tempérament et il
attaque plus souvent qu'il ne pare, cependant il soutient admira-
blement l'enchaînement des phrases d'armes. Sa tenue est cor-
recte et des plus élégantes ; doué d'un sang-froid extraordinaire,
il reste inébranlable, en présence des menaces de son adversaire.
Il est vrai que, tout en pratiquant l'escrime française, il est souvent
romantique, variant son jeu à l'infini. Plus expert avec le fleuret
qu'avec l'épée de combat, il trouve ce dernier un peu monotone
comme jeu et comme exercice. En vérité, ce n'est pas de battre son
adversaire dans un assaut que recherche M. de Kay, ce qu'il veut,
c'est faire aimer les armes et voir pratiquer ce noble exer-
cice par tous ceux quiontdes occupations sédentaires. Il envisage
l'escrime au fleuret comme un exercice plein d'attraits, bien plus que
comme une préparation au combat. Aussi a-t-il eu le plaisir de voir
à New-York, Boston, Berlin, beaucoup de personnes des deux
sexes, sur ses conseils, pratiquer le fleuret. Gela lui paraît beau-
coup plus intéressant que n'importe quelle victoire dans un
(1) Calmels est revenu en France; il est actuellement professeur à Arras.
302 LE SPORT
assaut. M. de Kay a écrit pour ses lecteurs et lectrices américains
de nombreux articles sur l'escrime ; entre autres, une intéressante
étude des salles et des cercles d'escrime principaux de Paris,
qu'on trouvera, avec de fort jolies illustrations, dans le Cos-
mopolitan de New-York, d'il y a cinq ou six ans. Il serait
difficile de trouver, hors de France, un amateur d'armes ayantplus
fait pour la propagation et l'honneur de l'escrime française que
M. Charles de Kay, le consul général de l'Amérique du Nord
à Berlin.
m
«s
"^^^
LE MAJOR VON BRAND
Le major von Brand est surtout un amateur de contre-pointe ; il
manie le sabre avec beaucoup de verve et d'entrain. D'une très
grande endurance, il peut soutenir de nombreux assauts sans la
moindre fatigue.
Sa famille appartient à la noblesse de Wurtemberg ; comme il
a demeuré longtemps à Paris, il parle le français comme sa langue
mère. Dernièrement le major von Brand a quitté l'École de guerre
de Berlin pour aller occuper le grade de major du 126 e de ligne qui
venait de lui être donne. Comme escrimeur, quoique ayant encore
beaucoup à apprendre, car il n'avait fait (pie commencer ses études
avec M. Calmels lorsqu'il est parti pour son nouveau régiment,
30^
LE SPORT
c'est un tireur élégant, maniant le fleuret avec grâce, dont le jeu,
très nerveux et très vigoureux, le classera au nombre des meil-
leurs escrimeurs. Il est souple, rempli de bonnes dispositions, il
sera avant peu un tireur avec lequel on devra compter, car il est
calme, froid et inébranlable en présence de son adversaire, et,
quand il attaque, ses coups sont portés avec une étonnante jus-
tesse.
/ 'S
^*#£
LE COMTE DE GRANVILLE
M. le comte de Granville est un jeune Anglais d'une famille très
célèbre dans la diplomatie ; il est secrétaire d'ambassade à Berlin
et élève du Fecht-Clubb. Sportsman comme le sont tous les Anglais,
Earl Granville pratique un peu tous les sports en honneur dans son
pays ; depuis son arrivée à Berlin, l'escrime a toutes ses faveurs.
20
306 LE SPORT
Doué de beaucoup de moyens et surtout d'une grande taille, ce
qui lui donne une- très grande supériorité sur beaucoup de tireurs,
le comte de Granville est un tireur élégant et régulier, et son jeu
académique fait grande sensation dans les assauts. Aussi ne tar-
dera-t-il pas, lorsqu'il saura se servir de tous ses moyens, à être
un escrimeur des plus difficiles. Son jeu est nerveux, il attaque vo-
lontiers par des coups simples, il riposte avec beaucoup de rapi-
dité. Le comte de Granville affectionne le contre de quarte suivi
de coupés dégagés.
Le corps est solidement attaché au sol, il a pris de Calmels
l'élégance et la facilité des coups, la main est ferme et le doigté
d'une finesse remarquable ; dans le haut comme dans le bas, il
riposte très vite.
■PI
t\
PRINCE JOSEPH DE CHIMAY
Avec sa haute taille et son allure martiale et dégagée, le prince
de Cliimay a tout à fait l'air d'un officier de cavalerie en bour-
geois. Il porte la tête haute, ses traits sont fins et caractéristiques.
Élève de la salle Rouleau, il compte une foule d'excellents
assauts. À des aptitudes physiques naturelles et une intelligence
rare le prince de Chimay joint une connaissance très grande de
l'escrime et une science telle qu'il arrive à occuper un des pre-
miers rangs dans le monde des armes.
Son jeu est très varié et plein de ressources. Doué d'une
grande énergie, ilest infatigable sous les armes. Il aie poignet bien
placé et sa parade a cela de bon qu'il la varie avec facilité, passant
du simple au contre et du contre au simple. Les ripostes sont fou-
droyantes.
Le prince est Belge ; il appartient à la famille des Caraman-
308 LE SPORT
Cbimay qui descendent de Pierre-Paul de Riquet, le créateur du
canal de Languedoc en 1666. Cette famille se partage aujourd'hui
en deux branches, Tune française, l'autre belge. Celle-ci avait pour
chef le prince Joseph de Chimay, le ministre des Affaires étrangères
de Belgique, mort il y a quelques années. Sa branche a pour
auteur le prince Joseph de Chimay, qui épousa, en 1805, la célèbre
M me Tallien — Théresa Cabarrus. Sa mère était M lle Pelaprat,
la tille du fameux financier, dont l'hôtel du quaiMalaquais, aujour-
d'hui une annexe de FÉcole des beaux-arts, vit ses combles ha-
bités, au beau temps du romantisme, par tout un clan de jeunes
écrivains devenus célèbres plus tard, Gérard de Nerval et Arsène
Houssaye.
La branche française de Riquet de Caraman à pour chef le
duc Victor de Caraman, fils du duc Charles, petit-fils du maré-
chal de camp de Caraman et arrière-petit-fils de Victor Riquet de
Caraman, pair de France en 1827, duc de Caraman en 1830, lieu-
tenant général et ambassadeur à Berlin et à Vienne, qui a laissé
des mémoires fort intéressants. C'est la grande illustration en ce
siècle d'une famille très brillante, très sympathique, qui se rappelle,
à son honneur, que le premier auteur de sa prospérité fut un ingé-
nieur, et ne dédaigne pas dans ses alliances de mêler la noblesse
du travail à celle du sang.
\f^
M LLE LOUISE ABBEMA
M lle Louise Abbéma est généralement connue pour son esprit
charmant et pour son remarquable talent de peintre ; ce que Ton
sait moins, c'est qu'elle est une sportswoman accomplie.
Tous les sports lui sont familiers, à l'exception de la bicyclette,
qu'elle a en horreur, trouvant disgracieux le costume que comporte
cet exercice. Elle les cultive tous avec un égal amour.
Les longues promenades à pied, le canotage, la natation,
Téquitation, le tir au pistolet, sont ses distractions favorites, dans
310 LE SPORT
ses longues villégiatures d'été, au bord de la mer. Elle s'y livre
avec ardeur, heureuse de laisser reposer son pinceau pour briser
son corps et réparer au souffle vivifiant des brises salines, les
forces perdues dans la vie un peu anémiante de l'atelier.
Amie intime de Sarah Bernhardt, chez qui elle passait autrefois
les étés au Havre, se levant dès l'aube pour pêcher la crevette,
faisant du tir à la carabine et des excursions l'après-midi, se repo-
sant le soir à la lecture des manuscrits envoyés à sa grande amie.
Elle va maintenant à Belle-Isle-en-Mer, depuis que Sarah y réside.
L'escrime a peu de secretspour elle. L'hiver, elle fait des armes
dans son atelier d'une façon suivie.
En escrime, comme en peinture, M lle Abbéma est un tempé-
rament; elle y apporte sa note personnelle.
Tireuse de tête par principe, habile à tromper le fer et à
placer la riposte, ayant la pointe bien en ligne, elle ne tarde
pas à s'animer au cours de l'assaut, charge son adversaire, ne
recule pas devant le corps-à-corps et remplace par un brio plein
d'imprévu la manière calme et froide du début.
Elle est de la bonne école, a eu pour maître Bettenfeld, le tireur
fin et savant, et a souvent croisé le fer, non sans succès, avec
quelques-uns de nos meilleurs escrimeurs.
M lle Louise Abbéma a vaillamment conquis ses grades dans la
gracieuse phalange des escrimeuses; c'est une escrimeuse arrivée.
Ce qui le prouve surabondamment, c'est qu'elle vise assez volontiers
le coup de bouton, tout comme les maîtres du fleuret.
Aimantpassionnément l'escrime, l'équitation, M lle Louise Abbéma
a voulu aussi apprendre le pistolet. En peu de temps elle a acquis
une perfection de tir très enviée de bon nombre d'amateurs. Elle
manie le pistolet non seulement avec grâce, mais avec une sûreté
de main remarquable.
Avec la carabine de tir, on a la grande ressource de l'épau-
M lle LOUISE ABBEMA 311
îement, mais avec le pistolet il faut arriver dans la ligne de tir
avec une finesse et une précision mathématiques. Le plus léger
à-coup peut produire une déviation sensible ; puis il y a le poids
de la balle ; les grains de plomb sont rapides, instantanés, la balle
obéit aux lois de la pesanteur. Aussi doit-on citer presque comme
un tour de force la fantaisie amusante à laquelle s'exerce fré-
quemment M Uo Abbéma : celle qui consiste à casser des assiettes
fixes ou mises en mouvement. 11 y a là une certaine sponta-
néité, un grand à-propos qui dénotent une grande habitude du
tir.
C'est surtout pendant sa villégiature d'été, où elle peut tenir le
pistolet à son aise, que >I lle Louise Abbéma se fait la main. Elle a
des cartons superbes et, si vous voulez un bon conseil, évitez de
vous battre avec cette sportswoman qui manie l'épée aussi bien
•que le pistolet.
Parmi nos Parisiennes les plus frêles et les plus nerveuses, les
plus délicates, les plus à la mode, il y en a bon nombre qui rivalisent
avec nos meilleurs tireurs. Heureusement que les Richelieu ne sont
plus de ce siècle, car, s'il survenait quelque différend d'amour
entre nos Nesle et nos Polignac, l'affaire pourrait avoir des suites
sérieuses.
M llc Abbéma n'est pas seule à manier aussi habilement le pistolet,
on peut voir chez Gastinne-Renette quelques cartons fort curieux
qui ont été faits par la princesse Ghika, la comtesse Tyszkiewicz.
la comtesse de Beaumont. M lle Rachel Boyer figure également dans
les Salons des primes.
Mais le carton le plus intéressant est sans contredit celui d'Adèle
Page, l'ancienne pensionnaire des Variétés. C'est un carton troué
de vingt-cinq balles, les coups sont si bien ramassés, que l'ouver-
ture, que ces balles ont faite, n'excède pas les dimensions d'une
pièce de cinq francs.
:H2
LE SPORT
Si les cartons de M lle Abbéma ne figurent pas au tir de l'avenue
d'Antin, c'est parce qu'elle n'y va jamais. Cela ne l'empêche pas
d'en avoir de très beaux, car le moins bon de ses cartons ne fait pas
trente-cinq lignes.
MISS LOWTHER
Quoique ayant eu pour premier professeur M. Mac-Pherson,
miss Lowther est plutôt l'élève de l'adjudant Bel, le distingué maître
d'armes de l'École d'application de Fontainebleau.
Cette jeune et jolie escrimeuse a de qui tenir, du reste ; elle
est issue d'une famille de sportsmen parmi lesquels on peut citer :
le Riglit Honorable James Lowther, un des membres les plus dis-
tingués du Jockey-Club de Londres ; the Earl of Lonsdale, le
sportsman qui a reçu d'une façon si princière l'Empereur
d'Allemagne et qui est actuellement master of the Queen
314 LE SPORT
Jiounds. The Queen hounds est, de ravis de tous, la première
meute de l'Angleterre. Le père de miss Lowther, qui a appartenu,
comme capitaine, à la marine royale, était également un chas-
seur de premier ordre et un des plus habiles cricketers du
Royaume-Uni. Entourée de tous ces hommes de sport, il était difficile
que miss Lowther ne fût pas une sportswoman accomplie. Toute
jeune, elle fit de l'aviron, et lorsqu'elle fut familiarisée avec ce
sport, qui peut être regardé comme un des plus utiles, — car le
canotage, dans sa véritable acception, et surtout comme le prati-
quent nos voisins, est l'essence même du sport, — miss Lowther
continua par le lawn-tennis, où elle ne tarda pas à être de première
force. Elle eut même la bonne fortune de gagner quelques prix, entre
autres le « championnat des dames de Hambourg » — elle gagna le
premier prix du tournoi de Hambourg en 1895 — qu'elle détient
encore actuellement. Malgré ces brillants succès, miss Lowther a
délaissé un peu le lawn-tennis pour l'escrime, qui est aujourd'hui
son sport favori ; ce qui ne l'a pas empêchée de se faire recevoir
bachelière es sciences, en juillet 1893, et de gagner de nouveau
en 1897 le championnat des dames de Hambourg.
C'est avec le professeur Bel, pendant une villégiature qu'elle
fit à Fontainebleau, que miss Lowther s'est appliquée sérieuse-
ment à l'escrime. Quoiqu'elle ait à peine vingt-cinq ans, elle est
infatigable sur la planche. Vous la verrez très bien plastronner pen-
dant une heure, et faire ensuite trois et même quatre assauts de
suite, sans montrer la moindre fatigue. Pendant les deux ansqu'elle
passa à Fontainebleau, elle travaillait tous les jours de dix heures
du matin à midi avec l'adjudant Bel. Un jour, elle plastronnait pen-
dant deux heures: un autre jour, elle faisait assaut pendant
le même laps de temps avec les sous-officiers maîtres-adjoints.
Sa manière de tirer avec tous ces jeunes escrimeurs variait sou-
vent ; mais ce qu'elle préfère et ce qui convient le mieux à son tem-
2-^L^
316 LE SPORT
pérament actuellement, ce sont des attaques trompant le change-
ment d'engagement dessus et dessous ; elle cultive aussi le coup
de temps. Ses jarrets lui permettent de le faire à propos ; ses atta-
ques par des changés- coupés ne laissent rien à désirer; ses parades
sont également bonnes, mais ses ripostes laissent un peu à désirer.
Comme elle est toute à l'escrime maintenant, il est certain
qu'avant peu elle pourra se mesurer avec n'importe quelle
escrimeuse, et qu'elle enlèvera haut l'épée le titre de champion
des Dames.
Elle travaille maintenant avec M. Vital-Lebailly du London
Fencing-Club. Elle se montre peu en public. C'est fâcheux, car
elle ferait plaisir à tous ceux qui aiment et pratiquent l'escrime
car, comme je l'ai dit, je crois, c'est une escrimeuse élégante et
jolie à voir. Cependant, elle a tiré devant S. A. R. le prince de
Galles, à la salle de M. Mac-Pherson. Ses adversaires étaient
MM. Egerton Castle, Jack Leslie et Mac-Pherson fils.
Le succès de miss Lowther fut complet, fut si complet que
S. A. R. le prince de Galles lui offrit, en souvenir des belles armes
qu'elle avait faites, pendant cet assaut, qui avait eu lieu devant
une assistance d'élite, une superbe épingle en forme d'épée de
chevalier.
M Ues MARIE FISCHER ET DORPH PETERSEN
1I LLES DORPH. PETERSEN, MARIE FISCHER
ET HARRILT RERTHELSEN
De tous les sports, le plus en faveur auprès des belles Danoises
après le sport national, c'est l'escrime ; et c'est à M. Berthelsen,
le savant professeur, qu'en revient tout l'honneur.
Sorti avec le n° 1 de l'Académie d'armes de Copenhague,
M. Berthelsen, qui avait une réelle passion pour les armes, fut
nommé en 1884 professeur du cercle d'escrime, qui venait de se
créer danscette ville. Cette salle, qui n'étailalorsfréquentéequepar
une cinquantaine de clubmen, est aujourd'hui des plus florissantes
et compte de nombreux escrimeurs.
M. Berthelsen n'est du reste pas un inconnu pour le monde de
318 LE SPORT
l'escrime de Paris, car en 1889 il prenait part au grand assaut inter-
national donné au Grand Hôtel et, quelques années après, en 1892,
on le voyait à la salle du professeur Lafond, auprès duquel il était
venu compléter et perfectionner son enseignement. En 1890, il
établit sa première salle d'armes à Copenhague. Depuis lors,
grâce au succès qu'il a rencontré, il a transformé sa salle
et, à l'heure qu'il est, il en a fait construire une, avec tout le
confort moderne : lumière électrique , douche , bouche de
chaleur, etc.
Les dames qui fréquentent la salle du professeur Berthelsen
appartiennent presque toutes à la haute bourgeoisie ; elles suivent
avec une grande régularité les cours, et, de manière à égaliser les
forces des deux bras, on les fait tirer alternativement de la main
droite et de la main gauche. Cette année, il a créé une société
d'escrime de dames qui compte un grand nombre d'escrimeuses
capables de se mesurer avec n'importe quel tireur.
Les Danoises ont adopté un costume fort seyant mettant en re-
lief les élégances d'une taille svelte. Les Parisiennes préfèrent le
maillot, travesti délicieux, mille fois plus varié de coupes et sous
l'étroite adhérence duquel la jolie femme apparaît dans toute sa
grâce serpentine, lorsqu'elle se fend avec agilité sans effort
visible.
Cela seul suffirait à faire comprendre le goût de la Parisienne
pour cet art raffiné. 11 s'explique encore par le maniement facile
du fleuret, arme légère, si bien faite pour des mains délicates, et
que ses ressemblances avec l'outil féminin entre tous ont fait sur-
nommer pittoresquement « l'aiguille à tricoter ». Coudre, découdre,
tout se tient. Aussi les femmes qui s'adonnent à l'escrime
deviennent-elles rapidement d'une jolie force. A défaut d'une grande
vigueur, elles ont la délicatesse du doigté qui, étant donnée la légè-
reté de l'arme, leur permet de dessiner les feintes avec précision
M ii ea DORPH. PETERSEN, M. FISCHER ET II. BERTHELSEN 319"
et de tromper le fer de très près. En d'autres temps, quelques
belles escrimeuses ont failli réaliser les exploits des Clorinde et
des Bradamante. Au siècle dernier, la Maupin, de l'Opéra, fut une
enragée bretteuse et tua cinq ou six gentilshommes en duel. Ninon
de Lenclos sut aussi s'escrimer dans toutes les règles, et c'est là
peut-être une des causes de son étonnante longévité. Je ne cite
pas la chevalière d'Eon, toutes sortes de pièces justificatives ayant
fini par établir quï/ n'avait de la femme que les jupes, et que cette
usurpation de sexe fut de sa part une pure vanterie.
De nos jours, on peut citer parmi nos escrimeuses les plus ha-
biles M lle Fritz et la fille d'un maître d'armes parisien, M 110 Basset,
qu'on a vue plusieurs fois, dans des assauts publics, tenir tête à
des professeurs renommés ; et surtout M ,le Jean-Louis, la fille du
célèbre professeur de Montpellier. On l'appelait l'invincible, parce
qu'elle battait haut la main tous les maîtres de régiments qui tenaient
garnison dans la ville des « gentes pucelles » et qui, rougissant
d'une telle défaite, demandaient presque toujours à permuter.
Sur le livre d'or des escrimeuses danoises, je relève les noms
de M llc Marie Fischer, fille du peintre artiste qui fréquente la salle
de M. Berthelsen depuis quatre ans. Grande, élancée et fort jolie,
ce qui ne gâte en rien ses qualités d'escrimeuse, M lle Marie Fischer
tire d'une manière fort remarquable. Sa tenue est fort élégante et
son jeu des plus difficiles à combattre. Bien placée en garde, elle
sait attendre ce qui lui permet de soutenir de très longs assauts ;
elle tire avec sang-froid et finesse. Sa riposte est vive et juste.
En un mot, M 110 Marie Fischer connaît comme personne les ruses,
les témérités et les prudences de ce bel art qui consiste, comme
on l'a dit. à donner et à ne pas recevoir.
Après M lle Fischer vient M lle Marguerite Dorph.Petersen, fille de
l'inspecteur du théâtre populaire. C'est une toute jeune fille qui,
quoique n'ayant pas encore vingt ans, a déjà trois ans de salle.
320 LE SPORT
Elle est de taille moyenne et souple comme une liane. C'est une
escrimeuse de tête qui possède un jeu vraiment classique fort ap-
précié de tous les véritables amateurs. Elle affectionne le coup d'ar-
rêt sur la marche de son adversaire, et alors l'effet de ce coup est
écrasant. Remarquablement douée sous le rapport des muscles,
sa tenue est irréprochable, élégante et gracieuse. Ses coups de
bouton sont si courtois qu'on lui pardonne d'être aussi vite et,
quand elle vous bat, on est tenté de lui dire merci.
Il me reste maintenant à dire quelques mots de M lle Berthelsen,
la fille du savant professeur du cercle.
M lle Berthelsen est une toute jeune fille fort jolie et fort gra-
cieuse qui fait des armes depuis trois ou quatre ans environ. Sa
tenue est fort correcte; la main, quoique toute petite, est ferme et
le doigté d'une finesse remarquable. Son jeu, des plus classiques,
est souple et délié, elle pare vite et riposte plus vite encore. Bien
campée en garde, elle ne demande rien à ses jambes, ses qualités
exquises de riposteuse l'en exemptent, elle garde l'immobilité d'un
roc. Il est presque impossible de déranger sa ligne, et pour peu
qu'on l'écarté, elle revient instantanément à sa place, après avoir
paré et placé la riposte en pleine poitrine de son adversaire.
La pratique de l'escrime entre chaque jour davantage dans les
mœurs des Danoises. Depuis mon dernier voyage à Copenhague,
qui eut lieu en 1895, on m'écrit que le nombre des mondaines
fréquentant la salle Berthelsen est aujourd'hui presque doublé.
Leur plastique et leur amour-propre y trouvent également leur
compte ; l'habitude de cet exercice plus spécialement masculin, en
achevant de les mettre en « bonne forme», les rend plus sédui-
santes, et c'est en même temps, pour elles, comme une sorte
d'émancipation.
En France, les escrimeuses mondaines sont fort rares, à part la
•comtesse de Beaumont que j'ai portraicturée dans les Femmes du
M Ues DOIIPH PETERSEN, M. KISfJlER ET II. RERTHELSEN 32t
sport, \e ne vois que M Uo Louise Abbéma digne de figurer dans
ciil ^galerie.
Il n'en est pas de même chez les actrices, où le goût de l'es-
crime est très développé. C'est souvent, du reste, une nécessité
M. ET M llc BERTHELSEN
de la profession. Déjazet était élève de Grisier, et l'on sait comment
Letorières et Richelieu firent honneur à leur maître. M llea Vernet et
Rachel furent des virtuoses de Tépée et du pistolet. Depuis l'ins-
titution d'unesalle d'armes au Conservatoire — il y a quelque vingt
ans — on a vu s'accroître sensiblement le nombre des comédiennes
qui pourraient au besoin
Défendre leur vertu, la flamberge à la main.
2i
122
LE SPORT
C'était feu le professeur Jacob qui dirigeait autrefois la salle
d'armes du Conservatoire. 11 a formé de brillantes élèves, quel-
ques-unes, entre autres, dont il parlait avec orgueil : Marie Sasse,
la grande artiste qui n'a jamais été remplacée a l'Opéra; cette
douce Priola, morte si tragiquement à Marseille ; Donvé. Les
classes de chant fournissent les meilleurs sujets. Ces demoiselles,
en général, possèdent de superbes performances, font bonne
chère, ont du « plastron » et montrent des muscles plus vigoureux
que nos mignonnes ingénues de comédie, roseaux charmants mais
un peu frêles.
Copenhague, oui, Copenhague vousdonne l'exemple, Mesdames.
Beaucoup d'entre vous sont déjà escrimeuses, je le sais, et beau-
coup de nos escrimeurs réputés seraient mal venus à lutter avec
vous de grâce, de souplesse, d'élégance et même de coup de bou-
ton. Mais nul ne vous voit, et tous le regrettent. Pourquoi l'escrime
féminine n'aurait-elle pas droit de cité comme l'équitation et
l'horrible bicyclette.
Ne semble-t-il pas du reste que l'épée, arme souple et fine, a
été faite pour les souples et fines mains du sexe qui nous enchante ?
On ne craint pas de l'affirmer après avoir vu tirer M lles Fischer r
Dorph Petersen et Harrilt Berthelsen.
M
SCHROËR
C'est en suivant les séances d'escrime du Berliner Fecht-Clubb ,
dont fait partie son mari, que M me Schroër, une fort jolie femme,
s'est éprise de la passion des armes. La jeune mondaine est arrivée
en peu de temps, grâce à des moyens physiques fort rares chez
une femme, à être une escrimeuse très remarquable. C'est le pro-
fesseur Calmels qui lui a mis le fleuret en main, et je suis convaincu
qu'il ne le regrette pas, car son élève a largement profité de son
enseignement. Il est vrai de dire que M me Schroër adore l'escrime
et qu'elle en fait d'un bout de l'année à l'autre. De taille moyenne,
agile sous les armes, elle attaque discrètement, m a s
324 LE SPORT
dextérité et riposte de même. Son jeu est fin, le doigté délicat, et
avec cela beaucoup de sang-froid et d'à-propos.
Autrefois, la danse et, par exception, réquitation constituaient
les seuls exercices du corps inscrits au programme de l'éducation
féminime. Il n'était même pas de bon ton pour une femme de se
livrer à la pratique du sport. La marquise d'Aylesbury conduisant
elle-même son duke aux Champs-Elysées révolutionnait les passants,
et le pistolet de la duchesse de Montpensier, faisant son carton à
côté de son mari, effarait la sainte reine Marie-Amélie et les dames
de la cour de Louis-Philippe. Il ne fallait rienmoins que le respect
attaché à la personne de la duchesse d'Angoulême pour que le
faubourg Saint-Germain lui pardonnât de faire chaque soir sa
partie de billard à Goritz ou à Frosdhorff, et la natation semblait
chez le sexe faible un trait de hardiesse que désapprouvaient les
familles à principes.
Aujourd'hui, que tout cela est changé ! La gymnastique et tout
ce qui se rattache au sport aquatique ou terrestre ont droit d'entrée
dans les maisons les plus sévères. Les courses, les concours
hippiques ont développé pour la femme le goût du cheval; la der-
nière guerre Ta accoutumée à l'odeur de la poudre tant et si bien,
qu'elle fait à présent le coup de fusil contre les lièvres et les lapins
à rendre des cartouches aux hommes ; enfin, l'extension croissante
de l'art de l'escrime, sa présence aux assauts lui ont donné à son
tour l'envie de manier le fleuret. Isabelle commence à jouer avec
le fleuret de Dorante, par plaisir de tuer le temps avec lui, et,
un beau matin, finit par le boutonner sans crier gare !
C'est ce qui est arrivé pour M" 10 Schroër. Un beau matin, sans
rien dire à personne, on Ta vue sur la planche, en tenue d'escri-
meuse, faisant assaut avec son mari, assaut dont la maestria a
émerveillé tous les escrimeurs.
M me Schroër est née à Brème: elle est en plein printemps de la
M»< SCHKOKK
325
vie. Sa belle chevelure brune va bien à son visage aux traits net-
tement dessinés. Son regard est d'une grande douceur et aussi son
beau sourire. Elle a un rire d'enfant, un rire de femme heureuse
qui sait apprécier tous ses bonheurs. Ses manières sont exquises
et son affabilité parfaite. Cette sportswoman est une femme de
salon accomplie ; aussi gracieuse en maniant le fleuret qu'en
jouant de l'éventail !...
TABLE ALPHABETIQUE
J > I : S MATIÈRES
DES NOMS CITÉS ET DES PORTRAITS (l)
Abbas (Pacha). 81.
Abbas-Himly II, 8o#
Abbéma (M lle Louise), 309, 317, 3n.
Abruzzes (Le «lue (1rs . V.t- 117.
Albert (Le prince . 108.
Alberta L . 58.
Alcolea, 277.
Aldama (Alfonso de), 269.
Alexandre III, 29, 3o, 33.
Alexandre Le prince . 69.
111. Alfonso (S. A. R. l'infant don),
111.
Alice La princesse , 32, 84.
107. Ali-Belkassem, 1 . >t •
195. Allair (Emile , i<>>.
Alphonse XII, 76, 80.
Alphonse XIII, 77.
Ambassadeur de Russie (L), >\\.
A. M BOISE, 52.
Amédée de Rp.oglie (La princesse ,
52.
Andreassy (Le comte), 17.
253. Andrieu (Gaston), 236,253.
Angle R au: manoir (Le comte de
r), 188.
Anne La tsarine), 32.
\\TOiNE d'Orléans (Le prince).
io3.
Aoste (Le duc d). 49, 117.
Apartaçao La , 112.
AppLAiNcouRT(Lelieutenantd' ,1,/,.
Apraxin L'amiral), 32.
Arc-en-Barrois, 95.
Arène Emmanuel), 241.
(1) Les chiffres précédanl les noms indiquenl les pages où se trouvent les portraits; le
chiffres qui suivent correspondenl aux pages du texte!
3-28
LE SPORT
AlîTHEZ (E.), 189.
Asturies (La princesse des), 78
Assise (Le roi François d'), 277.
Aumale (Le duc d 1 ), 58.
Avogrado (Le comte), 119,
Ayat. 268.
Aylesbury (La marquise d 1 ), 324.
Azay le -Rideau, 52.
Ralochard, 96.
Baraque Nibert (La), 97.
Barbey-d'Aurevilly, 263.
Rareel, 207.
BATTENBERG(Laprincesse de), 27,31 .
R ARROW, 208.
Rasset (M lle ), 319.
RÉATRIX, 96.
Beaujour (Le baron de), 174.
225. Reauvois-Devaux, 225.
Reerbohm (M.Jolios), 162,
Reerbohm Tree, 162.
Reers (Frank), 24.
Régule, 2o5.
REL.(L'adjudant), 3i3, 3i4.
Relair, 96.
Rellegarde (Le comte de . 17.
Renvenuto Cellini, 249.
249 Reraud (Jean), 249.
Rergès père, 287.
RERKiNCK(Le baron), 67.
Bernardt (Sarah), 3io.
Rernstorff (Le comte), 208.
Berthelsen (M lle ), 320.
Berthelsen, 317, 018, 3i9.
Bertier (L. de), 206.
Bertrand, 141.
Besge (Le comte Emile de la), 17^-
Béthune, 20G.
Ribesco (Le prince), 142.
Rioncourt (de), 202.
Rismarck (Le prince de), 243.
Rizot (Le capitaine), 188.
Rlake, 208.
Blanco 96.
Blancs-Champs (La baraque), 97.
Blois 52.
Blount, io5.
Boïard, 96.
Bois des Maréchaux (Le), 119.
Boisgelin (Le comte B. de), 212.
Boissieu (Le baron de), 211.
Bolgar (de), 291.
Bonnefon (Jean de), 244-
Borda (G. de), 282.
214. Bosch (Van den), 206.
Boyer, 229.
Boyer (Rachel), 3n.
Brambilla (Le capitaine), 47.
Bragance (Le duc de), 5i.
Brand (Le major von), 3o3.
297. Breck (Le D r Edward), 297.
229. Breittmayer (G.), 229.
Brisselair, 96.
BROGLiE(Le prince de), 52.
Brooke-Lodge (Cottes), 24.
Brown (John), i63.
Bryon, 200.
Bureau (Georges), 189.
Burg (Le), 23.
BUSCARLET (Louis), 287.
Bussy dAmboise, 25o.
Byerley-turc, 82.
Caccia alla Volpe (La), 116.
Cabarrus (Thérésa), 3o8.
Cahusac-Delaroche, 189.
Cain, 179.
Calari, 209.
Callias (Horace de), 189.
Calmels (Louis), 3oi, 3o6, 323.
Carnavon (Earl of), 21C.
212. Camauer (G.), 212.
Cantacuzène (Le prince), 194.
Capo di Monte (Villa), 49, 5o.
Capucin, 262.
Caraman (Le duc Victor de), 3o8.
Caroly (Le comte), 17.
Carreik, 208.
Carwer, 168.
Casapiccola, 209.
218. Casella (Henri), 281.
Caserte, 5o.
Castel-Porziano, 47.
261. Caters (Louis de), 261.
Catherine (Grande), 32.
Chabannes-la-P alice (Comte J.
de), 189.
Chakhovskoy (Le prince), 3o.
181. Chambonas (Le marquis de), 181
Chambord, 52.
Charles I er (d'Angleterre), 3i.
5i . Charles I er , 5i, 54, 55.
TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES, Etc.
3S!>
121. Charles-Etienne (S. A. l'archi-
duc), 121 .
Charles -Ferdinand (L'archiduc),
7&.
93. Chartres (S.A. R. le duc de),q3.
99. Chartres (S. A. R. la duchessede),
99-
CllATAl V1LI ARI). 2Q0.
Chauchat (Le capitaine), 1S9.
C.11 \nin\T, 5*2, 53.
Chazalet, 229.
Chenonceaux, 52.
177. Cherif Pacha (Le général), 177.
Cherville (Le marquis de), 9:5.
Cm: VIL LARD, 263.
Cmc.AMOUR, 96.
Chigi (Le prince), 47-
Chimay (Le prince de), 202.
3o8. Chimay (Le prince Jos. de), 307.
Christmas (Cadeau de), \- .
Cioleck (Le comte), 20G.
Clarence (Le duc de), 108.
i4i. Clary (Le comte), 141.
Clémente, 82.
Clementina (Le yacht), 57.
Clémentine (La princesse', 62.
Clolus, 189,
Clotilde (La princesse, \\\.
Cloué (L'amiral), 84.
Cobby, 101.
Collet-Meygret (Le capitaine),
182.
Combermere (L'abbaye de), 24.
Comillas (La marquise de), 78.
Commelle (Les étangs de), 97.
Comtesse, 96.
Concha (La), 76.
CONCHOGNATUS GrIMALDH, 89.
Copenhague, 3o,
233. CORTHEY(Ad), 233.
Cottes Broke-Lodge, 24.
Coubertin (Le baron de), 186.
Colza (Le prince), 125,
Croabbon, 291.
Croix (Le marquis de , 214.
Croix de Lorraine, 91.
Curfurst, 39.
207. Curling M.), 210.
Cuvillier (Eugène), 189.
Danilo, 72.
Dankelmann, 208.
David Le chevalier), 206.
Davos, 106.
Dedic \« 1 .
DÉJAZET (M 1Ic ), 321.
Delft (Van), 214.
Demouts, 205.
Demuth (E.), 194.
Denny (Les frères), 207.
Dernis (A.), 189.
Deroulède Paul), 186.
Dkrué (Le lieutenant-colonel), 188.
Descharmays, 206.
Deseilligny, 194.
Deshayes, 208.
Desseules (Alfred), 97.
Desteuque (Charles), 59.
Dictateur, 96.
Dillon, 262.
Dilschneider (Le capitaine), 189.
DONVÉ, 322.
211. DoRLODOT(Le baron Léon de), 202.
Doyen Le I)'), 202, 2o5.
Drevon, 202.
Dreyfus (Camille), 243.
Drigo [Le marquis), 49
Drugmann, 2l4-
Easton (Pavillon d'), 24.
Eckert, 200.
Edimbourg (Le duc d') 108.
EDiMBOuRG(La Société royaled'), 88.
271. Egerton Castle, 281, 3i6.
Ehrenberg (Château d), 32.
ElSENERZ, l6.
Elisabeth, 32.
Elisabeth de Wied (La princesse),
123.
Elsloo (Le comte d), 2o5.
Emineii (S. A. la princesse), 180.
Emineh (La princesse), 81.
Emma La reine), 65.
35-39-44. Empereur d'Allemagne (S.
M. 1'), 35, 3 7 , 38, 3 9 , 4o. 4c 42,
43, 45, 3i4.
i3-2o. Empereur d'Autriche (S. M. 1'),
i3, i5, 19, 20.
Empereur du Rrésil (L'), 99.
27. Empereur de Russie (L'), 12, 27,
29, 3o,3i, 32, 33.
Erdody (Le comte), 208.
330
LE SPORT
Escorcière (Le château de 1'), 173.
Escrime, duel et sport (par
Croabbon), i33.
Esterhazy (Le comte), 208.
Etoile polaire (L'), 3o, 3i.
Eugénie (L'impératrice), 1^7.
io3. Eulalie (S. A. R. l'infante), io3.
Extase, 3g.
Falaise (Le capitaine de la), 189.
Fanfaro, 96.
9. Faure (Félix, président de la Ré-
publique), 9.
193. Faure (Maurice), 193.
Favorite (La), 5o.
Feciit Glubb, 3o5, 323.
Felcourt (de), 189.
Feodorowna (Marie), 33.
Ferra (La), 112.
317. Fischer (M Ue Marie), 317.
Fitz-James (La duchesse de), 62.
Fleurissant, 96.
Fleury (Le général), 17.
161. Florence Dixie (Lady), 161.
Forestère, 96.
fortamps, 206.
Fort en gueule, 262.
Fortescue (S.), 208.
Foudras (Le marquis de), 95.
Fouilloux (du), 93.
Fradin (Louis), 97.
François-Ferdinand (L'archiduc ,
i5.
i3-2o.FRANçois-JosEPH(L'empereur),i47.
Franconi, 127.
Frédéric-Guillaume IV, ',<>•
Fréquelin (Auguste), 97.
Fritz (M 11 *), 3i 9 .
Frost (Georges), io5.
Gabriel (L'adjudant), 189.
Galerie 1812 (La), 32.
Galfon, 2o5.
107. Galles (Le prince de ; , 107.
Galetti, 209.
Galpin (J.), 276.
Gardiel, 285.
Gastine-Renette, 55, 3n.
Ganderax, 242.
Gayoli, 209.
Gênes (Le duc de), 49.
Gênes (La duchesse de), 49.
Georges de Grèce (Le prince), 27.
Georges III, 108.
Georges (Le prince), 108, 109.
Gerale (Le prince de), 209.
201. Gervais (Paul), 201.
237. Gervex (Henri), 237.
Ghika (La princesse), 3u.
Ginot, 206.
Giraud d'Agay (M»e de), 176.
GODOLLO, 19, 23.
Goffinet (Le baron), 58.
Gourgaud (Le baron), 202, 205.
Gradanellas, 268.
Grafton (Lord), 24.
Grammont - Caderousse (Le duc
de), 262.
Grande Catherine (La), 32.
Grande-Chartreuse (La), i83.
Grand prix de Spa (Lauréats du),
2l5.
3o5. Granville (Le comte de), 3o5, 3oG.
295. Gregurich (Le lieutenant Amon
von), 295.
Grévy (Jules), 128.
1G9. Grey (Lord de), 143, 169.
Grimaldus I er , 83.
Grisier, 321.
Guell y Rente (Don José), 277.
Guerne (Le baron de), 90.
Guidicini, 209.
Guido Malfetani, 209.
GUIGNARD, 264.
35-39-44. Guillaume II (Empereur
d'Allemagne), 35, 37, 38, 39, 4o,
4i, 42, 43, 45.
Guillaume de Wurtemberg (Le
prince), 83.
Guzmann, 96.
Habsbourg (Le château des>, 26.
Halfort, 208.
Hall, 208.
Harrach (Le comte), 17.
Harrisson, 208.
Hassam, 101,
Hasselmans, 62.
Hauterive (Le vicomte d'), 189.
Havre (H. van), 214.
Havrincourt (Le comte Henri d'),
189.
Hay Lord Charles), 278.
TABLE ALPHABETIQUE DES MATIÈRES Et
331
289.
245.
Ill.AI.Y Toill . >/,.
HÉBRARD DE VlLLENEI \ E, 1S7.
Hélène de France! La princesse .
117.
Helios, \o.
Henriette m: l'i; vnce, 3i«
Ni rgsell Gusta^ e , 289.
Herme 1 Le I > . 245.
•23o.
i65
241
EROS, \0
2l8.
Herrfeldt M. A. Barrj
1 1 esse Le duc de 1, 3v.
Hesse La princesse Alice de . 27,
3i.
Ml VGAK, 208.
Hirondelle I. . 84.
Hohenzollern, \\ .
Hohenzollern Charles de , 125.
I loi: ion. 208.
HORY, 207.
HOTTELET, 268.
Hoobroi ck [dès von), 214.
Hopwooi) Sir , 217.
IIoudetot (Le marquis d'), 212.
Humbert l- S. M. le roi), 45, 46. 47,
48, 49, 117.
Hurlingham-Club, 166.
Hussards rouges de la Garde, 38
Impératrice d'Autriche (S. M. 1'),
21, 22, 23, 24. 25, 26.
Institution Livet (L), 196.
Invernizzi (Peppa), 23o.
[ra Payne, 169.
Irving (Sir Henrj , 273.
Isabelle, 324.
Isabelle (La reine), 277.
Ischl, 18.
Ivan de Donea (Le chevalier . i>4.
Jacob (Le professeur), 322.
Jacoby, 3oo.
Jaubert (Le baron), 189.
Jean (L'archiduc), 122.
Jean Louis (M lle ), 3kj.
Johnston John William), 58.
Joinville (Le prince de . 98, 99.
Josepha (L'infante), 277.
Joséphine iLa princesse), 123.
Journu (Henri), i65,
Ji det (Ernest), 241.
Kabarda, 28.
Karlsruhe, 38.
255.
173
267.
i 7 3.
•189.
299. Kay Charles de . 299.
79- Khédive s. a. le), 79.
Kildare (Équipage de , ■•'
Km ii- (de), 206.
Koenigseg (Le comte de),
Kohn (Georges . 189.
K01 bbeh, 82.
Krasnoié-Selo, 28.
Labadie-Lagraa e, 108.
LABBÉ Joseph . 1S9.
Laborie (E. Bruneau de),
Laeken, 60.
Lafond, 3i8.
Lai ont (Le comte A. de ,
Lafourcade Gortina, 267
Lambert, 194.
Lambert (Georges), 189.
Lambertye (Le comte de . 202
Langford Lord), 24.
Larcanger (Le baron , 189.
Laroze (G.), 264.
Lai réats di grand prix, 210.
Laurent, 241.
Lavertujon (IL). 189.
Laxenbourg, 19.
Lecour, 279.
Lecuyer (Léon), 189.
Lefort (Gabriel), 97.
Legrand (Gaston), 189.
Leslie (Jack), 3i6.
Léon XIII, 243.
LÉON A RDI, 258.
Léontieff (Le comte),
57. Léopold (S. M. le roi
Lo, 206.
Loo (Château de), G7.
LoNDON FeNCING-GL! B,
Longbath, 18.
127. LOUBET (M.), 127.
LOUHIENNE, 206.
Louis XIV, G2.
Lonsdale Eafl of), 3i3.
3i4- Lowther Miss), 3i3, 3i4-
Lowther (Honorable James
Luccheni, 26.
220. I.l NDEN (F.), 220.
Li serna de . 206.
Lytton Lord . i5o.
Mac-Pherson, 3i6.
Mac-Pherson fils, 3iG.
119.
. 57,
3i6,
58, 59.
3i3.
332
LE SPORT
221. MACKINTOSCH, 221.
Maharajah DE KoOCH-CEHAR(Le),
i5o.
Mamhoud Pacha, 71.
149. MAiLLY-CHALON(Le comte de), i4q.
209. Mainetto Ghido, 209.
Mandchourie (La), i5o.
Manoury (Paul), 189.
Marchand (Edouard), 59.
Margraf, 40.
Marguerite (La reine), 117.
MvRiALVA(Le marquis de), 114.
Marie- Amélie (La reine), 324.
Marie-Thérèse, 21, 22.
Marie-Thérèse ( L'impératrice ) ,
79-
Marie-Thérèse (L'archiduchesse),
122.
Marinoni, 241.
Marquis (Manège), 72.
Mary (Jules), 127.
Massa (Le marquis de), 145.
Maupin (Renée), 268.
May (Albert), 10.
Meath (Équipage de), 24.
Mégyer (Équipage de), 23.
Mehmmet-Ali, 180.
Mehemed-Tewfik, 81.
Melita d'Edimbourg (La prin-
cesse), 32.
Merignac (Louis), 267.
MÉRILLON (M.). 187.
i45. Mettjernich (La princesse de), 145.
Middleton (Le capitaine), 24, 25.
MlDELAIRE, 229.
MlMIAGUE, 226.
Mirabal (Le comte de), 201 .
Miramar, 77.
Mirko Petrowitch, 71.
Mitchell (Robert), 262.
Molier, 230.
MOLINIER Y AlPHONSO, 268.
83. Monaco, (S. A. S. le prince de), 83.
Moncalieri, 49-
219. moncorgé (r ), 219.
Monskes (Lucien), 214.
Montesquiou (Le comte de), 202,
206.
Montpellier (de), 206.
MoNTPExsiER(Le duc de\ io3.
Montpensier (La duchesse de\,3^-
Monza, 49, 5o.
MORODEN GOBB, 208.
Moreau (Paul), 189.
285. Mortaud (William), 285.
Morny (La duchesse de), 104.
Moscou, 28.
Mouchez (L'amiral), 10.
Mouktar, 71.
mourichon, 120.
Muette (La), 97.
Muller, 258.
Murât (Le prince Joachim) ,
200.
Murât (La princesse), 124.
Naples (La reine de), 24.
Napoléon (L'empereur), 17.
Napoléon (Le prince), 47
Napoléon Ic r , i 2 3.
Napoléon III, 124.
Napoléon, 53.
Napoléon (Louis), 70.
Neuberg (Les varennes de), 16, 19.
71. Nicolas de Monténégro (S. A. le
prince), 71.
Nicoles, 3oo.
nobleman, 96.
Oatlandes Park, 3i.
OlVA, 209.
Orange (Le prince <T), 69.
Orchardson, 208.
Orléans (Le prince Henri d'), 119.
Orloff, 32.
Page (Adèle), 3n.
Paine (John-B.), 194.
Pamiat Azowa (Le), 27.
Pedro Luro (Le D r ), 2G7,
Pelaprat (M 11- ), 3o8
Pensa (René), 189.
Perier (Pierre), 189.
Perivier, 127.
Perlo, 96.
Péru, 206.
317. Petersen(M 11c Marguerite Dorph),
3i 7 .
Petiot (Etienne), 97.
Petit (Georges), 264.
Pezold (Elisa), 22.
Philippe, 96.
Pierre IL 32.
TABLE ALPHABÉTIQUE DES MATIÈRES, E*i
333
191
r>:i.
61.
75.
65.
Pini Le chevalier . 11 .
Pini-Thomegi 11 \ (Duel). a3i.
Pinson, -h t.
Pitti Palais . 49.
Plantagenets Les). 109.
Plevna, 126.
poidatz (m.), 191*
Poniatowski Le prince), 202.
Potocki (Le comte Nicolas), 12.
P01 get (André . ■'">;
Pourtalès (La comtesse Mélanie
de . i53.
P01 rz, 207.
P HATE H (Le . 23.
Préface d' Armand S ilvestre, 1.
Préobrajensky, 28.
Président de la République M.
le), 9, 10.
Président de la République M.
le), 127.
Prêt (Arnold de , 2 1 4 •
Prévost, 1 41 -
Prince de Galles S.A. 11. le ,3i6.
PRIOLA, 322.
QUEIROLO, 2()< t ).
Q\ elen Le comte R. de), 189.
Quickslow, 25.
Rachel (M Ue . 32i.
Rainer S. À. l'archiduc), 296.
Ii VMSÈS, l\0.
Reine d'Angleterre, 3i.
Reine des Belges S. M. la ,61.
Reine d'Espagne (S. M. la), 75.
Reine de Hollande (S. M. la . 65.
Reine de Naples (La), 24.
Renaud (Joseph , 189.
Renaudes Le comte des), 212.
Renevier, 287.
Ribeaucourt Le comte de), 214.
Richard (Jules). 90, 92.
Richefeu, 189.
Riquet (Pierre-Paul de . 3o8.
Rivers-Bulkeley Major . 25.
Rivière Le général , 243.
Rodeht le Fort, 95.
Roberts, 208.
RoBiANo Le comte de), 202, 21a.
ROBINSON, 9G.
Roche, 208.
Rochefoucault Le comte de la ,
202.
RoDAYs(de), 127.
ROGJ i;-\i\ [ÈRE, 189.
57. RoidesBelges (S. M. le), :>;. 58,
59.
45. Roi d'Italie (S. M. le , 45, 46,47,
48, 4q.
5i. Roi de Portugal s. M. le ,5i,52,
53. 54, 55.
iy.3. Roi de Roi manie S. M. le), 123.
romanoff. 28.
Romeo, 96.
Rominten (Forci domaniale <lc , \>..
ItoMil lles 3oo.
ROQUELAl RE, 96.
Roule u . 226, 307.
ROULIEH, 80.
Roi \ 1ère, 264.
Rubis, 96.
Rudini (Le marquis di , 209.
lïl E, 229.
Ruzé (Paul), 264.
RUTHERFORD, 207.
Sagan (Le prince de , 200.
Said (Pacha), 81.
Saint-Albin (de , 128.
Sainte-Aldegonde (Le comte de),
202.
Saint-Georges, 262.
Saint-Georges (Salle des cheva-
liers de), 32.
Saint Hubert (La), 38.
Saint-Léonard (Le carrefour . 97.
Saint Quentin (Le comte de), 202.
Salle des Chevaliers de Saint-
Georges (La), 32.
Sandor (Le comte), i/J8.
San Malato (Le baron de), 142.
Sans Peur, 9*').
San-Rossore (Haras dc^, 46.
Sasse (Marie), 322.
Satrape, \o.
Sauze L'adjudant . 258.
Say (M lle ), 52.
Sciure père, 285.
SCHOENBRUNN, l4-
Schonen (Le baron de , 189.
SCHROER (M™), 323,324.
Scott, 208.
334
LE SPORT
Seligmann (W.), 189.
Selle (De la). 206.
Senac, 3oo.
Si Ali, 175.
Sibrick, 208.
Sirigano (Le prince), 58.
Snoy (Le baron de) , 58.
Spa (Lauréats du grand prix de),
2l5.
Spa (Liste des tireurs), 217.
Spring-Rice (de), 3oi.
Staël ,M m c de), 53.
Stefanie-yacht-Egylet (Le), 121.
Stellati, 283.
Stourdza (Le prince), 212.
Sutcliffe, 208.
Swell, 68.
Table du Roi (La), 97.
Taillis (Le comte du), 202.
Taillien (M m e), 3q8.
Tamise (La), 27.
Tarente (Le prince de), 194.
Tavernost (de), 202, 206.
Teck (La princesse Marie de), 27.
Tenta (La), 112, n3.
Thérésa, 1^7.
Thérésianium (Le), 79.
Thomas (R. C), 208.
Thrush (Le), 110.
Tian-Shan (Les monts), i5i.
TlMBEY, 96.
Tir au pigeon du Rois de Roulogne
Le), 199.
Tir au pigeon de Monte-Carlo
Lei, 2o3.
Tir au pigeon de Spa (Le;, 2i3.
Tir au pigeon de Spa (Liste des
Tireurs), 217.
Tobequin (Louis), 97.
Tom Healy, 24.
Tourada (La), 112.
TOWCESTER, 24.
Trakehnen (Haras de), 39.
Trauttmansdorff (Le comte), 208.
Trédern (La vicomtesse de), 52.
Triomphant, 96.
Turbulent, 96.
n5. Turin (S. A. R. le comte), n5.
Tuscher (Le baron), io5.
Tyszkiewicz (La comtesse), 3n.
Union nationale des Sociétés de
tir de France, 187.
Vaillance, 262.
277. Valcarlos (Le marquis de), 277.
Valençay (L'équipage de), 144.
Valsa varanche, 48.
Vansittart, 202.
Velasquez, 25o.
Vendas Novas, 55.
Verdavaine; 205.
Vernet (M lle ), 321.
Vernet (Horace), i83.
Vernon (Frédéric), 188.
Verrier de la Gonterie (Le), 93
Vialy, i83.
Victor-Emmanuel (Le roi), 47.
Victoria (La reine), 108.
Vidal-Lebailly, 3i6.
Vide-Routeilles (Lintrépide), 59.
VlSEGRAD, 19.
VlDIGAL, 55.
VlGEANT, l4 1.
Villars (Le comte de), 174.
VlLLEFERMOY, 47.
Villenfagne (Le baron de), 214.
Ville-le-Roux (de la), 189.
VlSEGRAD, 19.
Vojnish Oscar de), 209.
205. Voss (Le comte), 208.
i85. Voulquin (Gustave), i85.
Walker (Johnny), 276.
Walton, 27.
Ward (Équipage de), 24.
Wasa (Gustave), 104.
Watkin Wynn, 24-25.
Wauters (E.), 214.
Wienerwald, 19.
Wynn (Sir Watkin), 24, 2 5.
Wedell (Le comte de), 38.
Wilhelmine (La reine), 65.
Windsor, 3i.
Woestyne (Yvan de), 258.
107. York (Duc d'), 27, 3i. 107.
Zêta (La vallée de la), 74.
27-6-8. — Tours, imp. Arrault et Cie.
"*%.
77
La BlbLLotk&que.
Université d'Ottawa
Echéance
T/ie llbn.an.Lj
Uni vers ity of Ottawa
Date Due
a39003 0(H166699b
G V 697 t P 1 V 3 5 1899 V1
VPUXn. CHPRLES l»l P U R I C E
SPORT EN FRANCE ET P L